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Quel avenir pour les journaux à l’ère du Web?

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Lauren Malka (Photo: Nadia Boukouti-Éditions Robert Laffont)

La mort du journalisme traditionnel est-elle inéluctable à cause d’Internet ? Les journaux imprimés sont-ils réellement menacés par la vague irrépressible du numérique? Le journalisme est-il voué à un avenir de plus en plus sombre…?

Ces questions lancinantes sont au cœur du livre brillant qu’une jeune journaliste française, Lauren Malka, a consacré récemment aux perspectives d’avenir du journalisme old school à l’ère du Web journalisme –Les journalistes se slashent pour mourir. La presse face au défi numérique (Éditions Robert Laffont, Collection “Nouvelles mythologies”, 2016).

Dans ce petit livre percutant et intelligent, écrit sous la forme d’une fable philosophique mettant en scène un vieux professeur et un jeune étudiant qui débattent avec ardeur de l’évolution de la presse, Lauren Malka déconstruit avec perspicacité le mythe tenace de la “mort du journalisme” et exhorte les jeunes journalistes à “réinventer avec audace” leur métier.

Ex-rédactrice en chef du site MyBoox.fr, dédié aux livres, Lauren Malka a collaboré à plusieurs périodiques français importants, notamment au Magazine littéraire et au Figaro Magazine. Elle est actuellement journaliste-recherchiste à l’émission littéraire Au fil de la Nuit diffusée sur la chaîne de télévision TF1.

Lauren Malka est une observatrice des profondes mutations que l’univers des médias a connues ces dernières années.

Nous l’avons interviewée lors de son récent passage à Montréal.

“J’ai écrit ce petit livre pour jeter un regard à la fois sociologique et philosophique, mais aussi un peu moqueur, sur ce qui arrive dans le monde du journalisme. J’ai personnellement vécu la grande révolution du numérique de l’intérieur. J’avais l’impression d’assister à un choc des cultures. Le journalisme Web est une mythologie contemporaine qui reflète beaucoup de choses de notre époque”, explique Lauren Malka.

french-twoDans les salles de rédaction où elle a travaillé, Lauren Malka a très vite réalisé que le journalisme qu’on lui avait enseigné à l’École des hautes études en sciences de l’information et de la communication (CELSA), institution académique réputée dont elle est diplômée, n’avait rien à voir avec le journalisme qu’on lui demandait de pratiquer.

“On nous demandait d’écrire pour Google, Twitter et les réseaux sociaux. Écrire d’une manière simple et très concise, dans un style anglo-saxon, via les hashtags et les tweets, dans une langue friendly. C’est le credo du nouveau journaliste. Tout était très “mathématique” alors qu’on m’avait appris une discipline qui me paraissait plutôt littéraire. Là, on me parlait en algorithmes, en mots-clés…”, raconte Lauren Malka.

Les journalistes qui exerçaient ce métier depuis 40 ou 30 ans accusaient les jeunes journalistes de sa génération, qui faisaient leur entrée dans les salles de rédaction, d’être les “porteurs de la révolution numérique” alors qu’en réalité ces derniers réagissaient aussi très mal face à ces changements drastiques opérés dans la profession, ajoute-t-elle.

“Nous avions écrit une lettre de motivation dans laquelle nous exprimions notre ardent souhait d’être des journalistes-reporters ou des journalistes d’investigation. Or, nous nous sommes retrouvés à retwitter des infos, à trouver des mot-clés, à écrire des articles populaires afin de plaire à Google… J’étais inquiète de constater que la rigueur du métier était moins importante qu’écrire vite, remonter dans les moteurs de recherche… Vérifier rigoureusement ses sources, c’était beaucoup moins important que de formater à l’extrême le contenu de nos articles afin de répondre aux normes journalistiques établies par Google. Moi, j’étais inquiète, mais j’avais aussi envie de garder l’espoir. Je me disais que la révolution numérique qui déferlait sur le monde des médias pouvait aussi déboucher sur quelque chose de positif et prometteur.”

Lauren Malka est résolument convaincue que le journalisme traditionnel n’est pas au “seuil de la mort”. Elle défend brillamment cette thèse iconoclaste dans son livre.

“S’il est vrai que le Web cristallise toutes les tares dont on accuse le journalisme, il est vrai aussi que Google et ses nombreux dérivés sont également des outils extraordinaires pour la profession. Je voulais montrer les deux côtés de la médaille. À chaque révolution qui a révulsé le monde de l’information, l’arrivée de la radio, de la télé… on a annoncé que c’était la “mort du journalisme”. Finalement, force est de constater qu’en dépit de ces grandes mutations, le journalisme perdure et se renouvelle à chaque fois. Chose certaine: c’est très stimulant de travailler dans une profession qui risque toujours de mourir et qui, en fait, est toujours en train de renaître. On est plutôt pessimiste parce qu’on ne cesse de nous rabâcher les oreilles avec une antienne augurant des malheurs: le monde des médias est sinistré, le Web est synonyme de “futures catastrophes”… Or, depuis la parution de mon livre, j’ai rencontré des jeunes étudiants en journalisme, qui ont 15 ou 10 ans de moins que moi, qui ont une foi inébranlable en notre métier et une fougueuse envie de se battre pour renouveler celui-ci.”

Lauren Malka ne croit pas que les versions imprimées des journaux soient en train de vivre leurs derniers jours.

“Je ne crois pas que la version papier soit en train de disparaître. Celle-ci a encore lieu d’être, surtout si elle se renouvelle de façon à prendre un créneau qui n’est pas encore exploité par le Web. Je suis un peu nostalgique d’une période que je n’ai pas vécue, celle de la presse du XIXe siècle, des premières gazettes. Quand je travaillais au service de documentation du journal Le Figaro, ma tâche consistait à chercher des articles écrits par de grands écrivains du XIXe siècle, qui parfois n’étaient pas signés ou avaient été écrits sous des pseudonymes. J’ai découvert des perles extraordinaires, des articles écrits à la première personne avec un style littéraire magnifique. Ce qui me rassure, et explique mon optimisme, c’est qu’on trouve aussi aujourd’hui sur Internet des blogs d’une grande qualité littéraire qui me font penser à la presse du XIXe siècle. Dans les bons blogs, écrits avec une liberté totale, de façon très personnelle et sensible, on retrouve vraiment le talent d’un écrivain parce que celui-ci n’est pas lissé par des contraintes éditoriales imposées par une rédaction.”

Quel regard Lauren Malka porte-t-elle sur la presse communautaire juive?

“Le fait d’être dans un créneau particulier, ça engendre d’autres méfiances. La presse juive a du mal avec tout ce qui est “commentaires”. C’est très difficile de gérer un site Web juif parce qu’il y a des commentaires antisémites en permanence. Comment fait-on pour gérer cette interactivité qui est propre au Web?  C’est quelque chose qui est très contraignant. En revanche, je crois que la presse juive a moins de contraintes d’écriture -que je décris dans mon livre- que d’autres médias: écrire d’une manière simple et concise pour plaire à Google … parce qu’elle peut compter sur un lectorat fidèle qu’il ne faut pas forcément appâter. Par ailleurs, les médias juifs sont moins exposés que les autres médias au phénomène de la concurrence.”

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