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Laurent Seksik le fils obéissant

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Laurent Seksik (Astrid di Crollalanza-Flammarion photo)

“Un homme se rend sur la tombe de son père un an après sa disparition pour y tenir un discours devant une assemblée de proches…”

L’écrivain Laurent Seksik rend hommage à son père décédé, Lucien Seksik, dans un roman fort poignant, Un fils obéissant (Éditions Flammarion, 2018).

Dans cette fresque autobiographique, écrite magistralement, Laurent Seksik évoque, par le truchement d’allers-retours récurrents dans le passé et le présent, la vie insolite de ce père exigeant à qui il vouait une adoration sans bornes.

Le fils obéissant qu’il a été a concrétisé le rêve caressé par son père: qu’il devienne écrivain, tout en exerçant parallèlement la profession de médecin. Toute une gageure!

Ce roman magnifique n’est pas simplement une ode très touchante à un être cher disparu, c’est aussi une réflexion puissante sur la ténacité et les vicissitudes des liens familiaux, la force irrépressible des traditions et l’incessant travail de mémoire.

Un très beau roman d’amour, de vie et d’espoir.

Médecin radiologue, Laurent Seksik a délaissé le sarrau pour se consacrer pleinement à l’écriture.

Il est l’auteur de plusieurs romans qui ont connu un grand succès, notamment Les derniers jours de Stefan Zweig, Le cas Eduard Einstein, La légende des fils, Romain Gary s’en va-t-en guerre.

Son roman Le cas Eduard Einstein sera prochainement mis en scène au théâtre. Le célèbre acteur français Michel Bouquet interprétera le rôle d’Albert Einstein.

Laurent Seksik nous a accordé une entrevue depuis Paris.

“Un fils obéissant” est-il votre livre le plus personnel?

Ce livre s’inscrit dans la droite ligne de mes romans Le cas Eduard Einstein et Romain Gary s’en va-t-en guerre puisqu’il parle aussi de la relation père-fils. Il est à la fois dans la continuité de ces deux romans et à la source de ceux-ci puisque j’ai relaté l’histoire d’Eduard, le fils schizophrénique d’Albert Einstein, et celle du père de Romain Gary en ayant comme toile de fond ma relation avec mon père. Ce livre est habité par ce qui est finalement l’orientation principale et l’inspiration de tous mes romans: mes rapports avec mon père.

L’écriture de ce roman a dû être un exercice ardu?

Ça a été une écriture à la fois extrêmement jubilatoire et difficile. Jubilatoire dans la mesure où j’évoque le souvenir des meilleurs moments passés avec mon père, de ce qui m’a construit en tant que médecin, en tant qu’écrivain et en tant qu’homme. Difficile dans la mesure où ça a été aussi une expérience d’écriture douloureuse car je relate les derniers jours de mon père. Ce livre est un condensé de toute une vie, qui débute au moment où j’ai ouvert les paupières et s’achève au moment où j’ai fermé celles de mon père. D’après les échos que j’ai eus, ce roman, peut-être plus que les autres, suscite de la part des lecteurs qui l’ont lu une sorte d’adhésion parce qu’il ressemble à la vie et aide ceux affligés aussi par un deuil à surmonter leur chagrin.

Pourquoi avez-vous opté pour la forme romanesque alors qu’il s’agit d’un récit autobiographique?

Un écrivain ne choisit pas la forme littéraire quand il écrit un livre, celle-ci s’impose à lui. À partir du moment où un romancier écrit sur sa vie, c’est un roman. Par exemple, Les derniers jours de Stefan Zweig est un livre très documenté, mais ce n’est pas une biographie. C’est un roman parce que l’histoire est relatée à travers le prisme de la sensibilité de son auteur. Idem pour Le cas Eduard Einstein. On pourrait appeler “biographies” mes romans biographiques, mais ce sont des romans parce qu’ils sont concoctés avec un style et une écriture romanesques. Ce livre est une autobiographie romanesque de mon père parce qu’il est écrit sans la froideur clinique d’une biographie. C’est un voyage dans le temps et dans l’espace.

Être en même temps écrivain et médecin, c’est certainement un grand défi. Comment êtes-vous parvenu à le relever?

Ce sont deux univers, deux travaux d’Hercule, très exigeants: écrire et participer à la guérison, ou aux soins, de personnes malades. C’était rude. Quand j’ai dépassé la cinquantaine, je n’avais plus la force d’exercer pleinement ces deux magnifiques vocations, bien que je songe toujours à reprendre l’exercice médical car on reste médecin toute sa vie. Le monde médical a nourri mon monde imaginaire, mon monde littéraire et mon métier d’écrivain. Je crois que je n’aurais pas été le même écrivain si je n’avais pas côtoyé la souffrance de façon directe, s’il n’y avait pas eu cette mise à distance, et puis en même temps cette proximité, avec la douleur et la maladie des autres. C’est une charge, mais aussi un secours, d’avoir les pieds dans ces deux mondes. La pratique de la médecine me manque énormément parce que ce métier est l’un des plus beaux du monde, avec celui d’écrivain bien sûr. J’ai eu la chance de pratiquer les deux. Ce sont deux univers complémentaires. Ils sont essentiels dans ma vie et constitutifs de celle-ci.

Peut-on qualifier la relation qui vous liait à votre père d’aigre-douce?

C’était une relation singulière, parce que nous étions tous les deux dans une forme d’adoration réciproque. Mais cette relation était aussi parfois douloureuse. Je crois que mon père, qui n’avait pratiquement pas connu son père, qu’il avait perdu très tôt, ne savait pas combien il pouvait être lourd d’avoir un père si exigeant. J’avais souvent l’impression d’être incompris, comme tout fils d’ailleurs, mais son exigence de me tenir droit en toutes circonstances et de me montrer toujours respectueux envers les autres est la plus belle leçon qu’un fils puisse recevoir.

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Pour votre père, son ardent souhait que vous deveniez un écrivain connu n’était-il pas une manière subtile de vous encourager à perpétuer le nom de sa lignée familiale?

Certainement. Pour mon père, il était impératif que je perpétue le nom de sa fratrie, sans doute pour réparer une injustice. D’abord, alors qu’il n’avait que sept ans, celle de la mort prématurée de son père, des suites de la guerre. L’autre injustice qui l’avait profondément blessé, dont le philosophe Jacques Derrida, que je cite dans mon livre, parle également dans ses Mémoires —bien que ce dernier avait un rapport avec le judaïsme qui était beaucoup plus complexe—: le décret de 1940 promulgué par le gouvernement de Vichy qui a banni les Juifs de toutes les facultés, les écoles, les lycées, de la plupart des métiers et aboli leur nationalité française. C’est une blessure que mon père n’a jamais guérie. Il n’était pas animé par une volonté de revanche, mais par une volonté de réparer l’Histoire.

Vous racontez avec panache l’épopée prodigieuse du grand-oncle de votre père, Jacob, un inventeur fort ingénieux.

J’ai narré cette histoire dans ce roman parce que je considère que l’aventure de l’oncle Jacob, l’inventeur de la Jacobine, une eau gazeuse miraculeuse, qui voulait rivaliser avec Coca-Cola, est extraordinaire. Ce type d’histoires, qui sont à la source de ma vocation d’écrivain, sont le miroir de la propre histoire de mon père. Cette fois-ci, c’est mon père qui aide son grand-oncle à réaliser son rêve en le portant jusqu’à Atlanta. Plus tard, ce sera moi qui porterais les rêves de mon père. J’ai décidé de raconter l’histoire fabuleuse de l’oncle Jacob pour le goût de la narration et pour faire voyager le lecteur, comme j’ai pu le faire aussi dans mes romans Le cas Eduard Einstein et L’Exercice de la médecine. C’est un récit raconté par mon père mais écrit par moi.

Vous évoquez dans des pages magnifiques la force du Kaddish, la prière dédiée aux morts dans la tradition juive.

Au-delà de la religion, le Kaddish a un caractère presque universel. Je trouve exceptionnel que tous les jours l’on doive se souvenir à heure fixe, en plus du souvenir qui est permanent, d’un être cher disparu, en lui consacrant un moment, cinq minutes, dix minutes ou un quart d’heure, de notre existence, comme un rappel à l’ordre des choses. Le Kaddish est aussi un acte sacré, une injonction divine où, finalement, Dieu importe peu. C’est l’homme, l’orphelin, l’endeuillé qui pendant une année, tous les jours sans exception, et à heure fixe, a un rendez-vous avec un être qui a disparu. C’est à la fois une sorte de consolation et un devoir, bien que je n’aime pas trop l’expression “devoir de mémoire”. L’écriture de ce livre m’a permis, après mon dernier Kaddish, de continuer, pendant un an supplémentaire, tous les jours, d’être avec mon père. Le Kaddish est une tradition importante dans le judaïsme. C’est une forme de splendeur, de majesté, même si c’est quelque chose qui est assez triste. Mais c’est en même temps triste et beau.

L’écriture de ce roman vous a-t-elle aidé à surmonter le deuil de votre père?

Elle a apaisé ma douleur. La perte d’un père, ou d’une mère, est un terrible ébranlement. On est dans une sorte de colère qui ne vous quitte pas. L’écriture de ce livre m’a permis d’apaiser cette révolte contre le sort, de diminuer le chagrin et d’atténuer ce qui le polluait: la colère. Des lecteurs en deuil m’ont confié que mon roman les a aidés à surmonter leur chagrin, et même à changer la vision qu’ils avaient de leur père. C’est ça la magie d’un roman.