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Entrevue avec Elie Elalouf, Député de la Knesset

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Elie Elalouf

Numéro 3 du parti Koulanou (centre droit), fondé par Moshé Kahlon, Elie Elalouf a été élu député à la Knesset en 2015. Il préside la Commission parlementaire du travail, des affaires sociales et de la santé. Il est aussi membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset et président du groupe parlementaire d’amitié France-Israël.

Elie Elalouf est l’une des grandes consciences sociales d’Israël.

Cet infatigable militant pour l’instauration d’une nouvelle ère de justice sociale, dans un Israël de plus en plus inégalitaire, a dirigé pendant dix-huit ans la Fondation Rashi. Cette institution sociale israélienne renommée s’est fixé pour mission de lutter contre les inégalités sociales et de prodiguer de l’aide à des milliers d’écoliers issus de milieux défavorisés.

En 2011, Elie Elalouf a reçu le prestigieux prix Israël, la plus haute distinction décernée par l’État hébreu à des personnalités israéliennes s’étant brillamment distinguées dans un champ spécifique: les sciences, la médecine, les affaires sociales, l’entrepreneuriat, la culture, l’éducation, la littérature, le sport…

Elie Elalouf s’est largement mérité ce prix en reconnaissance du travail admirable qu’il a accompli dans le domaine social à la tête de la Fondation Rashi.

Né à Fès, au Maroc, il a fait son Aliya en 1967 et s’est établi à Beer Sheva, capitale du Néguev, où il vit avec sa famille.

En 2013, Méir Cohen, ministre des Affaires sociales dans le gouvernement dirigé par Benyamin Netanyahou, l’a nommé à la tête d’un comité chargé d’étudier les moyens de lutter contre la pauvreté. Ce comité indépendant avait pour mandat de dresser un état des lieux de la pauvreté dans la société israélienne.

Les chiffres sur la pauvreté établis par le Comité Elalouf sont effarants: en 2013, près de 2 millions d’Israéliens, dont 900 000 enfants, soit 25 % de la population du pays, vivaient en dessous du seuil de pauvreté.

Elie Elalouf nous a accordé une entrevue depuis son bureau de la Knesset, à Jérusalem.

Depuis plusieurs semaines, la situation le long de la frontière avec Gaza est explosive. Désormais, les Palestiniens utilisent des cerfs-volants incendiaires pour attaquer le territoire d’Israël. Comment Israël compose-t-il avec cette situation très tendue?

On peut dire qu’Israël réagit froidement à cette situation, bien que le contexte soit extrêmement chaud avec les incendies de terrains agricoles provoqués par les cerfs-volants lancés par les Palestiniens. Mais la situation est sous contrôle. Il y a quelques jours, je me suis rendu sur place avec les membres de la Commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset. C’est vrai que ça fait très mal de voir des champs entièrement brûlés après avoir été cultivés patiemment. Mais les dégâts ne sont pas aussi importants que ça. Israël est résolu à contrecarrer ces nouvelles attaques violentes et insensées. Nous avons été obligés de réagir par voie aérienne. Si les attaques continuent, Tsahal ripostera encore plus vigoureusement en recourant à des moyens plus forts. C’est certainement une situation qui n’est pas agréable, mais elle n’est pas dramatique dans la mesure où on arrive à la contrôler. Jusqu’ici, grâce à Dieu, il n’y a pas eu de morts, ni de blessés, ni de dégâts matériels sérieux, à part les centaines d’hectares de terres qui ont été brûlés. C’est pathétique de voir incendiés des espaces naturels que des agriculteurs dévoués ont mis des années à cultiver.

Ces affrontements récurrents avec les Palestiniens de Gaza risquent-ils de dégénérer en une nouvelle guerre?

Le vrai problème auquel Israël fait face aujourd’hui n’est pas Gaza, mais l’Iran. Ce pays fondamentaliste islamiste continue à attiser les feux dans divers endroits de la région: à Gaza, dans le nord, en appuyant le Hezbollah et la Syrie… L’Iran soutient des groupes terroristes islamistes et leur prodigue une aide militaire importante. Face à cette grande menace, Israël ne peut pas demeurer impavide, les bras croisés. Il doit être prêt à parer à l’éventualité d’un affrontement militaire avec l’Iran. Chose certaine, les Israéliens n’ont jamais pris à la légère la menace iranienne.

Une prochaine guerre est donc imminente?

En Israël, on vit quotidiennement avec la pensée qu’il peut y avoir une nouvelle guerre. Mais, d’après ce que j’entends à la Knesset et ce que je lis dans la presse israélienne, on ne prévoit pas une nouvelle guerre de sitôt. Par contre, les Israéliens sont préparés pour la prochaine guerre, si nos ennemis nous l’imposent. Ça ne les empêche pas de continuer à vivre intensément. Ils fêtent, se baladent, voyagent à l’étranger… Le pays connaît actuellement un grand boom touristique. L’économie israélienne n’a jamais été aussi performante. On prédit cette année une croissance économique de l’ordre de 4,5 %. Le chômage est à son plus bas niveau. Les Israéliens continuent à vivre pleinement tout en étant prêts à affronter une guerre avec l’Iran qui, aujourd’hui, est leur principal ennemi.

Le revirement de l’administration Trump face à l’Iran a certainement apaisé les craintes des Israéliens?

Il est indéniable que le changement de ton et de politique de l’administration Trump à l’endroit de l’Iran renforce et légitimise davantage la position d’Israël dans cette sulfureuse affaire. Les Israéliens ne sont plus seuls. La politique de Trump à l’égard de l’Iran contraste fortement avec celle qui a été menée par son prédécesseur, Barack Obama. Jusqu’ici, Israël était seul face à l’Iran et à une coalition assez bizarre, constituée par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, qui ont signé un accord fort boiteux avec l’Iran sur son programme nucléaire. Les États-Unis se sont retirés de cet accord. Leur position, semblable à celle défendue par Israël depuis plusieurs années, est désormais très claire. La Russie de Vladimir Poutine a une position ambivalente. Tout en s’étant rapprochée d’Israël, la Russie est aujourd’hui plus pro-iranienne et prosyrienne. L’attitude de la Grande-Bretagne est aussi mitigée. Quant à la position de la France et de l’Allemagne, elle est loin de faire l’unanimité. Israël ne fait plus cavalier seul face au danger iranien. Ne nous leurrons pas! Aujourd’hui, notre grand ennemi, c’est l’Iran. Nous devons absolument contrer les velléités belliqueuses du régime fanatique au pouvoir à Téhéran. L’Iran constitue une réelle menace pas seulement pour Israël, mais aussi pour tout le monde libre et démocratique. Israël ne pourra trouver seul des solutions pour endiguer le danger iranien.

Récemment, vous avez plaidé avec entrain la cause d’Israël au parlement français. Quelles ont été vos impressions de cette rencontre avec des élus des différents partis politiques français?

Je faisais partie de la délégation de quatre députés de la Knesset qui ont accompagné en France le président de cette institution, Yuri Edelstein. Nous avons rencontré les députés de l’Assemblée nationale française. Moi, j’ai réagi à la fin des interventions des parlementaires français. D’un côté, nous avons constaté la grande amitié qui unit la France et Israël. Le président de l’Assemblée nationale française, François de Rugy, et le président du Sénat, Gérard Larcher, ont exprimé leur grande amitié et leur respect pour Israël. D’un autre côté, nous avons été témoins, au Palais Bourbon, des divisions parlementaires en ce qui a trait à la question israélo-palestinienne.

L’antisionisme débridé des élus de la gauche française vous a-t-il offusqué?

La gauche, surtout les représentants de l’extrême gauche, dirigée par Jean-Luc Mélenchon, et de la gauche des ex-communistes, est clairement anti-israélienne. Elle a reproché à Israël d’être méchant, insupportable et de faire du mal aux Palestiniens. À mon avis, dialoguer avec les représentants parlementaires des formations politiques de la gauche radicale, farouchement anti-Israël, est une grande perte de temps. Les autres parlementaires ont exprimé une position plus équilibrée. Cependant, on a pu constater qu’ils ont une compréhension fort lacunaire du conflit qui oppose Israël au Hamas, à Gaza. Celle-ci est très mal alimentée par une presse, aussi bien écrite que télévisée, qui est injustement très critique envers Israël. Ce qui est gênant, c’est que cet anti-israélisme échevelé se drape souvent sous les oripeaux du nouvel antisémitisme. Aujourd’hui, les Juifs de France se sentent beaucoup moins en sécurité que dans les années passées. Les actes antisémites sont de plus en plus violents. Beaucoup de Juifs ont quitté certains quartiers parce qu’ils ne se sentaient plus en sécurité. Quelque 50 000 familles juives françaises ont quitté leur quartier au cours des dix dernières années. C’est la preuve d’un grand malaise et d’une instabilité incroyable.

Comment réagissez-vous aux critiques, de plus en plus acerbes, adressées par l’Europe à Israël?

Il faut rappeler que l’Union européenne n’est pas une entité monolithique. Certains pays européens sont très solidaires d’Israël. C’est le cas de la République tchèque, qui est extraordinaire avec nous. Par ailleurs, en dépit des divergences de vues qui l’oppose au gouvernement de Jérusalem au sujet du conflit israélo-palestinien, l’Europe demeure un partenaire commercial majeur d’Israël. Les échanges commerciaux entre Israël et les pays européens sont de grande envergure. Par exemple, nos relations économiques avec l’Allemagne sont très importantes: en 2017, les exportations israéliennes vers ce pays étaient de l’ordre de 1,5 milliard d’euros. Ces relations économiques très fructueuses n’ont jamais été érodées par des divergences de nature politique. Cependant, il est vrai aussi que certaines initiatives diplomatiques de l’Europe paraissent aux Israéliens incongrues et injustes. De toute façon, on n’a jamais vu la France ou l’Allemagne utiliser leur droit de veto à l’ONU en faveur d’Israël. Cette réalité ne gêne pas Israël.

Il y a quatre ans, lors d’une entrevue que vous nous aviez accordée, vous nous aviez dit que la raison principale pour laquelle vous avez décidé de faire le saut en politique était la crise sociale qui sévissait en Israël. Y a-t-il eu depuis des améliorations significatives dans le domaine social?

Le problème avec les statistiques dans le domaine social est qu’en général elles sont en retard d’un ou deux ans. Les résultats concrets des politiques sociales mises en œuvre par le gouvernement Netanyahou, au pouvoir depuis environ trois ans, ne pourront être vus que dans les statistiques qui seront publiées en 2019 et 2020. Cependant, il y a quand même d’autres chiffres, fort éloquents, qui sont une preuve manifeste de la volonté de ce gouvernement d’affronter les grands défis sociaux auxquels Israël fait face. En moins de trois ans, 34 milliards de shekels (environ 12 milliards de dollars canadiens) ont été investis dans le domaine social: allocations sociales, aide aux personnes âgées, aux familles nombreuses pauvres, aux enfants nécessiteux, aux survivants de la Shoah… Par ailleurs, cette année, le budget de l’éducation dépassera celui de la défense. Des milliards de dollars seront investis dans le domaine social et en éducation. Mais les résultats tangibles de ces investissements importants ne seront ostensibles que dans deux ou trois ans. Il y a certes une amélioration. Mais, comme je l’ai toujours dit: dans le domaine social, tous ces efforts sont très beaux, mais insuffisants. Au chapitre de la pauvreté, on doit rattraper un retard énorme. Il y a quatre ans, quand la Commission sur la lutte contre la pauvreté, que j’ai présidée, a formulé ses recommandations, on s’était donné dix ans pour rattraper le niveau de la moyenne de l’OCDE en ce qui a trait au seuil de pauvreté. Il nous reste encore beaucoup de travail à faire pour juguler la pauvreté et les écarts socioéconomiques.

Avant que le gouvernement Netanyahou ne tourne casaque sur la question controversée des migrants africains en Israël, vous avez exprimé votre désaccord avec la ligne politique adoptée par celui-ci.

Nous avons reçu ces migrants à un moment de faiblesse de notre part. Israël n’avait pas de frontières, ni de barrières, adéquates pour empêcher leur entrée massive. Plus de 60 000 se sont introduits illégalement dans le territoire israélien. Environ 40 000 sont toujours dans le pays. 20 000 sont repartis. Ceux qui sont encore chez nous, on voudrait les voir partir, mais dans le respect des lois internationales de l’ONU qui les protège. Israël a toujours respecté ces lois. On leur a proposé de les envoyer dans des pays qui seraient prêts à les accueillir, en concertation avec ceux-ci. Personnellement, je pense qu’on devrait être plus indulgents envers ces migrants. C’est une position personnelle et non gouvernementale. C’est la Commission du travail, des affaires sociales et de la santé, que je préside à la Knesset, qui est en charge de ce dossier délicat. On procède de manière très humaine. On ne renverra pas une mère monoparentale avec un enfant ou une personne de plus de 60 ans malade. Ce sont des facteurs d’ordre humanitaire que nous prenons toujours en considération. On a demandé au Canada de recevoir une partie de ces migrants. Les autorités canadiennes n’ont pas encore répondu à notre requête. Israël ne peut pas se permettre d’accueillir un groupe aussi nombreux de migrants. C’est un fardeau beaucoup trop lourd pour le pays.

Soixante-dix ans après sa création, quel regard portez-vous sur l’Israël d’aujourd’hui?

C’est un pays remarquable, pas seulement aux yeux des Israéliens et des Juifs de la Diaspora, mais aussi aux yeux du monde entier. Aux quatre coins du monde, des gens reconnaissent qu’Israël a édifié, seulement en l’espace de 70 ans, un pays unique en son genre. Israël a accueilli et intégré des millions d’immigrants juifs de toutes les Diasporas. C’est un pays qui compte aujourd’hui 6,5 millions de Juifs et quelque 2 millions de non-Juifs. Il a un potentiel humain extraordinaire. Israël a aussi à son actif des réussites médicales, scientifiques, sociales, militaires… prodigieuses. Les Israéliens n’ont pas seulement réussi dans le high-tech et le cyber, mais aussi dans une kyrielle d’autres domaines. Aujourd’hui, les Israéliens portent secours à des populations en détresse dans des pays affligés par des catastrophes naturelles: en Amérique latine, en Afrique, en Asie… Ils sont les premiers à arriver sur le terrain pour prodiguer une aide médicale ou humanitaire à des peuples décimés par un séisme, un tsunami… D’après un sondage récent, 86 % des Israéliens se considèrent heureux de vivre en Israël, et cela malgré que 20 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Israël est un pays résilient, en voie permanente de progression. Comme tous les Israéliens sont des râleurs, ils voudraient que les choses aillent mieux. Ils ne faut pas qu’ils s’arrêtent de râler, leurs griefs, très nombreux, sont indispensables pour que les choses s’améliorent!

Israël est un pays de plus en plus francophone. Pourtant, il n’est toujours pas membre de la Francophonie. Ce paradoxe vous agace-t-il?

Malheureusement, la francophonie institutionnelle ne veut pas d’Israël. Pour qu’Israël puisse adhérer au club select de la Francophonie, il faudrait que le Liban cesse d’opposer son veto. C’est ce que j’ai expliqué dernièrement à une délégation de l’Université de Montréal qui nous a rendu visite à la Knesset. J’ai demandé à mes interlocuteurs canadiens de plaider en faveur de l’adhésion d’Israël à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) auprès de l’actuelle secrétaire générale de cette institution, Michaëlle Jean, qui est une Canadienne. L’absence d’Israël —pays où plus d’un million de personnes parlent le français— au sein de la Francophonie est une aberration. J’ai tenu récemment le même discours devant une délégation de l’Assemblée nationale et du Sénat français. La francophonie en Israël est une réalité sociale et culturelle bien vivace. Il y a en Israël une réelle communauté francophone. Je crois qu’Israël mérite de devenir membre à part entière de l’OIF et que celle-ci s’enrichira de compter parmi ses membres un pays comme le nôtre.

Quel est selon vous le plus grand défi auquel Israël fait face aujourd’hui?

Sans aucun doute, les problèmes sociaux et intercommunautaires qui sévissent dans la société israélienne. Il faut qu’on apprenne à mieux vivre entre Juifs et Arabes israéliens. Ce vivre-ensemble aura une influence directe sur la société palestinienne. Il faut aussi qu’il y ait plus d’entente entre les différentes communautés juives: orthodoxes et laïcs, Sépharades et Ashkénazes… C’est notre plus grand défi. Chaque Israélien et Israélienne devra mettre de l’eau dans son vin pour parvenir à ce vivre-ensemble qui est fondamental pour assurer la pérennité d’Israël.