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The Canadian Jeiwsh News

Friday, July 25, 2014

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‘La France n’est pas antisémite de manière congénitale’

Tags: Books and Authors
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Michel Winock

À l’heure de la recrudescence des atteintes à la Communauté juive de France, le brillant essai du renommé historien français Michel Winock, La France et les Juifs. De 1789 à nos jours (Éditions du Seuil), réédité dernièrement en livre de poche, est plus que jamais un ouvrage incontournable et des plus salutaires. Ce remarquable travail de réflexion et d’analyse met en perspective le débat, trop souvent caricaturé, sur l’antisémitisme français.

Historien réputé des idées politiques, auteur d’une quarantaine de livres très remarqués, dont Le Siècle des intellectuels et Le Dictionnaire des intellectuels français (codirigé avec Jacques Julliard), Professeur émérite à l’Institut d’Études politiques de Paris, Michel Winock est l’un des plus importants historiens français.

Deux raisons majeures ont motivé Michel Winock à retracer l’Histoire du franco-­judaïsme. Première raison: la recrudescence d’actes, de pa­roles et de discours antisémites au début des années 2000.

“Un phénomène inouï qui nous a laissés longtemps complètement abasourdis parce qu’on pensait que cela n’existait plus et n’existe­rait plus jamais en France”, nous a expliqué l’historien au cours  d’une entrevue qu’il a accordée au Canadian Jewish News à l’occasion de la parution de La France et les Juifs. De 1789 à nos jours.

Deuxième raison: lire dans la presse américaine et dans la presse israélienne -“je ne comprends pas l’hébreu, mais j’ai lu les traductions de nombreux textes sur cette question publiés dans les grands journaux israéliens”, précise Michel Winock- des articles décapants relayant cette “idée caricaturale” que “la France est, par définition, antisémite depuis sa naissance, de manière presque congénitale”.

“Cela m’a conduit à refaire l’Histoire des relations entre les Juifs et le reste de la société française pour montrer qu’il y a eu bien sûr un antisémitisme français, il y en a encore un qui est d’une nature différente, mais que, simultanément ou successivement, il y a eu aussi en France toute une série d’actes extrêmement importants en faveur des Juifs qu’il fallait rappeler: l’émancipation des Juifs en 1791; l’ intégration exemplaire des citoyens Juifs dans la société française…”

L’Affaire Dreyfus a été un moment capital dans l’Histoire des relations entre les Juifs et la France, souligne Michel Winock.

“Vous avez aujourd’hui un discours américain sur l’Affaire Dreyfus qui fait de cette Affaire un épisode purement antisémite. Mais, force est de rap­peler que les antisémites ont été vaincus dans cette sinistre Affaire. L’État de Droit et la République ont triomphé en 1906. Le Capitaine Alfred Dreyfus a été réhabilité et réintégré, et cela au grand dam des nationalistes et des antisémites.”

Le régime de Vichy n’a-t-il pas institutionnalisé un antisémitisme racial?

“Vichy a été la période la plus lugubre de l’Histoire contemporaine de la France. Ce régime réactionnaire a remis en question pour la première fois l’émancipation des Juifs, acquise en 1791. Après la Révolution française, il y a eu l’Empire, les Monarchies et la Restauration de 1815. Aucun de ces régimes n’a jamais remis fondamentalement en question les droits des Juifs comme citoyens français, rappelle Michel Winock. Il a fallu attendre 1940 pour que cela ait lieu. Vichy est la résultante de la défaite militaire de la France. Dès 1940, le gouvernement de Vichy a institutionnalisé l’antisémitisme, en promulguant un Statut des Juifs qui n’était pas à ce moment-là exigé par les ­Allemands, la puissance d’Occupation. Outre l’adoption de mesures antisémites draconiennes, le gouvernement de Vichy a été aussi complice des grandes rafles et des déportations des Juifs. Ce régime d’ extrême droite a institué unantisémitisme d’État, c’est-à-dire qu’il fallait faire des

Juifs des êtres subordonnés, mais il ne s’agissait pas de les exterminer. Par conséquent, ce n’est pas le racisme nazi qui agitait l’action de Vichy. C’est plutôt une idée absolument folle de son indépendance et de son auto­no­mie qui a entraîné le régime vichyste a exécuter des tâches policières abjectes, dont l’arrestation des Juifs et leur réclusion dans des camps, sous prétexte que c’était au gouvernement de Vichy de décider cela.”

D’après Michel Winock, l’an­ti­sémi­tisme progresse en France mais, en même temps, les préjugés contre les Juifs dans la société française se font de plus en plus rares. Comment expliquer ce paradoxe?

“Tous les sondages et enquêtes d’opinion montrent effectivement que les préjugés antijuifs n’existent plus qu’à l’état résiduel dans la société française. Mais, parallèlement, il y a depuis quelques années une prolifération d’actes et de discours antisémites. Ce n’est pas un phénomène typiquement français. Le contexte international explique naturellement cette situation. L’antisémitisme qui sévit aujourd’hui en France est un phénomène d’“importation”. La France compte les deux plus grandes minorités juive et arabo-musulmane d’Europe -600000 Juifs et quelque 6 millions d’ Arabo-Musulmans. Ce qui explique donc cette conjoncture acrimonieuse. Bon nombre d’intellectuels et de journalistes français ont eu beaucoup de difficulté à admettre que cet antisémitisme était réel parce qu’il provenait en général de jeunes issus de la Communauté arabo-musulmane. La majorité de ces jeunes sont considérés comme des exclus, donc des victimes. Ainsi, l’an­ti­sémi­tisme ne serait qu’une parole malheureuse, et insupportable, de victime qui s’expliquerait par le contexte éco­nomique et social ardu dans lequel vivent ces jeunes exclus arabo-musulmans.”

Ce regain d’antisémitisme nourrit un malaise au sein de la Communauté juive de France, constate Michel Winock.

“Il y a aujourd’hui un malaise dans la Communauté juive de France -je n’aime pas le terme de “Communauté juive”, beaucoup de Juifs le récusent. Mais ce malaise a d’abord sa source dans la vision que la société française, et européenne aussi, ont du conflit israélo-palestinien. Je crois que le divorce vient de là. Il y a encore quelques années, Israël jouissait d’une grande sympathie dans la société française. Depuis l’éclatement de la seconde Intifada palestinienne, à l’automne 2000, un changement radical s’est opéré dans l’opinion publique française. Les Palestiniens l’ont emporté dans le cœur de centaines de milliers de téléspectateurs qui ont vu les images de la puissance militaire israélienne, avec ses avions, ses hélicoptères, ses chars, défonçant des maisons palestiniennes. Toutes ces images ont produit une sympathie pour les Palestiniens au détriment des Israéliens, incarnés alors d’une manière un peu diabolique par Ariel Sharon.”

Michel Winock est-il optimiste ou pessimiste en ce qui a trait à l’avenir des Juifs en France?

“Je ne suis pas optimiste. Mais je ne suis pas pessimiste non plus. La spécialité de l’historien étant plutôt le passé que l’avenir, je puiserais dans le passé des raisons lucides, je ne dirais pas d’optimisme parce que tant qu’on n’aura pas réglé la question infernale du Proche-Orient ce grand malaise persistera. Aujourd’hui, ce qui se passe c’est que l’antisémitisme a été institutionnalisé par les pays arabes du Proche et du Moyen-Orient: dans leurs manuels scolaires, leurs prêches religieux, leurs émissions de Radio et de Télévision… À partir de cet épicentre, il y a eu une propagation de l’an­ti­sémi­tisme à l’échelle mondiale. La France n’a pas été épargnée par ce phé­no­mène très pernicieux. Mais tant que le conflit israélo-palestinien per­du­rera, nous vivrons un profond ma­laise. Mais il y a dans notre Histoire passée française des contrepoisons qui sont forts. On a réagi avec retard au nouvel antisémitisme -quand je dis “on”, c’est aussi bien les gouvernements de gauche que de droite que les partis politiques et les intellectuels-, mais il y a quand même aujourd’hui une vigilance, une prise de conscience et, grâce à l’Histoire, une conscience de ce qu’il faut éviter. Je suis relativement confiant, sans pouvoir dire quand nous retrouverons vraiment la paix et quand ce malaise sera dépassé.”

 

In an interview and in his recent book, French historian Michel Winock talks about the nature of antisemitism in France.

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