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Quel avenir pour les Juifs de France ?

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Joël Mergui

Ces dernières années, la communauté juive de France a été victime d’un grand nombre d’attaques meurtrières.

La recrudescence de l’antisémitisme, la persistance d’un antisionisme radical et la montée en puissance d’un islamisme djihadiste ont contraint beaucoup de Juifs de France à s’interroger sur leur futur dans leur pays.

Quel avenir pour la communauté juive de France?

Nous avons posé la question à l’un des principaux leaders de cette communauté, forte de quelque 500 000 âmes, Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France, l’instance de représentation religieuse du judaïsme français.

Né à Meknès, au Maroc, ce médecin dermatologue est à la tête du Consistoire central israélite de France depuis 2008.

Créé en 1808 par Napoléon Ier, le Consistoire central israélite a pour mandat de gérer les affaires religieuses des communautés juives de France.

Une personnalité laïque, le président, et une personnalité religieuse, le Grand Rabbin de France, toutes deux élues, veillent à la destinée de cette institution bicentenaire.

Le Consistoire central israélite de France gère quelque cinq cents synagogues et les affaires religieuses (cacherout, conversions, mariages…) de 140 communautés affiliées aux divers courants du judaïsme français: orthodoxe, traditionaliste, libéral…

Les Juifs de France sont-ils inquiets pour leur avenir ?

Malheureusement, ces dernières années, la communauté juive de France a été confrontée à une forte recrudescence de l’antisémitisme. Depuis 2006, année de l’assassinat du jeune Ilan Halimi, onze meurtres antisémites ont été perpétrés sur le territoire national. Au sein de notre communauté, la douleur est vive, l’inquiétude persiste. Mais, à l’instar des autres communautés juives dans la Diaspora et en Israël qui font aussi face quotidiennement à de grandes menaces, la vie continue.

La vie communautaire juive en France est intense. Les écoles juives sont pleines d’enfants, il n’y a jamais eu autant de restaurants casher… Mais, il est vrai aussi qu’aujourd’hui il n’y a pas un seul Juif en France qui ne s’interroge sur son avenir.

Lors d’une entrevue qu’ils ont accordée récemment, les deux fils de feue Mireille Knoll, l’octogénaire assassinée sauvagement à son domicile par un islamiste, ont abordé frontalement ce dilemme lancinant auquel les Juifs de France font face. L’un d’eux a déclaré: “On ne se pose pas la question de partir”. L’autre, par contre, a dit: “On doit se poser la question de partir”. Ce sont deux fils éplorés qui ont perdu leur mère dans des conditions atroces. Pourtant, chacun d’eux a une approche différente pour composer avec cette dure réalité.

Aujourd’hui, la communauté juive de France serait donc à l’image des deux enfants de Mireille Knoll ?

Oui. Il y a ceux qui n’ont pas envie de se poser cette grave question, à savoir s’il faut quitter la France, et qui continuent à vivre malgré les attentats en se disant que ces actes meurtriers touchent aussi tous les Français. Et il y en a d’autres qui envisagent sérieusement l’option ultime de partir parce qu’ils estiment qu’une menace sérieuse plane quotidiennement sur eux. Moi, j’essaye de composer avec ces deux approches. Chacune est le reflet de la réalité. Face à cette vague d’antisémitisme et d’antisionisme, le malaise au sein de la communauté juive est ostensible. Mais, parallèlement, l’immense majorité des Juifs français ont envie de continuer à vivre pleinement leur judaïsme.

Un ancien député du Parti socialiste français et ex-président de l’association SOS Racisme, Malek Boutih, a déclaré récemment que “les Juifs ne sont pas en sécurité en France”. Comment avez-vous réagi à cette déclaration fort alarmiste ?

C’est rassurant de voir que des élus politiques et des personnalités publiques prennent enfin conscience de l’importance de la demande que la communauté juive a formulée il y a longtemps : le renfort des mesures de sécurité pour protéger ses membres. Ce n’est pas une lubie, mais la réalité du quotidien des Juifs de France. Ces derniers sont l’objet d’agressions et de meurtres antisémites. On ne peut pas considérer qu’il y a zéro problème de sécurité pour les Juifs en France. L’État français à mis en œuvre des moyens importants pour lutter contre l’antisémitisme. Mais, jusqu’ici, ceux-ci se sont avérés insuffisants. Les Juifs ont été les premières victimes du terrorisme islamiste. Mais la liste des cibles des djihadistes s’est étendue depuis à d’autres groupes de la société française. C’est une réalité qu’on ne peut pas éluder.

Le 28 mars dernier, seules quelque 20 000 personnes ont participé à la “marche blanche” organisée par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) à la mémoire de Mireille Knoll. Certains considèrent que ce rassemblement a été un échec. Partagez-vous ce point de vue ?

C’est vrai que ce jour-là il y a eu dans les rues de Paris beaucoup moins de monde que lors de la marche organisée, en janvier 2015, à la mémoire des journalistes assassinés de Charlie Hebdo. Nous nous attendions à une plus grande mobilisation populaire. Mais, il faut rappeler que le président de la République, Emmanuel Macron, a assisté aux funérailles de Mireille Knoll, le premier ministre, Édouard Philippe, a reçu la famille de la défunte et le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, ainsi que plusieurs autres ministres étaient présents à l’office religieux que nous avons organisé dans une synagogue de Paris à la mémoire de Mme Knoll. Les deux parlements, le Sénat et l’Assemblée nationale, ont suspendu leurs séances pour permettre aux sénateurs et aux députés de participer à cette marche. Il y avait une réelle volonté politique de souligner ce drame. L’émotion dans la rue était profonde.

Les Musulmans ont brillé par leur absence à ce rassemblement.

Certains responsables de la communauté musulmane étaient présents. Le 29 mars, le lendemain de cette marche, j’ai lancé un appel aux Musulmans de France pour les exhorter à organiser un grand rassemblement pour dénoncer l’islamisme radical, auquel tous les Français, dont ceux de confession israélite, seraient conviés. Je crois que la mobilisation des Musulmans et de tous les imams de France aurait un poids important et fort dans la société française. Il faut absolument qu’il y ait une visibilité plus grande et plus active des Musulmans français dans la dénonciation du terrorisme islamiste.

N’est-ce pas paradoxal que l’antisémitisme continue à proliférer en dépit des mesures de sécurité considérables qui ont été déployées ces dernières années par le gouvernement français ?

Malheureusement, c’est une réalité évidente. En France, l’antisémitisme n’a pas diminué, au contraire, il s’est accentué. Il continue à tuer des Juifs innocents. Ça veut donc dire que, jusqu’ici, les mesures adoptées par les gouvernements successifs pour lutter contre l’antisémitisme et le terrorisme islamiste ne se sont pas avérées efficientes. C’est une guerre de longue haleine qui va nécessiter de revoir en profondeur les fondements les plus importants de la société française, notamment l’éducation, particulièrement dans les quartiers les plus défavorisés. La déradicalisation en prison doit être aussi une grande priorité.

En France, comme ailleurs dans le monde, l’antisémitisme n’est-il pas attisé par l’antisionisme ?

Oui, sans aucun doute. L’antisionisme se drape dans les oripeaux hideux de l’antisémitisme. Il faut combattre l’antisémitisme et les autres haines, la xénophobie, l’islamophobie, l’homophobie… de manière différente. L’antisémitisme est toujours le prélude à une grande catastrophe. Il doit être combattu avec des moyens spécifiques, par exemple en luttant aussi contre l’antisionisme, qui n’est pas assez pris en compte. Il faut aussi s’attaquer à la haine propagée via les réseaux sociaux et Internet. Il n’y a pas de recette miracle. Nous, les Juifs, regrettons de ne pas avoir été écoutés par les pouvoirs publics et la société française il y a une vingtaine d’années lorsque nous les avons mis en garde contre la montée de l’antisémitisme. Aujourd’hui, nous sommes écoutés, mais ce grave problème a été négligé pendant longtemps. Il ne faut pas se leurrer ! Désormais, l’antisionisme est la nouvelle forme de l’antisémitisme. Mais on n’ose pas encore se doter de moyens pour lutter contre ce phénomène très pernicieux. L’antisionisme engendre l’antisémitisme, ainsi que les drames terribles que nous connaissons aujourd’hui.

Donc, la haine d’Israël et la haine des Juifs se confondent.

Ceux qui fustigent avec véhémence Israël, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, sont incapables d’établir une distinction entre la critique légitime d’un État démocratique, en l’occurrence Israël —beaucoup d’Israéliens critiquent aussi librement leur gouvernement— et la haine d’Israël, qui est une des expressions du nouvel antisémitisme, dont l’objectif très clair est de délégitimer l’État hébreu. Cette distinction fondamentale commence à être faite par de plus en plus d’élus politiques français. Mais, regrettablement, beaucoup de Français ne la font pas encore.

Comment envisagez-vous l’avenir des Juifs en France ?

Je ne l’envisage ni avec optimisme, ni avec pessimisme, mais avec réalisme. L’antisémitisme et le terrorisme islamiste ne sont pas à la veille de cesser. Nous serons contraints de vivre avec ces deux abominables fléaux encore pendant de nombreuses années. Mais ceux-ci ne sévissent pas qu’en France, ils sont aussi à l’œuvre dans les autres pays d’Europe, en Amérique, en Israël…C’est un combat de tous les instants qui doit être mené à l’échelle mondiale.

Quelles sont aujourd’hui vos principales priorités à la tête du Consistoire central israélite de France ?

Ma responsabilité première est de faire en sorte que davantage de Juifs se sentent concernés par notre avenir commun et que ceux qui sont le plus éloignés du judaïsme reviennent dans le giron de leur communauté. Il est impératif que la vie juive et la transmission des valeurs fondamentales du judaïsme soient perpétuées. Il faut que les enfants juifs ne vivent pas avec la peur, mais avec la fierté de ce qu’ils sont. Tout au long de leur histoire, les Juifs ont été confrontés à des périodes lugubres et ardues. En Israël, nos frères et sœurs, qui vivent en état de guerre permanent depuis la création de leur pays, il y a 70 ans, n’ont jamais capitulé face à l’adversité et aux plus grandes menaces qui pèsent sur eux. Nous continuerons à rassembler la communauté juive et à lui donner la conscience de son judaïsme et de sa fierté de soutenir l’État d’Israël. Le réalisme juif est de continuer impérativement à être solidaires et à résister. Notre mission principale est d’assurer la pérennité du beau patrimoine que nos ancêtres nous ont transmis au fil des générations. C’est le gage de notre liberté.

Avez-vous un message à transmettre à la communauté juive du Canada ?

Il est très important qu’il y ait des liens entre les communautés juives de la Diaspora. Nous menons des combats communs : la lutte contre l’antisémitisme, l’assimilation… Les communautés juives de Montréal, de Toronto, de Paris ou de Marseille font face aux mêmes défis. Quand un Juif est attaqué ou assassiné n’importe où dans le monde, ce sont toutes les communautés juives qui sont touchées. La solidarité juive n’a jamais été une chimère mais une réalité des plus tangibles. Il est fondamental qu’il y ait une solidarité entre les communautés juives. Il faut aussi qu’il y ait des échanges entre les communautés francophones. Tout comme un large pan de la communauté juive française, une importante partie de la communauté juive francophone du Canada est originaire du Maroc. Ces liens sont plus que jamais nécessaires.