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Israël dans la grande poudrière du Moyen-Orient

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Alexandre Adler

Le Moyen-Orient ressemble de plus en plus à une poudrière sur le point d’exploser: attaques aériennes des États-Unis et de deux de leurs principaux alliés (la France et la Grande-Bretagne) contre la Syrie, manifestations violentes des Palestiniens de Gaza à la frontière avec Israël, vague de terrorisme en Irak, renforcement de l’hégémonie des Iraniens dans la région par leur soutien à des organisations terroristes, multiplication des appels à la guerre contre Israël des leaders chiites du Hezbollah

Fondateur et ancien directeur de l’hebdomadaire Courrier international, chroniqueur au grand quotidien français Le Figaro, auteur d’une vingtaine d’essais remarqués sur l’islamisme, le monde arabe et le conflit israélo-palestinien, l’historien et journaliste Alexandre Adler est un spécialiste réputé des questions géopolitiques internationales et du Moyen-Orient.

Son dernier livre: La chute de l’empire américain (Éditions Grasset, 2017).

Au cours d’une entrevue qu’il nous a accordée depuis Paris, Alexandre Adler a décrypté et analysé les enjeux des principaux conflits qui embrasent le Moyen-Orient.

Le conflit qui fait rage en Syrie aura-t-il un impact sur les relations entre Israël et la Russie de Poutine?

Aujourd’hui, Israël a réussi à établir des relations qualitativement supérieures avec la Russie, comme il n’en a jamais eues avec ce pays depuis 1947. Cette embellie des relations israélo-russes est beaucoup due à l’action d’un homme, Vladimir Poutine, qui agit depuis toujours comme un véritable ami d’Israël. Ce qui est sûr, c’est que dans un Moyen-Orient de plus en plus incertain, Poutine compte beaucoup sur l’étroite collaboration de Benyamin Netanyahou. Le rapport privilégié qui s’est établi entre les deux hommes a permis à Netanyahou de dialoguer de manière indirecte, mais habile, avec l’Iran, en tablant sur les modérés iraniens, alliés des Russes, farouchement opposés aux ayatollahs les plus durs, dont Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution iranienne.

Ce mécanisme régissant les relations israélo-russo-iraniennes a fonctionné assez bien jusqu’à la récente provocation des Iraniens: l’attaque au drone, en février dernier, qui a détruit un avion de chasse israélien. Cette attaque est une violation de l’accord tacite que les Russes ont négocié en catimini avec Israël et les Iraniens, selon lequel ces derniers étaient autorisés à acheter des drones à la Russie à condition de ne jamais les utiliser en dehors de l’espace aérien iranien. Or, la présence de ces drones russes en Syrie, pour défendre les bases du Hezbollah, est une provocation délibérée des Iraniens.

Dans cette affaire sulfureuse, les Russes ont dans un premier temps pris position pour Israël.

Oui. Mais, face à la menace des Américains, et de certains de leurs alliés, d’attaquer la Syrie, les Russes ont tourné casaque en condamnant Israël et les États-Unis et en montrant leurs dents pour défendre Bachar el-Assad. Est-ce que la position des Russes dans cette crise est sincère? À mon avis, non. Je crois que la Russie est elle-même divisée. Je crains terriblement que dans son imprudence, Poutine ait provoqué une réaction antisémite au sein d’une partie de l’armée russe. Je ne pense pas que les Russes soient antisémites comme ils l’ont été autrefois, mais Poutine a beaucoup misé sur l’alliance israélo-russe qui n’est pas grandement appréciée par une partie de l’armée russe. Et, bien entendu, Poutine ne fait pas tout ce qu’il veut. La récente condamnation d’Israël par la Russie est un infléchissement des relations russo-israéliennes. Les Russes ont réagi de la sorte parce que les Israéliens sont en train d’accentuer leurs attaques contre les bases du Hezbollah en Syrie. Mais ça ne veut pas dire pour autant que le reste des accords entre les Russes et les Israéliens soit compromis.

Le conflit en Syrie risque-t-il d’envenimer davantage les relations entre les États-Unis et la Russie?

Dans cette affaire, on est vraiment dans Andromaque de Racine, c’est-à-dire que chacune des deux parties est amoureuse de l’autre, mais le couple n’arrive pas à se former. Nous sommes en plein dans une tragédie classique. Bien entendu, les Russes ne sont pas du tout des partisans invétérés de Bachar el-Assad. Ils sont même très embarrassés par l’usage qu’il vient à nouveau de faire de ses armes chimiques, dont il s’était engagé à supprimer totalement l’usage. Quant aux Américains, ils ne sont pas particulièrement enthousiasmés à l’idée de revenir à temps plein dans les affaires syriennes. Aujourd’hui, les relations russo-américaines sont à géométrie variable, en fonction de la bataille pour l’”impeachment” —la destitution du président des États-Unis—, qui oppose les militaires américains les plus jusqu’au-boutistes à Trump, dont ils souhaitent le départ. C’est pourquoi, de temps en temps, dans le but de remobiliser son électorat, Trump se déclare hostile aux Russes, bien qu’il soit tenté de dire que, finalement, il aime bien Vladimir Poutine. Nous sommes dans un tunnel véritablement sombre. Il est très difficile de comprendre ce qui se passe réellement.

Bachar el-Assad n’est-il pas dans une position de plus en plus vulnérable?

La situation de Bachar el-Assad est de plus en plus difficile malgré les succès tactiques qu’il a remportés ces derniers mois. Il essaie par tous les moyens de créer une situation irréversible afin de ne pas être évincé du pouvoir. Aujourd’hui, les Russes, et plusieurs de ses autres alliés, se demandent s’il ne serait pas mieux de le remplacer par un autre représentant de la minorité alaouite beaucoup plus pragmatique et crédible, apte à entamer un dialogue avec l’opposition. C’est pour cette raison qu’Assad multiplie les gestes provocateurs. Il menace de rompre avec les Russes à un moment où Poutine serait particulièrement embarrassé de le faire. Les Russes ont donc décidé de le défendre, mais ça ne veut pas dire qu’ils l’aiment. Quant aux Américains, ils font semblant eux aussi de le punir, mais ça ne veut pas dire qu’ils feront usage de leur force militaire pour le renverser.

La frontière séparant Israël de la bande de Gaza s’est enflammée aussi. Comment interprétez-vous les manifestations régulières de Gazaouis échaudés à la frontière avec Israël?

Il faut garder sa raison. Dans la bande de Gaza, le Hamas est en grande difficulté parce qu’il doit gérer cette enclave qui est dans un état lamentable. Il est contraint de subir un blocus israélien qui est efficace, les pressions permanentes de l’Égypte, qui lui demande de normaliser la situation à Gaza, et cela dans un contexte d’effervescence populaire importante. De temps en temps, les Gazaouis font des sorties “héroïques” à la frontière avec Israël. La réponse israélienne est sans merci, mais elle n’est pas catastrophique. Jusqu’ici, le nombre de tués, ou de blessés, du côté palestinien n’a pas été très élevé. En ripostant fermement, Israël tient à signifier au Hamas qu’il ne peut pas faire ce qu’il veut à partir de la bande de Gaza comme il avait tendance à le faire de manière indiscriminée il y a quelque temps. Il n’y a pas de menace grave qui pèse sur Israël depuis la bande de Gaza.

Le Hezbollah constitue-t-il une sérieuse menace pour Israël?

Le Hezbollah a encore un arsenal militaire considérable, mais cette organisation chiite a perdu énormément d’hommes en Syrie, où ils ont servi dans les troupes d’infanterie de Bachar el-Assad. On ne compte plus le nombre de cercueils en plomb qui ont été rapatriés de Syrie au Liban. Le Hezbollah a été saigné à blanc par la résistance islamiste en Syrie, bien davantage que lors des raids israéliens. Aujourd’hui, les dirigeants du Hezbollah ne veulent qu’une chose: arrêter cette guerre, reprendre leur souffle et ne pas voir compromise leur position hégémonique au Liban que leur assure leur alliance avec le président Michel Aoun.

Les Israéliens avaient obtenu, dans le cadre d’un accord avec les Russes, l’aval pour pouvoir bombarder les bases du Hezbollah installées au Liban. Ils l’ont fait sans susciter la moindre protestation officielle de la part des Russes, jusqu’à l’affaire du drone iranien qui a bouleversé les choses. Dans un premier temps, les Russes ont pris position contre l’Iran. Mais, devant les menaces de Bachar el-Assad, et son chantage de recourir de nouveau à l’arme chimique, alors que les Russes avaient garanti à la communauté internationale que l’utilisation de celle-ci serait bannie, ils ont été obligés de montrer un peu de solidarité envers Assad parce qu’ils craignent une rupture avec lui à un moment où ils n’ont pas les moyens d’une autre politique. Mais l’alliance russo-israélienne demeure solide.

La reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale officielle d’Israël risque-t-elle de modifier sensiblement les paramètres traditionnels du conflit israélo-palestinien?

Manifestement, Benyamin Netanyahou et les autres dirigeants israéliens n’étaient pas preneurs d’un nouveau geste provocateur de Donald Trump dans cette région du monde déjà fortement embrasée. Une fois que Trump, pour des raisons purement démagogiques et pour séduire une partie de son électorat, en l’occurrence l’électorat juif conservateur, a décidé d’agir en cavalier seul, il ne pouvait faire que contre mauvaise fortune bon cœur en ne faisant pas allusion aux lieux saints de Jérusalem. On observera que Netanyahou a été remarquablement prudent dans cette affaire. C’était, comme le dit Bernard Shaw, “un faux pas dans la bonne direction” car on a constaté, à cette occasion, que les Palestiniens ne sont plus capables de mobiliser en leur faveur l’opinion publique arabe en dépit du fait qu’il s’agissait d’une violation d’un consensus auquel adhèrent la majorité des pays occidentaux. Comme tous les pays arabes n’ont pas manqué de le dire: le problème palestinien est devenu totalement secondaire.

Donc, les Palestiniens sont de plus en plus isolés.

Aujourd’hui, les Saoudiens sont dans un dialogue de plus en plus étroit avec Israël, les liens entre Tsahal et l’armée égyptienne du maréchal al-Sissi ont été considérablement renforcés, la sécurité de la Jordanie est assurée de facto par Tsahal. Une alliance entre Israël et des pays arabes sunnites est en train de se forger. Mais il ne faut pas non plus qu’avec les gestes inconsidérés de Trump on mette les alliés arabes d’Israël dans une position impossible. Ni les Saoudiens, qui ont annulé dernièrement la visite dans leur pays d’une équipe sportive israélienne, ni les Jordaniens, qui sont très vulnérables, ni l’armée égyptienne ne sont enchantés par la décision incongrue de Trump. Israël aurait tort de se féliciter d’une situation anarchique due à l’absence de direction dans l’État américain.

Les bouleversements en cours au Moyen-Orient favoriseraient donc Israël?

Oui. Nous sommes dans une ère nouvelle où l’Histoire s’accélère d’une manière incroyable. C’est la première fois dans l’histoire tourmentée du Moyen-Orient que les deux États les plus hostiles à Israël, la Syrie et l’Irak, se sont tout simplement dissous devant les contradictions auxquels ils étaient confrontés. Il n’y a plus de Syrie, ni d’Irak. Désormais, la Jordanie, l’Arabie saoudite, l’Égypte, et même la majorité des Libanais, sunnites et chrétiens, entretiennent des rapports harmonieux avec Israël. C’est une situation inédite dans l’histoire du Moyen-Orient. Israël peut se féliciter à juste titre d’une telle issue inattendue et inespérée, mais la communauté internationale et les alliés d’Israël, qui sont nombreux, ne peuvent pas admettre que les Israéliens ne fassent aucun effort, ou aucun geste, pour trouver une solution, même intermédiaire, avec les Palestiniens, dès lors que ces derniers ne sont plus le fer de lance d’une offensive islamiste profonde. Il n’y a pas de raison non plus de priver les Palestiniens d’un certain nombre de droits dont ils auraient dû bénéficier depuis bien longtemps. Donc, dans ces conditions, Israël se trouve désormais face à une situation tout à fait nouvelle. La condamnation à mort, même différée, à laquelle il était soumis depuis 1948 est révolue.

Le leadership politique palestinien n’est-il pas aujourd’hui en pleine déliquescence?

Il n’y a plus d’interlocuteurs crédibles palestiniens. Soit ce sont des extrémistes qui n’ont rien compris aux enjeux du conflit israélo-palestinien, soit ce sont des modérés qui ont peur d’être assassinés le lendemain d’un geste quelconque envers Israël. Et quel serait ce geste dans l’état d’étiolement et d’isolement où se trouvent les leaders palestiniens? En réalité, aujourd’hui, les véritables protagonistes de la situation palestinienne sont tous ces Arabes israéliens, de plus en plus nombreux, qui se retrouvent les après-midis dans la salle d’attente de leur dentiste, à l’Hôpital Hadassah de Jérusalem ou aux urgences du système de santé israélien. C’est-à-dire qu’en réalité, la grande majorité des Arabes israéliens, qui sont des Palestiniens, ne souhaitent qu’une chose: rester citoyens d’Israël et, évidemment, conquérir une place au sein des principales institutions israéliennes. Comment n’y arriveraient-ils pas par la démographie actuelle qui leur est largement favorable?

S’achemine-t-on lentement vers un État binational?

Certainement. C’est une bombe à retardement. Israël compte à peu près 22 % d’Arabes israéliens. Dans quelques années, ils représenteront environ 30% de la population israélienne. Ces Arabes israéliens sont plus complexes qu’on imagine puisqu’à part quelques excités extrémistes qui viennent se faire tuer de temps en temps aux abords des barrages israéliens, la majorité d’entre eux n’ont aucune intention de sombrer dans le terrorisme. Face à cette réalité criante, Israël n’aura pas une autre option que de s’engager dans une vraie négociation avec les Palestiniens. Celle-ci passera bien sûr par l’Autorité palestinienne (AP). Mais il faudra aussi négocier avec les dirigeants les plus pragmatiques du Hamas et les Arabes israéliens, représentés à la Knesset, qui ne sont pas en sympathie avec l’État israélien mais sont résolus à continuer à vivre en Israël. Nous avons là une vraie situation politique qui demande de vrais hommes d’État. Benyamin Netanyahou a montré qu’il était un vrai homme d’État face à la menace iranienne, mais il ne l’est absolument pas face aux équilibres internes d’Israël, dont il ne comprend pas grand-chose.

Donc, on s’éloigne chaque jour un peu plus de la solution à deux États.

L’État palestinien est une fiction. Il n’existe pas et n’existera jamais. Il serait trop petit et économiquement non viable. S’il voit le jour, il n’existera qu’en lien avec Israël, et aussi avec la communauté des États arabes, qui lui permettront de vivre ou de survivre. Mais, en réalité, il est nécessaire que l’État palestinien existe avec son passeport, son drapeau et ses représentants, ne serait-ce que pour éviter le chaos. Il est évident que les Arabes israéliens devront prendre part aussi aux négociations à venir entre Israël et les Palestiniens. Les futurs interlocuteurs d’Israël émaneront de la jeune génération de Palestiniens. C’est de là qu’émergeront des personnalités politiques nouvelles et inédites. Les Israéliens ont gagné, mais d’une manière qu’ils n’imaginaient pas. Ils ne pourront pas se débarrasser de la réalité palestinienne qui leur colle désormais entre les dents. Il n’y aura jamais une séparation absolue entre les deux peuples. Cette réalité incontournable oblige les Israéliens à réfléchir.

Soixante-dix ans après sa création, Israël n’est-il pas confronté aussi à de grands défis nationaux?

Indéniablement. Il ne faut pas oublier les dizaines de milliers d’Israéliens non-Juifs, ou à moitié Juif du point de vue de la Halakha, qui sont parfaitement intégrés dans la société israélienne. Aujourd’hui, par exemple, la majorité des jeunes Vietnamiens, descendants des Boat people accueillis par Israël à la fin des années 70, qui sont en âge d’intégrer l’armée, se portent volontaires dans Tsahal. De la même manière, beaucoup de jeunes Russes, auxquels on refuse encore aujourd’hui le qualificatif d’Israéliens parce qu’ils ne sont pas Juifs de mère, sont des patriotes et des membres à temps plein de la communauté israélienne. Quant aux Chrétiens israéliens, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir faire leur service militaire. Ils seront encore davantage à joindre les rangs de Tsahal si d’autres Chrétiens réfugiés d’Irak ou de Syrie sont accueillis en Israël. Les Druzes du Golan veulent aussi acquérir la nationalité israélienne. Ils montrent un patriotisme israélien sans faille. Il faudra quand même réfléchir sérieusement à ces nouvelles réalités sociales qui sont en train de forger une autre personnalité israélienne, je dis bien israélienne et non pas seulement juive.