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Thursday, July 24, 2014

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L’extrémisme religieux dans le monde sépharade

Tags: Canada
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De gauche à droite: Haïm Hazan, enseignant et leader de la Communauté sépharade de Ville Saint-Laurent, le Rabbin Yamin Levy, leader spirituel de la Communauté sépharade de Long Island, New York, Sonia Sarah Lipsyc, fondatrice et directrice du Centre d’Études juives contemporaines ALEPH, l’universitaire Perla Serfaty-Garzon et l’universitaire et historien David Bensoussan, ancien Président de la Communauté sépharade unifiée du Québec. [Photo: Edmond Silber]

La poussée de l’extrémisme religieux dans les Communautés sépharades a été l’une des problématiques abordées dans le cadre d’une table ronde consacrée aux perspectives d’avenir de l’Identité sépharade. Ce panel, organisé par le Centre d’Études juives francophones contemporaines ALEPH de la Communauté sépharade unifiée du Québec, fondé et dirigé par l’universitaire Sonia Sarah Lipsyc, a eu lieu lors du dernier Festival Séfarad de Montréal.

La récente polémique houleuse provoquée par la discrimination envers les femmes prônée par des extrémistes ultra-orthodoxes à Beith Shemesh, en Israël, nous rappelle à quel point cette problématique socio-religieuse délétère est toujours d’une brûlante actualité.

D’après l’universitaire Perla Serfaty-Garzon, Professeure de Psychologie environnementale et de Psychologie sociale à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, spécialiste reconnue des questions interculturelles et auteure de plusieurs livres sur les questions migratoires et l’appropriation du chez-soi, l’extrémisme religieux, qui “sévit aussi avec force dans les Communautés sépharades, particulièrement auprès des jeunes”, constitue une “redoutable” menace pour l’Identité sépharade.

“Nous assistons aujourd’hui dans le monde juif à un retour du religieux très violent. Des groupes ultra-orthodoxes de plus en plus rigoristes adoptent sans ambages des comportements anti-libertaires, dont les femmes sont les premières victimes. Ces groupes intégristes ne cessent de multiplier les actions contre les femmes. Celles-ci sont forcées de porter un voile, exclues de la sphère publique, marginalisées avec beaucoup de dédain… Dans des quartiers ultra-orthodoxes d’Israël, les visages féminins sont supprimés dans les affiches publiques. Ces groupes religieux jusqu’au-boutistes ne veulent pas voir les femmes, ni reconnaître leur présence physique dans le monde. Il y a aujourd’hui en Israël une prolifération de sectes religieuses qui exigent des femmes qu’elles soient voilées. À Méa Shéarim, de plus en plus de femmes portent la Burqa. Des Sépharades ont adopté facilement ces comporte­ment misogynes abjects. C’est un phénomène très grave qui m’inquiète beaucoup parce que celui-ci est contraire à la Tradition de tolérance et de respect qui pendant des siècles a caractérisé le Séphar­disme. Malheureusement, bon nombre de jeunes Sépharades ont été obnubilés par les leaders sectaires et très intolérants de ces groupes ultra-orthodoxes dont le potentiel de violence s’exerce aussi bien dans la vie quotidienne d’une Communauté que dans le champ politique, en Israël et dans la Diaspora.”

Selon Perla Serfaty-Garzon, cette recrudescence du fondamentalisme religieux dans des Communautés juives a engendré “toutes sortes de microphénomènes de rejets mutuels qui sont en train déstabiliser des familles et même des Communautés entières”.

“Aujourd’hui, de nombreux parents Sépharades vous diront que le retour à la religion de leurs enfants a créé des ruptures absolument dramatiques au sein de leur famille. Les Communautés sépharades se sont toujours escrimées à perpétuer une Tradition sacrée qui exhorte toute la famille à être réunie autour d’une même table le soir de Rosh Hashana. Cette Tradition n’est plus de mise dans des familles sépharades où le fils part célébrer Rosh Hashana en Ukraine, pour vénérer une figure rabbinique hassidique, laissant seuls à la maison durant la célébration de cette importante fête juive sa femme et ses enfants. Ce comportement me paraît extrêmement ségrégationniste. Un autre exemple de ce fondamentalisme religieux débridé: un fils devenu Baalé Téshouva imposera à ses parents de devenir plus pieux.

Tout ira bien jusqu’au moment où la famille ne pourra plus manger ensemble à table parce que si le fils invite ses parents à souper à Rosh Hashanah ou un vendredi soir, il exigera de ces derniers qu’ils  rentrent ensuite à pied chez eux, même s’ils ont 85 ans et habitent à 10 kilomètres de distance du domicile de leur rejeton.”

Pour Perla Serfarty-Garzon, le Séphardisme n’est plus ancré dans un Territoire géographique mais dans le riche Patrimoine culturel que chaque foyer sépharade abrite.

“Je pense que l’ère géographique du Séphardisme marocain n’est plus le Maroc. Il faut en prendre son parti et bon débarras! 2000 ans de Dhimitude, c’est assez! Au risque de vous choquer, je n’ai aucune  nostalgie à cet égard. L’essentiel de notre Identité sépharade on le retrouve dans les livres de nos Rabbins, dans nos Bi­blio­thèques, dans nos Écoles. Ça n’a rien à voir avec une Tradition multimillénaire qui serait soi-disant liée à une ère géographique. Désormais, on peut vivre pleinement notre Séphardité à Montréal, à Paris, à Hong Kong, à Shangai… Le vrai Séphardisme est dans le Patrimoine culturel qu’on a emporté avec nous du Maroc, dans nos Bibliothèques, dans nos Synagogues…”

L’universitaire et historien David Bensoussan, ancien président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et auteur de nombreux ouvrages sur l’Histoire des Sépharades et des Juifs du Maroc, brossa une rétrospective historique du Séphar­disme et souligna les mutations socio-historiques importantes que les Communautés sépharades ont connues depuis le XIXe siècle, notamment avec l’établissement des Écoles de l’Alliance Israélite Universelle dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, la modernisation des sociétés orientales, l’évolution idéologique au sein des mouvements nationalistes arabes, l’apparition du Sionisme…

“Tous ces changements majeurs, qui se sont  produits en l’espace de deux générations, ont lancé d’immenses défis à l’Identité sépharade. Tout en tenant mordicus à préserver leurs spécificités identitaires, religieuses et culturelles, les Sépharades ont été happés par cette vague de modernisme qui a déferlé sur leurs contrées natales”, expliqua David Bensoussan.

Leader de la Communauté sépharade de Ville Saint-Laurent, éducateur chevronné et cofondateur de l’École Maïmonide de Montréal au début des années 70, Haïm Hazan constate aussi qu’en adhérant à des mouvements orthodoxes de souche ashkénaze, bon nombre de jeunes Sépharades ont adopté des coutumes religieuses étrangères à la Tradition sépharade. Par exemple, lors de la cérémonie religieuse d’une union nuptiale, on voit la mariée tourner sept fois autour du marié, lors d’un divorce, après la lecture du Guet par les autorités rabbiniques, les ex-mariés mettent le Guet sous leurs aisselles et tournent trois fois autour des Rabbins…

“Ce sont des rites totalement étrangers à la mentalité et à la culture sépharades”, dit-il.

D’après Haïm Hazan, à Montréal, sur le plan religieux, le Judaïsme sépharade est “hétéroclite” et “très désorganisé” parce que celui-ci n’est pas encore parvenu à se doter d’une “structure rabbinique centralisatrice et fonctionnelle” apte à régir la vie religieuse dans la Communauté sépharade montréalaise.

“Au niveau religieux, la grande lacune organisationnelle qui perdure dans la Communauté sépharade est due au fait que les Sépharades sont passés d’un monde jadis centralisé à un monde complètement dé­centra­lisé. À Montréal, les Rabbins des Synagogues sépharades ont leur propre vision du Séphardisme. En France, c’est le Consistoire israélite qui recrute les Rabbins et régit la vie religieuse et toutes les Affaires rabbiniques. Ce qui permet une cohérence dans le champ religieux. À Montréal, le modèle rabbinique sépharade ressemble au modèle de l’Économie libre de marché. Chaque Rabbin dit ce qu’il veut et fait ce qu’il veut. Dans un tel contexte, il est difficile pour les Sépharades mont­réa­lais de partager des valeurs religieuses communes.”

En ce qui a trait à l’avenir de l’Iden­ti­té sépharade, Haïm Hazan croit que celui-ci dépendra des choix que les Sépharades feront dans un proche avenir.

“Si on veut réhabiliter le riche Pa­tri­moine culturel et religieux que nos aïeux nous ont légué et restituer les valeurs humanistes véhiculées par celui-ci, il faut impérativement que le Judaïsme sépharade ait des repères tangibles. Or, nos repères sont simplement notre Mémoire. L’avenir de l’Identité sépharade est entre nos mains. Les possibilités sont devant nous. Cet avenir dépend uniquement des choix identitaires que nous, Sépharades, ferons.”

Rabbin de la Congrégation Beth Hadassah, la plus importante et ancienne Congrégation sépharade de New York, directeur de la Long Island Hebrew Academy, ancien directeur du Programme d’Études sépharades à la Yéchiva University de New York et fondateur et président du Maimonides Heritage Center de Tibériade, le Rabbin Yamin Levy, qui est ori­gi­naire de Montréal, est résolument con­vain­cu que l’avenir du Judaïsme et du Séphardisme est entièrement assujetti au “degré de tolérance” dont le peuple juif fera preuve au cours des prochaines années.

“Je suis très préoccupé par le langage que j’ai entendu ce soir dans cette table ronde. C’est un langage véhément totalement dépourvu de tolérance. Or, l’esprit de tolérance a toujours été l’une des principales vertus du Séphardisme. La philosophie et la pensée ce ce grand génie du Judaïsme qu’est Maïmonide, le Ram­bam, est mon principal credo de pensée. Je ne juge personne, je respecte tous les Juifs, peu importe leurs obédiences religieuses. Si on veut dialoguer avec une Communauté, nous devons accepter les diffé­rentes opi­nions et pratiques religieuses de ses membres. Dans le peuple juif, l’heure n’est pas aux divisions et aux exclusions mutuelles mais, au contraire, à l’union et au partage des valeurs communes qui nous rapprochent.”

Le Rabbin Yamin Levy nous enjoint à ne pas “juger catégoriquement et injustement” les choix identitaires faits aujourd’hui par les jeunes Sépharades.

“Ne critiquez pas un jeune Sépharade parce qu’il fréquente et prie dans un groupe orthodoxe de Tradition ashkénaze. Nous, Juifs, devons être tous très fiers de nos jeunes. Les jeunes Juifs d’aujourd’hui cherchent la même chose que moi aussi je cherchais quand j’avais leur âge: une identité forte. Ces derniers veulent s’expri­mer d’une manière différente. Nos jeunes cherchent la passion, une identité propre… Ils veulent être à contre-culture, autonomes, ap­par­tenir à un groupe… Notre premier devoir comme parents et Communauté est de les aider à atteindre les buts auxquels ils aspirent. Dé­trom­pons-nous! Vouloir découvrir plus profondément ses racines religieuses et identitaires, ce n’est pas nécessairement un signe d’intégrisme.”

A panel of Sephardi academics and rabbis discussed the future of Sephardi identity during this year’s Festival Séfarad de Montréal.

 

 

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