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The Canadian Jeiwsh News

Friday, December 26, 2014

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La quête de la vérité d’Alexandre Jardin

Tags: Books and Authors
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Alexandre Jardin

En 2011, dans un livre autobiographique sulfureux, Des gens très bien (Éditions Grasset), le célèbre écrivain français Alexandre Jardin, petit-fils de Jean Jardin, qui fut le Directeur de Cabinet de Pierre Laval, bras droit du Maréchal Philippe Pétain dans le Gouvernement de Vichy, réglait ses comptes avec son grand-père et sa famille, auxquels il reproche d’avoir trempé dans un régime antisémite et immonde.

Dans son nouveau cru littéraire, Joyeux Noël, un roman drôle… et impitoyable, qui vient de paraître aux Éditions Grasset, Alexandre Jardin poursuit sa quête effrénée de la vérité en mettant en scène une famille bretonne très névrosée qui se dit ses quatre vérités autour d’un repas de Noël… Au menu: collaboration avec les nazis, inceste, trahisons, violences conjugales…

Ce brillant romancier nous prouve encore une fois qu’il est toujours possible de regarder la réalité en face.

Rencontre avec un déboulonneur de mythes familiaux tenaces.

Canadian Jewish News: La publication de votre livre “Des gens très bien”  a suscité un immense tollé en France. Vous avez été vilipendé avec véhémence par des membres de votre famille qui vous ont reproché très durement d’avoir flétri l’image de votre grand-père, Jean Jardin. Quelles leçons avez-vous tirées de cet épisode très tumultueux de votre vie?

Alexandre Jardin: Ce que j’ai découvert depuis la parution de mon livre Des gens très bien, il y a presque deux ans, c’est qu’il est possible de vivre en société sans angles morts, c’est-à-dire sans des placards où des secrets de famille moches sont enfouis -l’angle mort est l’endroit dangereux que le rétroviseur de votre voiture ne vous permet pas de voir. Avant la publication Des gens très bien, j’avais toujours avec mes lecteurs des rapports qui s’adressaient à mes personnages. On ne parlait pas de per­sonne à per­sonne. Je jouais le rôle de l’écrivain et mes interlocuteurs jouaient le rôle des lecteurs. Mais, brusquement, depuis la publication Des gens très bien, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de Français qui venaient me parler de la réalité de leur clan fami­lial sans filtre. Ce fut une déferlante d’aveux.

C.J.N.: Certaines confidences vous ont laissé coi?

Alexandre Jardin: Oui. Des gens extrême­ment différents m’ont confié des secrets de famille qu’ils avaient camouflés pendant très longtemps. Une personne sur trois me parlait de son Judaïsme caché. Plusieurs personnes qui ont lu Des gens très bien m’ont confié que c’est leur grand-mère sur son lit de mort qui leur a révélé qu’elles étaient Juives. Quand les placards s’ouvrent, on se rend compte que les choses sont beaucoup plus compliquées. En France, l’angle mort national est énorme et hallucinant. Particulièrement les angles morts de Français dont on croyait, très naïvement, qu’ils étaient du bon côté de l’Histoire.

En réalité, cette époque était tellement effrayante qu’il y a dans des placards de familles rési­stantes françaises des secrets enfouis terrifiants. Par exemple, un lecteur m’a raconté sans fard que son père était un grand Résistant exemplaire mais qu’au moment de la Libération il a tondu les cheveux de trois femmes collabos et leur a pissé dessus. Il ne savait plus dans quelle “Catégorie nationale” ranger son père, qui avait eu un engagement humaniste admirable au début de la Guerre mais un comportement sauvage à la Libération de la France?

C.J.N.: “Joyeux Noël” est-il la suite, romanesque cette fois-ci, “Des gens très bien”?

Alexandre Jardin: Joyeux Noël est un roman à part entière, mais aussi l’effet secondaire direct Des gens très bien. Jamais je n’aurais écrit ce roman si je n’avais vécu six mois extraordinaires de rencontres avec des Français qui m’ont parlé des secrets sombres de leurs familles. Je me suis dit alors que j’avais un petit pouvoir en tant qu’écri­vain. À travers ce roman, l’héroïne principale, Norma Diskredapl -pour créer ce personnage, je me suis fortement inspiré d’une de mes lectrices, que j’ai rencontrée lors d’une séance de signature du livre Des gens très bien dans une librairie de Nantes, qui m’a livré des confidences invraisemblables qui m’ont profondément révulsé- nous propose une autre manière d’être pour sortir d’une logique collective totalement toxique. J’ai écrit Joyeux Noël pour essayer, par le biais d’une fresque romanesque et populaire -évidemment, un roman a une efficacité populaire plus grande qu’un essai- de mettre parterre une manière d’être contemporaine qui relève à mes yeux du délire, et surtout qui conduit à une dépression collective. Le déni de la réalité finit par produire des sociétés dépressives.

C.J.N.: La collaboration pronazie zélée du Gouvernement de Vichy n’est-elle pas un Chapitre funeste de l’Histoire de France qui continue encore aujourd’hui à remuer un passé très sombre qui ne veut pas passer?

Alexandre Jardin: Il y a une raison pour laquelle en France ce passé ne passe pas. Après la Deuxième Guerre mondiale, un mécanisme mental s’est enclenché dans la société française. La France est un pays qui s’est reconstruit sur des dénis. C’est un cas très particulier en Europe. Depuis la fin de la dernière Grande Guerre, l’Historiographie officielle française a été bâtie sur des dénis de certaines réa­li­tés funestes, que les Français éludent toujours aujourd’hui. À la Libération, le Général De Gaulle déclara sans la moindre gêne: “La République fran­çaise n’a jamais été interrompue. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu”. Dans la réalité, Vichy n’était pas “nul et non avenu”,  comme le claironnait sans cesse De Gaulle, puisque, durant cette sinistre période de l’Histoire de France, la République a continué à fonctionner, mais d’une manière qui s’est avérée catastrophique. 

Le discours que le Président Jacques Chirac a prononcé en 1995, lors de la commémoration du 53ème anniversaire de la Rafle du Vel’ d’Hiv -c’était la première fois qu’un Président français reconnaissait officiellement la responsabilité de l’État français dans l’arrestation et la déportation vers les camps d’extermination nazis de 13152 Juifs vivant à Paris,  dont 4115 enfants- était d’une banalité absolue. Pourtant, cette déclaration inopinée a suscité de grands remous dans la société française. Jacques Chirac a dit simplement une vérité de La Palisse: rouge c’est rouge, bleu c’est bleu! Après la Deuxième Guerre mondiale, la France s’est installée dans une logique de déni qui est devenue assez globale. Or, une société construite sur un déni est une société qui a un rapport au réel difficile, qu’on retrouve toujours dans les débats de société qui enfièvrent aujourd’hui la France.

C.J.N.: Selon vous, votre grand-père, Jean Jardin, était bien au courant des mesures antisémites mises en oeuvre par le régime de Vichy.

Alexandre Jardin: Soyons sérieux! Vous vous voyez, vous, diriger le Cabinet de Pierre Laval à partir de mai 1942 et jusqu’en octobre 1943 sans éprouver d’instinct un minimum de défiance à l’égard des Juifs? Quelques semaines après la sortie Des gens très bien, le Président Nicolas Sarkozy m’invita à déjeuner à l’Élysée. Il y avait autour de la table trois écrivains, un journaliste et une historienne, dont, par charité, je tairais le nom. À un moment donné, cette intellectuelle reconnue me regarda droit dans les yeux et me lança tout à trac: “Vous n’avez tout de même pas beaucoup de preuves contre votre grand-père?” Je lui fis observer que mon objectif n’était pas d’accabler mon grand-père. Soudain, Nicolas Sarkozy se redressa, coupa la parole à l’historienne et lui dit sèchement: “Madame, j’ai eu beaucoup de Directeurs de Cabinet. Quand on connaît le fonctionnement du pouvoir en France, il est totalement absurde d’imaginer une seconde qu’on peut être Directeur de Cabinet du Chef du gouvernement sans être intimement associé à toutes les décisions”. Agacée, l’historienne lui rétorqua: “Monsieur le Président, votre argument n’est tout de même pas une preuve!” Essayant de contenir son émotion, Nicolas Sarkozy se redressa à nouveau et lui répliqua sévèrement: “Madame, si la semaine prochaine je donnais l’ordre à mon bras droit, Claude Guéant, Secrétaire général de l’Élysée, d’organiser une “petite rafle” de 13000 Juifs à Paris, quelles que soient les circonstances, il démissionnerait sur le champ! Jean Jardin, lui, n’a pas démissionné!” Il y a eu un blanc. Nicolas Sarkozy s’est alors tourné vers moi et m’a dit: “Je ne comprends pas ce qu’on vous reproche!”

C.J.N.: La France a connu ces dernières années une recrudescence inquiétante de l’antisémitisme. Bon nombre d’observateurs avertis de la scène sociale française affirment que l’an­ti­sémi­tisme est banalisé par les élites politiques, intellectuelles et médiatiques françaises. Ce grief vous paraît-il fondé?

Alexandre Jardin: L’antisémitisme catholique traditionnel a quasiment disparu dans la société française, il ne perdure que dans quelques grou­pu­scules catholiques foncièrement judéophobes. Aujourd’hui, en France, le révisionnisme de la Shoah est un phé­no­mène marginal. Cependant, dans les Banlieues chaudes fran­çaises, peuplées majoritairement de Musulmans, le révisionnisme de la Shoah n’est pas du tout un phé­no­mène marginal mais, au contraire, massif. Dans les lycées de ces Banlieues ­exsangues, les professeurs ont beaucoup de difficulté à enseigner l’Histoire de la Shoah parce que des jeunes Musulmans propalestiniens refusent farouchement que l’on parle de cette effroyable tragédie du XXème siècle au cours de laquelle 6 millions de Juifs Européens furent bestialement assassinés. Ce phénomène dé­lé­tère n’est pas la résultante d’un problème issu de la société française mais le produit de l’importation en France du conflit israélo-palestinien, qui a télescopé l’imaginaire des jeunes Musulmans des Banlieues françaises.

C.J.N.: Depuis la publication de votre livre “Des gens très bien” vous avez eu l’occasion de côtoyer de plus près la Communauté juive de France. N’y a-t-il pas aujourd’hui un profond malaise dans cette Communauté?

Alexandre Jardin: Il n’y a pas un profond malaise dans la Communauté juive de France, il y a une peur très dure. Mais, en même temps, il faut rappeler que le Judaïsme français est intrinsèquement lié à la Ré­pu­blique française. En France, le Judaïsme n’est pas tombé de dernière pluie! Il y a un socle de confiance très profond et une alliance coriace qui unissent  la République  française et la Communauté juive de France. Mais, malgré ces liens solides, aujourd’hui, les Juifs de France ont peur. J’ai une petite fille de six mois que je dépose tous les matins à la Crèche israélite de Montmartre. L’édifice abritant cette Crèche est gardé par de nombreux policiers portant des armes lourdes. Si ces policiers sont postés en permanence aux abords de cet établissement scolaire juif, ce n’est pas pour faire de la figuration!

C.J.N.: “Des gens très bien” a-t-il été traduit en hébreu et diffusé en Israël? Avez-vous déjà visité Israël?

Alexandre Jardin: Plusieurs de mes romans ont été traduits en hébreu. C’est vrai, c’est étonnant que Des gens très bien, qui a eu un grand retentissement dans la Communauté juive de France, n’ait pas encore été traduit en hébreu par un Éditeur israélien. Peut-être que les Éditeurs israéliens considèrent que ce livre relate une Affaire hideuse qui touche fondamentalement les Juifs de France mais qui a eu beaucoup moins d’échos en Israël? J’irai bientôt en Israël, où je compte de nombreux lecteurs. C’est un pays où la culture francophone est de plus en plus vivace. Je ne pouvais pas mettre les pieds en Israël tant que ma vie n’était pas en ordre. Depuis la publication Des gens très bien, c’est chose faite.

 

In an interview, French author Alexandre Jardin talks about his latest novel, Joyeux Noël, which reintroduces the theme of antisemitism that was the subject of his earlier autobiographical work, Des gens très bien.

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