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The Canadian Jeiwsh News

Sunday, December 21, 2014

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Le grand malaise des Juifs de France

Tags: Books and Authors
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Shmuel Trigano

“Les Juifs de France sont-ils en danger?” titrait à la une le magazine français Marianne dans son édition du 25 octobre 2012.

Dans une entrevue exclusive qu’il a accordée au Canadian Jewish News, l’un des plus importants intellectuels et penseurs Juifs français, le réputé universitaire et essayiste Shmuel Trigano, nous a livré ses réflexions et analyses sur le regain d’antisémitisme que la France connaît depuis l’effro­yable tuerie perpétrée en mars 2012 par un islamiste radical dans une École israélite de Toulouse.

Auteur de nombreux ouvrages de philosophie politique, d’Histoire et de spiritualité, Professeur à l’Université de Paris X-Nanterre, Directeur de la revue d’Études juives européennes Pardès et Directeur de l’Observatoire du Monde juif, Organisme qu’il a fondé en 2001, Shmuel Trigano a analysé exhaustivement le phé­no­mène pernicieux de l’antisémitisme en France dans un essai remarquable, L’avenir des Juifs de France, publié en 2006 aux Éditions Grasset.

Shmuel Trigano vient de publier deux livres: La nouvelle idéologie dominante, le post-modernisme (Éditions Hermann) et Politique du peuple juif, les Juifs, Israël et le monde  (Editions François Bourin).

Nous publions cette semaine le premier volet de cette entrevue.

Canadian Jewish News: Depuis la tragédie de Toulouse -le cruel assassinat de trois enfants et d’un adulte Juifs à l’entrée de l’École Ozar Hatorah de Toulouse par un islamiste djihadiste maladivement judéophobe, Mo­ham­med Merah- les actes antisémites se sont multipliés en France. Ce regain d’antisémitisme sur le territoire fran­çais vous surprend-il ?

Shmuel Trigano: Ce n’est que la répétition du même syndrome qui sévit depuis le début des années 2000. Un phénomène délétère que j’ai analysé dans mes livres Les frontières d’Auschwitz. Les ravages du devoir de mémoire; La démission de la Ré­publique. Juifs et Musulmans en France; L’ébranlement d’Israël, et réactualisé de façon permanente à travers mes Blogs et chroniques commentant les événements courants. En France, le phénomène antisémite n’est pas conjoncturel mais structurel. Il n’est pas limité à l’immigration musulmane mais il plonge aussi ses racines dans l’évolution de l’Europe et la mutation de l’État et de la société en France. Le modèle d’identité juive hérité de l’après-Guerre, conjuguant appartenance et citoyenneté, est devenu impossible devant le recul de la cito­yenne­té suite à la montée en puissance du “multiculturalisme” et de la “discrimination positive”. La notion de “communauté juive” a perdu sa légitimité, son sort a été lié par l’opi­nion pu­blique et les cercles du pou­voir au pro­blème de l’islam en France, dit “communauté de l’immigration”. L’antisionisme l’a enfermé dans un ghetto symbolique aux murs immatériels mais bien réels. Les relents du Djihad mondial ont fait le reste.

C.J.N.: Donc, selon vous, c’est un pro­blème qui ne concerne pas seulement les Juifs de France mais toute la société française.

Shmuel Trigano: Non seulement l’antisémitisme est un problème qui concerne la société française dans son ensemble, car il est un indice qui nous renseigne sur la bonne santé de celle-ci et notamment sur l’état de la sécurité intérieure nationale, mais encore il joue comme une caisse de résonance d’un problème plus vaste, d’ordre stratégique. Ce qui se joue à un niveau supérieur, c’est le destin de l’État nation français dans l’Union europé­enne, la continuité de l’identité nationale affrontée à une immigration massive… Par ailleurs, le “nouvel antisémitisme”, non pas dans sa source islamique mais gauchiste, s’inscrit dans ce que j’ai appelé dans un récent livre “la nouvelle idéologie dominante”, je veux parler du “post-modernisme”(cf. le livre de Shmuel Trigano La nouvelle idéologie dominante, le post-modernisme, Editions Hermann, 2012). Cette nouvelle idéologie justifie avec de nouveaux arguments l’hostilité envers Israël et le sionisme, voire même le judaïsme, autant de figures en lesquelles elle voit des obstacles à la fraternité universelle.

C.J.N.: Assiste-t-on aujourd’hui en France à une banalisation de l’antisémitisme ?

Shmuel Trigano: Il ne s’agit pas d’une banalisation mais d’un déni de la réalité. L’opinion publique française est prête à la compassion quand les Juifs sont des victimes, mais refuse de regarder la réalité politique en face. Les derniers événements -le démantèlement par la police française de cellules islamistes qui avaient planifié des attentats contre des Institutions et des personnalités Juives- à révélé quelque chose de stupéfiant pour la société française: la menace s’avérait nationale, c’est-à-dire fortement enracinée dans des populations françaises, d’origine immigrée ou pas.

Parmi les terroristes arrêtés, il y avait de nouveaux convertis à l’islam, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas repérables, qui se meuvent comme des poissons dans l’eau et qui peuvent planifier des attentats meurtriers dans une impunité totale. Ça fait dix ans que la société française aurait dû découvrir ce phénomène, mais elle a préféré fermer les yeux. Nous sommes un certain nombre à avoir tenté d’expli­quer et d’analyser cette situation inquiétante. À cet effet, avec quelques intellectuels, j’ai créé en 2001 l’Observatoire du Monde juif  (http://obs.monde.juif.free.fr/), puis la revue Controverses (http://www.controverses.fr/), nous avons publié aussi de nombreux livres et des travaux collectifs sur cette conjonction problématique pour mettre en garde la société française. Mais celle-ci n’a pas voulu nous entendre. Nous avons été exclus du débat public. Il s’est aussi trouvé des Juifs de circonstance, une figure que nous avons identifiée sous le vocable d’“Alterjuifs” (cf. Controverses n°4, février 2007, http://www.controverses.fr/Sommaires/som maire4.htm), qui ont occupé la scène et tenu le discours que les élites françaises voulaient entendre, ruinant l’impact du discours d’alerte que nous avions lancé. Ce discours n’a pas été entendu non plus par le leadership juif. Nos analyses remettaient trop en question la politique de l’autruche pratiquée par les élites politiques françaises. J’écrirais un jour sur ce que j’ai vu depuis douze ans.

C.J.N.: Y a-t-il aujourd’hui un profond malaise dans la Communauté juive de France ?

Shmuel Trigano : Oui. Le malaise est épais. Il n’y a pas de panique, mais une profonde inquiétude a saisi les Juifs de France, surtout après une série d’événements funestes où des Juifs ont été sauvagement assassinés ou sont devenus la cible potentielle des islamistes: l’Affaire Ilan Halimi, l’Affaire Mohammed Merah, le récent démantèlement de cellules islamistes qui avaient planifié des attaques meurtrières contre la Communauté juive… La France est un pays où des Juifs peuvent être tués parce qu’ils sont Juifs. Ce ne sont pas seulement des tags sur les murs. Mais vous trouverez des milieux juifs pour vous dire qu’il n’y a pas d’antisémitisme en France.

Il n’y a pas là seulement un déni pathologique, très classique dans l’Histoire juive, mais aussi, pour certains, la marque d’un privilège, celui de l’argent, du quartier bourgeois, des écoles privées… autant de protections. Les quartiers Ouest de Paris, d’un bon standing social, sont devenus à forte densité juive. Des banlieues se sont vidées de leurs Juifs. Les Juifs moins aisés et plus religieux sont restés à l’Est de Paris, moins sécurisé pour les signes religieux. De nombreux enfants Juifs ont pris le chemin des écoles privées. La sensibilité est aussi en jeu. Si vous ne vous intéressez pas à Israël, ni à l’Histoire juive, si vous vous sentez coupable d’être Juif, si vous êtes un grand “républicain”, il est possible que vous ne vous rendiez compte de rien. Les gens les plus conscients, cependant, ne voient pas quelle peut être l’issue. Cela fait douze ans que cela dure et c’est très long. Une grande partie des Juifs est sur la tangente, conscients de l’impasse mais toujours là, imaginant des stratégies de départ ou d’études ouvrant sur des métiers internationaux, achetant un pied à terre en Israël, etc…

C.J.N.: Cette recrudescence de l’anti­sémitisme encouragera-t-elle un bon nombre de Juifs français à quitter définitivement la France pour établir leurs pénates sous des cieux plus cléments?

Shmuel Trigano: C’est difficile de répondre à cette question. J’ai eu dernièrement un écho émanant du milieu rabbinique: 2 mariages sur 3 ne voient pas leur avenir en France. Il est certain que l’évolution démographique française accentuant le facteur arabo-musulman dans la société française fait que si cette situation devait se perpétuer, l’avenir serait profondément obscurci pour les communautés juives. J’ai publié en 2006 un livre qui étudie à fond la situation et les scénarios possibles, L’avenir des Juifs de France (Éditions Grasset). En tout cas, le modèle communautaire juif que j’ai connu dans les années 60, 70 et au début des années 80 n’existe déjà plus ni à l’interne, ni à l’externe. Changer de pays ce n’est déjà pas facile, en général, c’est encore plus difficile quand, pour une grande partie du Judaïsme français, on a déjà changé de pays il y a cinquante ans. Il ne s’agit pas de fuir et de n’agir qu’en réaction. Le temps est venu de faire le bilan du siècle passé et des erreurs stratégiques commises par le peuple juif du point de vue de sa survie en tant que peuple. Aujourd’hui, le choix est possible du fait d’une nouvelle donne révolutionnaire: l’existence d’une souveraineté juive dans l’État d’Israël. Il y a certes tout un secteur de la société israélienne qui en est resté au diasporisme et à la politique de l’atermoiement et de la démission, mais néanmoins un socle existe. Je tente d’ouvrir le chantier de cette ré­flexion dans un livre que je viens de publier, Politique du peuple juif, les Juifs, Israël et le monde (Editions François Bourin).

 

In an interview, French academic and author Shmuel Trigano, who recently published two new books, talks about antisemitism in France.

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