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Des Haggadot sépharades étudiées par Olga Hazan

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La célébration de Pessaḥ chez la famille Hazan à Montréal (Hazan Photo)

L’universitaire et chercheuse montréalaise Olga Hazan vient de publier un livre remarquable et très érudit sur les haggadot sépharades, Stratégies figuratives dans l’art juif. Étude de trois haggadot sépharades du XIVe siècle (Éditions Les presses de l’Université de Montréal).

Olga Hazan est professeure associée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où elle enseigne en histoire de l’art et en sciences des religions. Ses publications portent sur l’art de la Renaissance italienne, la figuration dans le judaïsme et l’islam, le discours sur l’art depuis la Renaissance et l’émergence de l’histoire de l’art comme discipline universitaire.

Olga Hazan

Elle a répondu à nos questions par courriel.

“Les trois haggadot présentées dans ce livre –la Haggadah de Sarajevo, la Haggadah d’or et la Haggadah Or. 2884– ont été transcrites et décorées au XIVe siècle, dans la péninsule Ibérique, en Aragon pour la première et en Catalogne pour les deux autres. Ces haggadot sépharades diffèrent des haggadot ashkénazes de cette époque, en ce qu’elles s’ouvrent sur un cycle imagé en pleine page où sont représentés des épisodes bibliques, alors que dans les haggadot ashkénazes, les éléments figuratifs se limitent aux pages liturgiques.”

Pourquoi Olga Hazan a-t-elle consacré une étude aussi exhaustive à ces trois haggadot?

“Dans le cadre de mes recherches sur la figuration entre judaïsme, christianisme et islam, l’étude des cycles imagés de ces haggadot s’avérait essentielle, car elle me permettait de rappeler que dans le judaïsme, notamment au XIVe siècle, le rituel religieux était soutenu par des représentations figuratives, ce que l’on a tendance à occulter de nos jours. Comme vous le savez, quand on parle de l’art juif, on évoque souvent sa dimension aniconique, c’est-à-dire sa propension à éviter la figuration humaine et surtout divine, par rapport à l’art chrétien. Dans cette perspective, je me suis attachée à exposer les stratégies figuratives à l’œuvre dans ces haggadot, en observant la manière dont les personnages s’inscrivent dans la structure de leurs cycles imagés. Ces personnages forment deux catégories: les protagonistes des récits bibliques, parmi lesquels on compte Adam, Noé, Abraham, Jacob, Joseph et Moïse, et les célébrants modernes représentés dans les scènes rituelles, parmi lesquels on compte des rabbins, des orants et de simples célébrants.”

En procédant à l’analyse des cycles imagés de ces trois haggadot, Olga Hazan s’emploie à montrer qu’ils se caractérisent par une cohérence évidente, à laquelle les auteurs, dans leur ensemble, accordent peu d’attention.

“Cette cohérence témoigne pourtant de la fonction même de la haggadah, qui se constitue en livre autonome entre le XIe et le XIIIe siècle, pour accompagner la célébration de Pessaḥ à domicile et en famille. Le recours à la figuration, dans ces cycles imagés, répond ainsi aux besoins d’un nouveau genre de mécènes, alors que s’effectue une transition entre la sphère publique de la synagogue et celle privée de leur domicile. En tant que commanditaires et destinataires de ces haggadot, ce sont ces célébrants modernes qui en justifient l’existence, puisque c’est à eux que s’adressent les principaux personnages représentés, pour les inviter à effectuer une traversée, du passé du récit biblique au présent de la célébration. Cette traversée, dans l’espace et le temps, leur permet ainsi de rendre hommage à Dieu pour le remercier de les avoir, tous et chacun, sauvés de l’esclavage en Égypte.”

Qu’a découvert Olga Hazan en observant les stratégies figuratives à l’œuvre dans ces trois haggadot sépharades ?

“Plutôt que de tenter, comme le font certains auteurs, de situer ces haggadot dans le cadre d’une histoire lacunaire de l’art juif, j’ai préféré, pour ma part, vu le nombre restreint de haggadot sépharades qui subsistent de nos jours et le fait qu’elles ne sont pas documentées, me consacrer à l’étude de leurs images. Tout en tenant compte du fait que l’iconographie de mes trois cycles imagés émane de sources nombreuses, issues du monde juif notamment, mais pas exclusivement, je me suis intéressée aux stratégies figuratives que l’on y voit à l’œuvre, dont les plus évidentes consistent à solliciter l’attention de leurs récepteurs, puis à la maintenir par divers moyens, incluant le recours à des motifs d’ancrage et de relai.”

Gamliel et ses élèves. La Haggadah de Sarajevo. Aragon, vers 1320-1335. (Musée National de Bosnie-Herzégovine, Sarajevo).

Tout au long du livre, Olga Hazan expose la façon dont opèrent ces stratégies, qui consistent à faire mouvoir, à travers l’espace et le temps, des personnages inscrits dans la structure particulière de chacun des trois cycles imagés à l’étude.

“Dans leur ensemble, ces stratégies favorisent la cohérence de ces cycles imagés et la complicité de leurs récepteurs. De manière plus particulière, elles leur confèrent une dimension théâtrale, surtout dans le cycle imagé de la Haggadah d’or, où Dieu intervient de manière évidente à six reprises –pour apostropher Adam puis Caïn, pour sauver Isaac, pour apparaître à Jacob, pour appeler Moïse au buisson ardent et pour occire les Égyptiens lors de la dixième plaie– sans pour autant que les auteurs ne se résolvent à l’admettre, ni même à le voir. ”

Tel qu’exposé dans l’ensemble de ce livre, les diverses stratégies à l’œuvre dans ces haggadot visent le récepteur autant par des moyens directs et concrets (lorsqu’il se voit désigné par un regard ou un geste), que par des moyens plus abstraits (comme la condensation des temps, l’évocation de thèmes liés au salut ou la représentation d’objets qui lui sont alternativement cachés et révélés), explique Olga Hazan.

“Ces stratégies, qui touchent donc autant les aspects visuels que thématiques des cycles imagés, créent ainsi: des croisements entre le texte, les images et le rituel, une continuité historique entre le passé du récit biblique et le présent de la célébration de la fête, et enfin une cohésion familiale ou sociale, sur la base de cette célébration.”

Pour Olga Hazan, “en définitive, l’efficacité de ces stratégies est directement liée à la fonction première de ces livres de prière, une fonction liturgique, dont témoigne la cohérence de chacun des trois cycles imagés à l’étude, conçus pour inciter leurs récepteurs à rendre hommage à Dieu pour le remercier de les avoir sauvés de l’esclavage en Égypte. Dieu, dont un consensus veut qu’il ne soit jamais représenté dans l’art juif, joue donc un rôle essentiel dans ces trois haggadot, où sa présence est évoquée de trois manières différentes: abstraite dans la Haggadah de Sarajevo, figurative dans la Haggadah d’or et implicite dans la Haggadah Or. 2884.”