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Le général de Gaulle, Israël et le Québec

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Frédéric Seager (Elias Levy photo)

 

Né à New York, docteur en Histoire de l’Université Columbia, Frédéric Seager est professeur honoraire de l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1964 à 1992. Il est un spécialiste reconnu de l’histoire de l’Europe aux XIXe et XXe siècles et l’auteur de plusieurs travaux remarqués publiés dans des revues scientifiques. Il rédige actuellement un livre sur la drôle de guerre (septembre 1939-mai 1940), examinée du point de vue britannique, qui s’intitulera Neville Chamberlain’s War.

Il a publié cette année un livre étonnant et des plus éclairants, basé sur des documents de première main, dans lequel il analyse rigoureusement les prises de position du général Charles de Gaulle, en 1967, sur Israël et le Québec —Été 1967: De Gaulle, Israël et le Québec (Éditions Persée, Paris).

Pourquoi avez-vous écrit ce livre et quelle est sa thèse principale?

Je vois Charles de Gaulle comme un monarque en fin de règne, bien conscient qu’il était en perte de vitesse depuis l’élection présidentielle de 1965. Il est vrai que durant sa présidence, il a restauré le prestige de la France et redressé les finances du pays. Il a aussi affranchi la France du boulet algérien, bien qu’il l’ait fait d’une façon peu élégante. Mais en 1967, il a dilapidé l’immense capital politique dont il jouissait par ses prises de position radicales sur Israël et le Québec. Mon livre s’inscrit dans un contexte historiographique bien précis. Dans les années 1960, des Juifs français ont écrit de nombreux articles et livres pour dénoncer les propos de de Gaulle sur Israël et le peuple juif. Je comprends leur indignation et je la partage. Avec le recul du temps, et à l’aide de documents diplomatiques qui sont maintenant à la disposition des chercheurs, on voit mieux pourquoi il s’est laissé emporter de la sorte. Plus récemment, plusieurs ouvrages ont paru sur son voyage au Québec en 1967. Leurs auteurs, tant français que québécois, se réjouissent qu’il ait fait un pied de nez au Canada. Pour ma part, je crois que son esclandre à Montréal était largement contre-productif et qu’il aurait mieux servi les intérêts du Québec en acceptant de rencontrer le premier ministre du Canada de l’époque, Lester B. Pearson, à Ottawa.

Les coups d’éclat du général de Gaulle sur Israël et le Québec étaient-ils le fruit de l’improvisation?

Je suis convaincu que non, bien que je ne puisse pas le prouver. De Gaulle n’a jamais rien improvisé. Il avait une mémoire phénoménale. Pour preuve: ses longues conférences de presse, méticuleusement orchestrées, où il pérorait sans commettre la moindre bourde. Mais ses propos sur Israël et sur le Québec ont mal subi l’épreuve du temps. En ce qui concerne Israël, il voulait se rapprocher des États arabes et protéger avant tout la Jordanie. En 1967, il somma Israël de ne pas ouvrir les hostilités. Il ne se souciait du sort des Palestiniens qu’en tant que réfugiés. C’est précisément pour protéger la Jordanie, qui a réclamé la Cisjordanie jusqu’en 1988, que de Gaulle n’a jamais prôné la création d’un État palestinien indépendant. En ce qui a trait au Québec, son coup d’éclat à Montréal en faveur d’un Québec souverain n’a fait qu’envenimer les rapports, déjà tendus, entre la province francophone et Ottawa. Les incursions verbales du général en 1967 n’ont été, en fin de compte, qu’un coup d’épée dans l’eau. Plus que jamais, il faut retenir l’adage de Bismarck: la politique est l’art du possible.

Pourquoi s’est-il trompé sur Israël?

L’Histoire se venge souvent. De Gaulle aurait préféré un règlement du conflit israélo-arabe parrainé par les quatre grandes puissances de l’époque, les États-Unis, l’URSS, la France et la Grande-Bretagne. Mais il s’en est exclu lui-même par ses prises de position très partiales sur Israël. Il a contribué ainsi à renforcer Israël militairement et politiquement, en contraignant ce pays à sceller une alliance avec les États-Unis. Aujourd’hui, l’État hébreu n’est pas seulement la plus grande puissance militaire de la région; il domine aussi sur le double plan économique et technologique. Pour profiter de la technologie israélienne, les pays arabes conservateurs (la plupart sont très conservateurs) se rapprochent d’Israël chaque jour davantage. L’Arabie saoudite et Israël ont le même sponsor, les États-Unis, et le même ennemi présumé, l’Iran. Ainsi, la politique du général de Gaulle au Moyen-Orient s’en trouve complètement dépassée.

Après la guerre des Six Jours de juin 1967, les relations de de Gaulle avec les Juifs de France se sont considérablement détériorées.

En juin 1967, quand la guerre israélo-arabe des Six Jours éclate, de Gaulle n’en revient pas que les Juifs de France n’approuvent pas sa position sur le conflit. Normalement, les Juifs de la diaspora sont de loyaux sujets, comme l’atteste la prière qu’ils récitent à la synagogue en faveur du chef de l’État. Il y a en Europe une longue tradition des Juifs de cour. Là, tout d’un coup, les Juifs prennent un autre chemin que celui du roi jacobin, Charles de Gaulle. Il est outré. Mais force est de rappeler que les Juifs de France n’étaient pas les seuls à lui refuser leur appui. Deux sondages, réalisés à cette époque par l’Institut français de l’opinion publique, révèlent que 70 % des Français, de toutes confessions, s’opposaient à sa politique durant la guerre des Six Jours.

Le 27 novembre 1967, lors d’une conférence de presse très attendue, de Gaulle a traité les Juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». Nombreux sont les Juifs qui considèrent encore cette déclaration comme un acte antisémite. De Gaulle était-il antisémite?

Je ne crois pas qu’il était antisémite. Profondément attaché à ses racines chrétiennes, de Gaulle était convaincu que l’histoire de France commence par le baptême de Clovis. Pour lui, la France est un pays chrétien où les Juifs sont tolérés, et même acceptés, mais doivent connaître leur place. De Gaulle a été élevé dans un milieu catholique. Il aimait à dire: “La République est laïque; la France est chrétienne”. En 1940, quand il lança depuis Londres un appel aux Français pour qu’ils rejoignent la France libre, il a été étonné de voir le nombre de Juifs qui y ont répondu avec enthousiasme. Il disait alors, non sans une certaine amertume: “Je m’attendais à recevoir la France des cathédrales; j’ai reçu celle des synagogues”.

1967 a été l’année du début de la césure entre les Juifs et la République française.

De Gaulle a posé la pierre angulaire du communautarisme juif. En 1967, après ses déclarations tonitruantes sur Israël et les Juifs, les Juifs de France ont commencé à se retrancher derrière leur identité. Depuis, ils ont tendance à quitter la France. Ils étaient environ 700 000 en 1967, ils ne sont plus que quelque 500 000 aujourd’hui. Ces dernières années, une nouvelle judéophobie, émanant des milieux arabo-musulmans, a contraint beaucoup de Juifs français à s’exiler. Tous ne choisissent pas Israël. Un nombre croissant préfèrent s’établir au Canada, notamment à Montréal, où ils disent être plus libres et plus sécurisés qu’en France.

Vous expliquez dans votre livre que l’analyse de de Gaulle de la situation qui prévalait au Québec en 1967 était largement inexacte.

Les nationalistes canadiens-français prennent souvent leurs désirs pour des réalités. Une dame québécoise francophone, qui a lu mon livre, m’a reproché récemment d’avoir déboulonné de Gaulle, qui, selon elle, a “réveillé les Québécois”. Je pense plutôt qu’il a prêché à des convertis, c’est-à-dire à la minorité qui favorisait déjà l’indépendance du Québec. Mais il ne suffit pas de crier “Vive le Québec libre!” et partir le surlendemain. De Gaulle croyait trop au pouvoir du verbe. Ses successeurs au Palais de l’Élysée ont fini par reconnaître la souveraineté du Canada et ont laissé le Québec à son sort. Les indépendantistes québécois, dont René Lévesque, n’ont jamais voulu être des “Français du Canada”, comme de Gaulle les appelait. Ils ont leur propre identité.

Quel regard l’historien que vous êtes porte-t-il sur notre époque nébuleuse? Partagez-vous le point de vue de ceux qui estiment qu’il y a de nombreux parallèles entre notre époque et les années 30?

Il faut savoir raison garder. Nous assistons partout en Occident à un renouveau de la droite, surtout modérée. Les dernières élections québécoises en sont un exemple. Pendant la guerre froide, la gauche démocratique a combattu le communisme en faisant voter des mesures sociales progressistes. Les socialistes français, les démocrates américains et les travaillistes britanniques étaient viscéralement anticommunistes. Depuis l’effondrement du bloc soviétique à la fin du XXe siècle, la droite se réveille et cherche à annuler une partie de la législation sociale existante. On ne peut pas établir un parallèle entre la situation qui sévissait dans les années 30 et celle que nous vivons aujourd’hui. Mais les classes aisées auraient tort de pavoiser. Aujourd’hui, surtout aux États-Unis et dans une moindre mesure en Europe, les inégalités sociales, qui ne cessent de croître, pourraient favoriser le retour en force de mouvements populistes de droite ou de gauche.

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Comment expliquez-vous le phénomène Donald Trump?

L’élection de Donald Trump s’inscrit dans cette mouvance populiste de droite. Ce qui peut sembler paradoxal, c’est que tout en étant pro-israélien, Donald Trump redonne confiance à ses électeurs blancs chrétiens, dont plusieurs sont très hostiles aux Juifs. Ils n’ont plus peur d’afficher publiquement leur antisémitisme. La droite évangélique, largement acquise au président, ne soutient Israël que pour hâter le retour de Jésus, une fois que tous les Juifs seront réunis en Terre sainte. “Ceux qui n’acceptent pas Jésus comme leur sauveur personnel iront tout droit en enfer”, claironne-t-elle. En 1972, le célèbre prédicateur américain Billy Graham s’est confié au président Nixon: “Plusieurs Juifs m’aiment bien parce que je suis favorable à l’État d’Israël, mais ils ignorent combien je redoute leur influence néfaste dans notre pays.” La politique fait d’étranges compagnons de lit!