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Quel avenir pour le Séphardisme en Israël?

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Ami Bouganim

Soixante-dix ans après la création d’Israël, que signifie être Sépharade dans la société israélienne de 2018? Le Séphardisme est-il toujours un vecteur de combat social et culturel?

Né en 1951 dans la ville portuaire marocaine d’Essaouira (Mogador), l’essayiste, romancier et philosophe Ami Bouganim est l’intellectuel sépharade israélien qui a le mieux retracé le déracinement de la communauté juive marocaine d’Israël ayant fait son Aliya dans les années 50 et 60.

Ancien directeur délégué des écoles de l’Alliance Israélite Universelle (A.I.U.), Ami Bouganim, qui vit à Netanya depuis 1970, est l’auteur d’une trentaine de romans, nouvelles et essais, écrits parallèlement en français et en hébreu.

Parmi ses derniers ouvrages: Asher le Devin (Éditions Albin Michel, 2010), Vers la disparition d’Israël? (Éditions Le Seuil, 2012), Es-Saouira de Mogador (Éditions Avant-Propos, 2013), Un Bâtard en Terre promise (Éditions La Chambre d’échos, 2018).

Son plus récent livre, Mavoy Meshihi, paru en hébreu, en 2017, aux Éditions Mai—Yediot Aharonot, traite des enjeux théologico-politiques qui grèvent l’existence d’Israël.

Il nous a accordé une entrevue.

Israël vient de fêter ses 70 ans. Quel regard portez-vous sur le Séphardisme dans la société israélienne d’aujourd’hui?

Le Séphardisme ne sait plus ce qu’il est. Il s’est empêtré dans la controverse orientale, où il a gagné en pugnacité politique ce qu’il a perdu en charme littéraire. Je ne connais pas de définition du Séphardisme. En revanche, je me perds entre toutes les appellations orientales qui ne cessent de se multiplier. Le Séphardisme, comme son nom l’indique, est né et s’est épanoui dans une aire culturelle précise: l’Espagne, pays d’où, contraint et exilé, il a essaimé dans les contrées bordant la Méditerranée. Le Séphardisme se caractérise par une production monumentale —poétique, philosophique, juridique, mystique, linguistique, musicale…— inégalée à ce jour et qui a d’ailleurs conquis l’ensemble du judaïsme.

On ne conçoit pas la poésie hébraïque sans Ibn Gabirol et Juda Halévi, la philosophie juive sans Maïmonide et Isaac Abravanel, la Kabbale sans le Zohar et le Pardès Rimonim. Or, c’est de ce patrimoine, devenu panjudaïque, que les Sépharades ont été spoliés par la renaissance des études juives au sein de l’Université israélienne. Je ne comprends pas comment on a pu renoncer à ces œuvres maîtresses, en Espagne et en Italie, en Turquie et en Grèce, en Palestine et en Égypte, pour promouvoir d’obscurs traités rabbiniques dénués d’intérêt, des bardes promus poètes nationaux ou des marabouts plus miraculeux qu’érudits.

Les Ashkénazes ont donc fait leur l’imposant patrimoine culturel sépharade.

Il n’est pas de judaïsme qui ne plonge ses meilleures racines dans le Séphardisme. Il n’est pas de lecture de l’histoire juive qui ne prendrait en considération la mésaventure sabbataïste. Il n’est pas d’avenir pour le judaïsme sans une relecture du Séphardisme. La recherche dans ces domaines a été menée de haute main par des chercheurs ashkénazes qui en ont tiré ce qui correspondait souvent à des préconceptions qui retranchaient l’interactivité religieuse-séculière de la poésie sépharade (voir les œuvres du grand spécialiste israélien de l’Espagne médiévale et de la poésie hébraïque, Hayyim Shirmann), négligeaient les élans vitaux à l’œuvre dans la Kabbale (voir les réflexions de Gershom Scholem sur cette question) et servaient une vision sioniste de l’histoire juive aux dépens de sa vision, voire de sa vocation, diasporique.

J’ai passé des décennies à me délecter des recherches menées par les Ashkénazes sur le Séphardisme et à m’arracher les cheveux devant le caractère dérisoire, et somme toute folklorique, des recherches sur le maraboutisme maghrébin, les proverbes judéo-arabes, etc. Le paradigme dominant de la recherche sur le Séphardisme reste ashkénaze. Peut-être que la nouvelle génération de chercheurs sépharades développera un nouveau paradigme. À l’exception de rares chercheurs judéo-espagnols, les Orientaux ne se sont pas encore réapproprié le Séphardisme et n’ont pas encore revisité ses textes. C’est dire à quel point cette notion de Séphardisme est hautement… québécoise!

Y a-t-il encore dans la société israélienne de 2018 une “question sépharade”, qui a été très aiguë dans les années 70 et 80?

Il y a encore certainement une “question orientale”. Les Sépharades se sont laissé dépouiller de leur condition de Sépharades en se laissant dérober le meilleur de leur patrimoine et de leur sensibilité et en s’assumant —sans vraiment rechigner ou dénoncer l’amalgame— comme Orientaux, origine qui n’a jamais été celle des Maghrébins, des Turcs, des Bulgares, des Grecs… Les plus avertis d’entre eux se sont reconnus dans cette stigmatisation ashkénaze pour mieux narguer leurs détracteurs. Cela ne les en a pas moins éloignés du Séphardisme pour s’aventurer vers… je ne sais quoi?

Le dernier rebondissement de cette saga des démêlés entre Ashkénazes et Orientaux était plus accablant à mon sens que réparateur: une série documentaire retraçant les déboires qu’ont connus les immigrants du Maroc dans les années 50. Elle a été produite par des réalisateurs de la seconde génération qui ont découvert le sort réservé à leurs parents et les expressions racistes à leur encontre. Ils présumaient de l’existence de documents encore plus accablants pour les pouvoirs publics israéliens que ceux révélés par les chercheurs jusque-là. On grattait de nouveau les blessures, mais sans verser des documents inédits. Toutes les archives sur cette question ont déjà été ouvertes et épluchées par des chercheurs. Ce qui a été le plus surprenant pour les réalisateurs de cette série documentaire, c’est le débat public qui s’en est suivi et sa récupération politique par des personnalités au pouvoir depuis 40 ans. Le débat était plus plat que dans les années 70. Des personnes de ma génération ne se sont pas reconnues dans cette nouvelle lessive. On s’est mis à gratter des teignes sans même accorder de la considération à un Amnon Shamosh, à un Élie Amir, à un Samy Michaël, à une Ronit Matalon, à un Moyse Bénaroch, et j’en passe. Sans parler de la riche production philosophique et littéraire, en français et en espagnol, du Maghreb. Cette fois, les principaux instigateurs de ce débat entre Ashkénazes et Orientaux, dont des journalistes solidement enracinés dans les médias et la très controversée ministre de la Culture, Miri Regev, plus populiste que cultivée, étaient plus ignorants que ceux des années 70. Mais je dirais à leur crédit qu’ils chantent mieux les piyyoutim que nous!

Israël s’apprête à ouvrir ses archives sur le traitement réservé aux Juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient durant les premières années qui ont suivi la création de l’État. Croyez-vous que l’ouverture de ces archives favorisera l’écriture d’une histoire des Sépharades d’Israël, méconnue encore par un grand nombre d’Israéliens?

Ce n’est pas une question d’archives; elles ont toujours été ouvertes. C’est une question de chercheurs. Je ne vois pas un historien d’envergure qui s’improviserait l’Edouard Saïd de “l’orientalisme” israélien. En revanche, je vois nombre de Yuval Noah Harari —auteur du best-seller mondial Sapiens— qui s’intéressent à des questions autrement plus attrayantes et mondialistes. Je ne vois pas l’historien qui réviserait le paradigme sioniste de l’histoire juive pour proposer un paradigme plus harmonieux et plus souverainiste. Sans cela Israël restera un ghetto étatique qui, en l’absence de paix —seule garantie de sa survie—, poussera ses meilleurs esprits vers un troisième exil. C’est dire que la “question sépharade” ne trouvera de solution que dans le contexte d’une révision radicale du sionisme —qui ne veut plus rien dire, sinon l’exacerbation d’un nationalisme purulent, enhardi par la Shoah.

La commission éducative Bitton, dont le mandat est de formuler des propositions concrètes pour mettre en valeur la contribution de la composante sépharade et orientale à l’histoire et à la culture d’Israël, a-t-elle eu une incidence concrète?

Comme toutes les commissions qui l’ont precédée, et toutes celles qui la suivront, la commission Bitton n’a eu aucune incidence. On a versé dans une surenchère nationaliste indigne du Séphardisme. On a célébré des bardes, alors qu’Ibn Gabirol et Juda Halévi bercent mon âme séculière et mon âme liturgique, on a exhumé des “petits” rabbins qui n’ont rien à dire d’intéressant sur le judaïsme. Je n’ai rien compris aux recommandations de cette commission, sinon que Naftali Bennett, ministre de l’Éducation d’Israël, s’est arrogé le droit de célébrer le judaïsme oriental dans des spots publicitaires à la télé.

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Comment envisagez-vous l’avenir de la culture sépharade en Israël?

Comme une nouvelle créativité qui se libérerait de la tension Orientaux-Occidentaux pour produire encore des Amnon Shamosh et des Samy Michaël. Une recherche qui s’arracherait à la cuisine et au folklore pour se lancer dans des considérations théologico-politiques, avant qu’Israël ne succombe à ses démons pathologico-politiques. Si je devais donner des exemples: feue la grande actrice et réalisatrice Ronit Elkabetz, qui a contribué avec toute sa marocanité au cinéma israélien  —sa contribution reste unique en son genre—, ou Yuval Noah Harari, s’il consentait à rédiger le manifeste qui régirait les relations entre Israël et la Diaspora, d’une part, et entre Israël et les Palestiniens, d’autre part. Je sens que quelque chose est en train de se préparer. Il ne s’agira pas cette fois du DTT, produit désinfectant avec lequel, dans les années 60, on a aspergé les nouveaux immigrants sépharades parqués dans des camps de fortune, ni du pèlerinage sur les tombeaux des marabouts, ni des cavalcades sionistes. Ce sera la tentative de sauver Israël de l’abîme où le royaume de Judée, essentiellement ashkénaze et messioniste, risque de le perdre.