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Israël un pays novateur en pleine mutation

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Jacques Bendelac

Depuis la création d’Israël, il y a soixante-dix ans, la société israélienne a connu de profondes mutations.

Dans un livre remarquable et des plus instructifs, Israël, mode d’emploi, écrit sous la forme d’un dictionnaire, qui vient de paraître aux Éditions Plein jour, l’auteur, Jacques Bendelac, nous propose des clés pour décrypter ces mutations identitaires et socioéconomiques majeures.

Jacques Bendelac nous dévoile de nombreuses facettes méconnues de l’Israël d’aujourd’hui dans une kyrielle de domaines: économique, politique, social, identitaire, culturel, militaire, gastronomique…

Une exploration d’Israël sous tous ses angles.

Docteur en économie, enseignant et chercheur, spécialiste reconnu de l’économie israélienne et des relations économiques israélo-palestiniennes, directeur de recherche à l’Institut israélien de sécurité sociale, à Jérusalem, Jacques Bendelac vit en Israël depuis 1983.

Il est l’auteur de plusieurs livres remarqués sur l’économie israélienne, la société israélienne, les Arabes d’Israël et les relations entre Israël et les Palestiniens. Notamment: Israël à crédit (Éditions L’Harmattan, 1995), L’Économie palestinienne: de la dépendance à l’autonomie (Éditions L’Harmattan, 1999), La nouvelle société israélienne (Éditions Page à page, 2006), Les Arabes d’Israël, entre intégration et rupture (Éditions Autrement, 2008), Israël-Palestine: demain, deux États partenaires ? (Éditions Armand Colin, 2012), Les Israéliens, hypercréatifs! coécrit avec Mati Ben-Avraham (Éditions Ateliers Henry Dougier, 2015).

Jacques Bendelac nous a accordé une entrevue.

La centaine d’entrées de ce dictionnaire des plus hétéroclites nous permet de mesurer la profondeur des mutations sociales qu’Israël a connues depuis sa fondation, en 1948.

Effectivement, ce “mode d’emploi” dresse un portrait réaliste de la société israélienne de 2018 à travers ses icônes économiques, culturelles et politiques. C’est donc un dictionnaire qui laisse entrevoir comment l’Israélien s’est métamorphosé au cours des sept dernières décennies. Désormais, l’Israélien vit dans une société de consommation de masse; le socialisme qui avait marqué les vingt premières années de l’État d’Israël a laissé la place à un capitalisme libéral alors que l’économie de marché a remplacé l’État-providence. Même le kibboutz, symbole du collectivisme israélien, a dû s’adapter pour survivre: il s’est privatisé, ses membres reçoivent un salaire individualisé et ses entreprises sont cotées à la Bourse de Tel Aviv. L’Israélien est devenu aussi plus individualiste, plus matérialiste. Il est fasciné par les gadgets électroniques, vit dans un monde virtuel et est très ouvert sur l’international. Ces mutations ont été rendues possibles aussi grâce à l’élévation du niveau de vie moyen de l’Israélien: en 2018, le revenu par tête frôle les 40 000 dollars US, soit dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Les mœurs des Israéliens ont aussi beaucoup changé.

Dans ce livre, j’ai essayé notamment de faire parler les objets de la vie quotidienne qui symbolisent les changements dans les mœurs et les comportements de l’Israélien. Je vous donnerai un exemple tiré de la gastronomie. En me penchant sur l’assiette de l’Israélien, j’ai essayé de comprendre comment on est passé si vite du falafel au sushi puisque Tel Aviv est aujourd’hui le troisième marché de sushis par habitant au monde. L’explication se trouve justement dans l’enrichissement de l’Israélien ainsi que dans son tempérament de plus en plus individualiste: alors que le pita-falafel se mange en famille, entre amis, à l’armée ou en pique-nique, le sushi peut se manger seul, sans compter les bienfaits de ce plat japonais pour la santé. On trouve d’autres expressions de l’individualisme croissant de l’Israélien et de son enrichissement dans différents objets de la vie quotidienne, comme l’usage croissant du climatiseur (en Israël on dit le Mazgane), qui est devenu l’appareil de l’Israélien du XXIe siècle, ou de la voiture dont l’Israélien a beaucoup de mal à se séparer.

Vous rappelez dans votre livre que les Israéliens sont un des peuples les plus heureux de la terre.

En définitive, l’Israélien de 2018 est un homme heureux. Cette année, au classement mondial du bonheur, Israël est arrivé à la 11e place (sur 180 pays). Malgré l’état de guerre permanente, la société dans laquelle il vit donne à l’Israélien toutes les raisons d’être heureux, et mon livre en donne plusieurs explications. L’Israélien est heureux de vivre dans une des seules démocraties de la région (symbolisée par la Knesset), il est heureux de sa monnaie forte (le shekel) et il est satisfait de son espérance de vie longue. Il est heureux, mais aussi fier, des douze prix Nobel reçus par ses concitoyens en soixante-dix ans et des neuf médailles olympiques obtenues par ses sportifs. Et, cette année, il a ressenti un immense bonheur lorsque Israël a remporté, pour la quatrième fois, le prestigieux Concours Eurovision de la Chanson.

Mais tout cela ne doit pas cacher les difficultés de la vie quotidienne: en 2018, la vie reste chère en Israël (notamment l’alimentation), la pauvreté est forte (20 % de la population) et les inégalités de revenu sont criantes. Mais l’Israélien reste optimiste, il fait confiance à son armée (Tsahal) pour le protéger et à ses dirigeants pour trouver une solution au coût de la vie et à la pénurie d’immobilier.

Vous rappelez que les jeunes israéliens n’ont pas les mêmes références et valeurs que leurs parents et grands-parents. Ils sont aussi de plus en plus dubitatifs quant à la possibilité qu’Israël parvienne un jour à conclure une paix fonctionnelle avec les Palestiniens et ses voisins arabes. Ont-ils renoncé définitivement à l’idéalisme qui a nourri les espoirs de leurs aînés?

Au cours des soixante-dix dernières années, les valeurs ont changé, les références culturelles ont évolué. Certes, l’Israélien est toujours avide de paix, mais cette aspiration semble reléguée au second rang de ses préoccupations quotidiennes. Le jeune Israélien de 2018 est surtout pressé: de consommer, de voyager, de s’informer, de se distraire. L’économie de type libérale mise en place en Israël au début de années 2000 a accentué l’individualisme et la course à l’enrichissement. L’Israélien est donc pris dans une fuite en avant qui le conduit à ignorer (ou feindre d’ignorer) que le conflit régional est toujours présent et que la paix avec ses voisins palestiniens semble s’éloigner. Même les images des violences à la frontière entre Gaza et Israël ne l’émeuvent plus beaucoup. Bon nombre d’Israéliens se sont laissé convaincre par les derniers gouvernements (dirigés par le premier ministre Benyamin Netanyahou) que le statu quo actuel avec les Palestiniens pourrait durer éternellement. Ils ne se rendent pas toujours compte que la démographie juive (stagnante) comparée à la natalité arabe (forte) ne joue pas en leur faveur.

Mais les dirigeants israéliens d’aujourd’hui sont assez habiles pour détourner l’attention des Israéliens du conflit avec les Palestiniens en brandissant régulièrement un danger extérieur (comme la menace iranienne). C’est en associant le libéralisme économique au nationalisme politique, le tout teinté de messianisme religieux, que les derniers gouvernements israéliens de droite ont réussi à détourner la question de la paix du débat public. En 2018, il n’est presque plus question, dans les discours politiques comme dans l’opinion publique dominante, de la “solution des deux États” ou même de la reprise de négociations avec les Palestiniens.

Donc, la paix n’est plus un idéal pour les jeunes Israéliens.

L’Israélien de 2018 a perdu une partie des références politiques de ses parents, voire des fondateurs de l’État. La paix n’est plus un idéal en soi, et sa définition n’est plus la même qu’auparavant. Beaucoup d’Israéliens conçoivent la paix dans le cadre d’un Grand Israël, ce qui n’est pas, bien sûr, l’aspiration des Palestiniens qui réclament un État indépendant et séparé d’Israël. Comme illustration de ce changement d’idéal de paix, je donne dans mon livre l’exemple de la Ligne verte, la ligne d’armistice de 1949 qui devrait être à la base de tout compromis territorial israélo-palestinien. Eh bien, son contour s’est effacé depuis 1967, au point que de nombreux Israéliens ne savent plus exactement par où elle passait. La construction de dizaines de colonies israéliennes à l’est de la Ligne verte, tout comme la création de quartiers juifs à Jérusalem-Est, y ont largement contribué. En fait, la paix politique avec les Palestiniens a été remplacée par une “paix économique”. Le gouvernement israélien vise à améliorer le niveau de vie des Palestiniens pour les détourner de la violence, notamment en leur permettant de venir travailler quotidiennement en Israël. Cette stratégie a bien fonctionné durant quelques années mais elle s’essouffle aujourd’hui car une paix économique ne peut pas, à long terme, remplacer la paix politique, d’où un conflit latent avec les Palestiniens qui rebondit régulièrement, à Gaza comme en Cisjordanie.

Les Arabes israéliens assument leur identité d’une manière paradoxale. Comment envisagent-ils leur avenir au sein d’Israël, en conflit permanent avec leurs frères et sœurs palestiniens?

Les Arabes israéliens (1,8 million d’individus, soit 20 % de la population) sont toujours pris en tenailles entre leur nationalité israélienne et leur identité palestinienne. Dans mon livre, je rappelle que tous les ans, au moment où les Juifs célèbrent dans la joie Yom Haatsmaout, l’indépendance d’Israël, les Arabes israéliens commémorent dans la tristesse la Nakba, la “catastrophe” que représente pour eux la création de l’État d’Israël en 1948. Un comportement qui irrite les Juifs et qui freine l’intégration des Arabes dans un pays dont ils ont du mal à accepter l’existence. Certes, le conflit israélo-palestinien freine aussi l’identification des Arabes à l’État juif. Leur solidarité avec le peuple palestinien, tout comme leur soutien à la lutte palestinienne contre l’occupation israélienne de la Cisjordanie, sont autant de comportements qui sont perçus par les Juifs israéliens comme déloyaux envers leur patrie. Ce qui fait que la société israélienne n’a jamais cessé de leur reprocher leur double allégeance israélo-palestinienne.

D’où le paradoxe: beaucoup d’Arabes d’Israël ne demandent qu’à se sentir davantage Israéliens, mais les gouvernements israéliens successifs prennent souvent des mesures vexatoires à leur égard, remettant en cause leur loyauté à l’État juif. Par exemple, ils sont menacés de déchéance de nationalité, ils sont considérés comme une “menace électorale” par les partis de droite, les budgets qui leur sont alloués sont régulièrement coupés, leurs députés sont menacés de perdre leur immunité parlementaire, les muezzins des mosquées sont contraints au silence au moment de l’appel à la prière tôt le matin et tard le soir, etc. Autant de mesures qui ne sont pas de nature à faciliter leur intégration dans une société qui leur semble hostile.

Mais un bon nombre d’Arabes se sont quand même bien intégrés dans la société israélienne.

Le citoyen arabe jouit d’une visibilité de plus en plus grande dans le pays: de nombreux journalistes arabes présentent les informations télévisées, des acteurs arabes jouent dans les films israéliens, des médecins arabes exercent dans les hôpitaux du pays, des professeurs arabes enseignent dans les universités israéliennes, des députés arabes font les lois, des juges arabes rendent la justice, des ingénieurs arabes créent de nouvelles technologies, des diplomates arabes représentent Israël à l’étranger, sans compter les artistes, les écrivains et les footballeurs arabes qui font régulièrement la une de l’actualité. Mais ces réussites professionnelles et sociales ne sont encore que l’exception, des cas isolés qui ne sont pas représentatifs de la majorité des Arabes toujours à la traîne dans la société israélienne.

Les écarts socioéconomiques entre Arabes et Juifs sont encore importants et ne se réduisent que très lentement. En 2016, un salarié arabe gagnait encore 35 % de moins en moyenne qu’un salarié juif, écart qui explique pourquoi 49 % des familles arabes vivent en dessous du seuil de pauvreté, contre 13 % des familles juives. En 2018, l’intégration des Arabes s’impose lentement dans la société israélienne.

Soixante-dix ans après sa création, quel est selon vous le plus grand défi auquel Israël est confronté ?

Je distinguerai un grand défi économique et un autre de nature sociale.

Sur le plan économique, le principal enjeu aujourd’hui, et qui se prolongera au cours de la décennie à venir, sera de donner un nouvel essor au secteur du high-tech qui commence à s’essouffler. En 2018, la “nation start-up” doit faire face à une concurrence internationale très rude, d’Asie comme d’Europe. Beaucoup de pays commencent à dépasser Israël en matière d’innovations et de dépenses en recherche et développement (R&D). Sans compter que l’industrie israélienne de haute technologie souffre aujourd’hui de deux pénuries majeures: de main-d’œuvre qualifiée et d’argent. L’avantage du savoir-faire de la population israélienne commence à s’estomper. La fuite des cerveaux lui fait perdre des ingénieurs et des techniciens, alors que le pays n’a pas assez investi dans l’éducation supérieure pour relever le défi de la technologie de pointe. Par ailleurs, l’État n’investit pas suffisamment dans la R&D, laissant la place au secteur privé qui préfère souvent délocaliser à l’étranger. Les achats d’entreprises israéliennes de high-tech par des investisseurs étrangers se multiplient (comme Waze rachetée par Google ou Mobileye rachetée par Intel), ce qui n’est pas forcément une bonne chose pour l’économie israélienne qui prend le risque de perdre des emplois et des débouchés.

Dans le domaine social, le grand défi auquel Israël est confronté est celui de l’intégration de deux minorités au monde du travail: les Juifs ultra-orthodoxes (Harédim) et les Arabes. Ces deux groupes représentent aujourd’hui 30 % de la population israélienne, mais ils en constitueront la moitié d’ici à 2060 en raison de leur forte natalité. Or, les Arabes comme les Harédim ne participent pas beaucoup au monde du travail. Les Harédim préfèrent se consacrer à l’étude des textes religieux et les Arabes n’ont pas les formations professionnelles requises pour occuper les emplois vacants. Dès à présent, les pouvoirs publics sont conscients de ce défi social et ils essayent d’y remédier par des mesures visant à renforcer la formation et l’éducation de ces deux groupes.