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Simone Veil une femme d’exception

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Simone Veil (1927-2017)

Survivante de la Shoah, figure marquante de notre époque et militante opiniâtre des droits des femmes et de l’homme, Simone Veil est décédée à Paris, le 30 juin, à l’âge de 89 ans. Sa vie fut un long et ardu combat.

J’ai eu l’auguste privilège d’interviewer à deux occasions cette femme exceptionnelle qui a traversé les grands tourments du XXe siècle.

Sa perspicacité, son grand charisme, la finesse et la rigueur de ses analyses sociopolitiques et son visage de Joconde aux yeux bleus éblouissants m’impressionnaient fortement.

Simone Veil a souvent prouvé aux Français qu’en politique le courage pouvait être une vertu féminine.

Magistrate, ministre, première présidente du Parlement européen élue au suffrage universel, membre du Conseil constitutionnel —la plus haute instance juridique de France—, présidente d’honneur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, présidente du Fonds des victimes des crimes contre l’humanité institué par la Cour pénale internationale de La Haye… Simone Veil a tracé son chemin dans un monde tumultueux.

Un destin insolite qui a pourtant commencé d’une manière sinistre, sur une voie de chemin de fer qui menait directement à la mort: le camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau.

Pour les Français et les Européens, cette survivante de la Shoah incarnait l’audace et la détermination les plus inouïes.

Cette humaniste d’avant-garde a livré des batailles homériques à une époque où l’univers politique n’était qu’un cénacle machiste où les femmes étaient stigmatisées et marginalisées.

En 1975, ministre de la santé dans le gouvernement du président Valéry Giscard d’Estaing, elle réussit à faire adopter par le Parlement français, en dépit des attaques fougueuses, et souvent antisémites, dont elle est l’objet de la part de députés courroucés, une législation qui fera date dans les annales juridiques de l’Hexagone: la Loi Veil, autorisant l’avortement —l’interruption volontaire de grossesse (IVG)—. Une véritable révolution dans une France très conservatrice.

Simone Veil est demeurée jusqu’à sa mort la personnalité politique féminine la plus admirée des Français.

Née à Nice en 1927 dans une famille juive de quatre enfants (trois filles et un garçon) profondément française et républicaine, la petite Simone Jacob fait très tôt preuve d’une grande force de caractère que le destin mettra à rude épreuve.

À 16 ans, au printemps de 1944, elle est déportée à Auschwitz-Birkenau avec sa mère, Yvonne, et sa soeur aînée, Madeleine.

Elle seront plus tard transférées au camp de Bobrek et à celui de Bergen-Belsen.

Son frère Jean, et son père, André Jacob, sont déportés en Lituanie. On ne les retrouvera jamais.

Son autre soeur, Denise, de trois ans son aînée, échappera aux premières rafles nazies. Elle sera arrêtée quelques mois avant la fin de la guerre et internée au camp de Ravensbrück, puis à celui de Mauthausen.

Yvonne Jacob meurt en mars 1945, d’épuisement après avoir contracté le typhus.

Simone et Madeleine seront sauvées in extremis le 27 janvier 1945, jour de la libération du camp de Bergen-Belsen par les troupes britanniques.

De cette famille très unie, seules les trois filles auront survécu à la Shoah.

Marquée à jamais par sa déportation, Simone Veil ne cessera de témoigner de cette tragédie indicible avec une volonté farouche. À ses yeux, se souvenir de ceux à qui on a interdit de croire en l’avenir est un “devoir impératif”. C’est pour cette raison qu’elle acccepte, en 2000, la présidence de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, une fonction honorifique qu’elle assumera pendant sept ans.

En 2007, Simone Veil effectua une visite à Montréal, où elle fut l’invitée d’honneur de la cérémonie de lancement de la Collection des Mémoires des survivants de la Shoah vivant au Canada, un projet mémoriel remarquable parrainé par la Fondation Azrieli.

La même année, elle a reçu un Doctorat honoris causa de l’Université de Montréal.

J’ai interviewé à cette occasion cette illustre politicienne et humaniste française –entrevue publiée dans l’édition du Canadian Jewish News du 25 octobre 2007.

Simone Veil était quelque peu agacée quand on lui demandait son point de vue sur l’épineuse question de l’antisémitisme en France.

“Ce ne sont pas les quelque 600 000 Juifs de France qui font ma popularité, ni celle de Bernard Kouchner!, répondit-elle tout à trac. Il y a quelques années, aux États-Unis, mes interlocuteurs américains m’ont demandé de leur parler de la situation des Juifs en France. Je leur ai répondu que dans mon pays, il valait cent fois mieux être Juif que Musulman. En réalité, aujourd’hui, dans la société française, s’il y a une discrimination à l’égard des Juifs, je dirais que c’est plutôt une discrimination positive, dans la mesure où on retrouve beaucoup de Juifs dans des professions importantes: la médecine, le droit, le journalisme, le monde artistique, le cinéma… Il y a dans ces créneaux professionnels beaucoup plus de Juifs que de Musulmans, bien que ces derniers commencent à percer dans le monde de la chanson.”

Mais, depuis le début de l’an 2000, il y a eu en France une recrudescence de l’antisémitisme qu’on peut difficilement éluder, surtout dans des banlieues chaudes habitées majoritairement par des Arabo-Musulmans.

La réponse de Simone Veil à cette remarque: “Je ne crois pas qu’on puisse parler d’une montée de l’antisémitisme en France car, aujourd’hui, ce phénomène délétère est beaucoup moins fort qu’il ne l’a été avant la Deuxième Guerre mondiale. Ce à quoi nous avons assisté en France ces dernières années, c’est à la montée de l’islamisme radical, surtout dans certains quartiers difficiles. Je le dis et je le répète: en France, les discriminations envers les Arabes sont beaucoup plus fortes que celles envers les Juifs.”

D’après Simone Veil, en France, la gauche est devenue le “principal terreau de l’antisémitisme”.

“Aujourd’hui, en France, l’antisémitisme ouvert sévit surtout à gauche. Jean-Marie Le Pen a presque abandonné ce “rayon”. L’antisémitisme prolifère à gauche à cause d’Israël. On retrouve cet antisémitisme dans des courants du Parti socialiste (PS). Ce phénomène a pris beaucoup de poids dans la gauche française à cause de l’affaiblissement du PS. Pour les organisations de gauche et les associations militant pour les droits de l’homme, Israël est un pays qui a un comportement inadmissible vis-à-vis des Palestiniens.”

L’”antisémitisme viscéral” de la gauche française tourne souvent à l’”antisémitisme indirect”, constatait-elle.

“La gauche reproche aux Juifs de France d’être solidaires de l’État d’Israël. Cette critique est très injuste. Il est vrai que beaucoup de Juifs français sont solidaires d’Israël, mais d’autres sont très critiques de l’État hébreu. Tout comme en Israël il y a aussi un bon nombre d’Israéliens très critiques de leur gouvernement.”

La rhétorique négationniste qui a pignon sur rue dans le monde arabo-musulman n’inquiétait pas outremesure cette survivante d’Auschwitz-Birkenau.

“En France, le négationnisme traditionnel a quasiment disparu, souligna-t-elle. Dans le monde arabo-musulman, ceux qui martèlent aujourd’hui un discours négationniste ne sont pas du tout convaincus de ce qu’ils affirment. Mais, conscients de ce que la Shoah représente pour les Israéliens, ils ne veulent pas donner un argument de taille à l’État hébreu. Le discours négationniste dans le monde arabo-musulman n’est qu’un argument politique contre Israël. Aujourd’hui, la situation d’Israël se répercute sur la pensée d’un certain nombre de gens. En France, des mouvements remarquables, quipendant la guerre ont sauvé beaucoup de Juifs, sont désormais très anti-israéliens.”

À une époque où les amalgames et les confusionnismes historiques sont légion, Simone Veil tenait à nous mettre en garde contre les analyses socio-historiques réductrices établissant des parallèles entre la Shoah et les autres génocides perpétrés au cours du XXe siècle.

Des “comparaisons ineptes” qui, selon elle, accentuent la banalisation de ces génocides.

“Je crois que tous ces génocides sont différents les uns des autres. On ne peut pas tous les mettre dans un même groupe monolithique. Comparer ces génocides, ça n’a pas de sens.Si on veut faire de la prévention, il faut analyser séparément chacune de ces horribles tragédies. En ce qui concerne l’extermination des Juifs européens, il aurait fallu dès les années 30 empêcher la montée du nazisme. Dans le cas d’autres génocides, comme celui du Rwanda, il aurait fallu, pour empêcher ceux-ci, des interventions militaires limitées. Je préside le Fonds des victimes de crimes contre l’humanité à la Cour pénale internationale de la Haye. Je suis choquée quand on compare Milosevic à Hitler. En réalité, je crois que ceux qui établissent des comparaisons entre ces génocides s’abstiennent ainsi d’analyser exhaustivement une situation génocidaire et de trouver des moyens pour la contrer.”

En 2008, j’ai eu l’opportunité de relater les moments marquants du parcours hors norme de Simone Veil dans le cadre d’un article paru dans le magazine Châtelaine Québec —”Simone Veil la voix humaine”, Châtelaine, avril 2008, pp.82-86—. Elle m’accorda une entrevue à cette occasion.

Simone Veil me parla de son engagement inlassable et des plus admirables dans ce qui fut incontestablement l’un des grands combats de sa vie: sa défense coriace du droit à l’avortement.

En défendant avec acharnement ce droit inaliénable des femmes, jadis bafoué, Simone Veil s’attaquait aussi à une cause plus vaste: celle des conditions de vie déplorables de milliers de femmes françaises.

“Avant tout, la Loi sur l’IVG, que j’ai en grande partie rédigée avant de la défendre devant le Parlement, mettait un terme à la situation des femmes qui subissaient une grossesse non désirée qu’elles ne pouvaient assumer. Elles étaient ainsi conduites à se faire avorter dans des conditions tragiques. En France, avant l’adoption de la Loi sur l’IVG, environ 300 femmes mouraient chaque année, et elles étaient beaucoup plus nombreuses encore à devenir stériles et même mutilées pour la vie. Naturellement, il s’agissait des plus pauvres et des moins informées. Celles qui en avaient les moyens se rendaient à l’étranger ou dans les cliniques qui pratiquaient clandestinement l’avortement”, rappela-t-elle.

J’ai demandé à cette icône de la lutte pour les droits des femmes quel regard portait-elle sur les mouvements féministes d’aujourd’hui?

Sa réponse: “Les choses ont bien changé. À la fin des années 60, le livre de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, a été pour beaucoup de femmes un véritable choc. Simone de Beauvoir revendiquait l’égalité totale entre les hommes et les femmes, niant toute différence entre les deux sexes. C’était alors une avancée très importante pour les femmes. En ce début du XXIe siècle, si bon nombre de féministes en France revendiquent toujours l’égalité des droits —il y a encore une importante disparité salariale entre les hommes et les femmes, et ces dernières sont sous-représentées dans les instances politiques et les grandes institutions de l’État—, elles veulent aussi pouvoir affirmer leur droit à la différence. Je pense qu’en effet, dans bien des domaines, les femmes ont leur propre personnalité, leur propre vision de la vie. Cette prise en compte des différences entre les femmes et les hommes est une richesse pour nos sociétés. C’est un argument supplémentaire pour que les femmes soient plus nombreuses à participer à la vie politique.”

Simone Veil était-elle consciente d’avoir contribué à marquer un tournant important dans l’histoire des femmes?

“C’est en tous cas ce que me disent les Français. De nombreuses jeunes femmes m’écrivent encore ou m’arrêtent dans la rue pour me remercier. Elles me disent que leurs mères me sont très reconnaissantes d’avoir fait voter la Loi sur l’IVG. Ce que je regrette, cependant, c’est que beaucoup de femmes n’utilisent toujours pas la contraception et, de ce fait, ont souvent recours à l’avortement”, me confia-t-elle.

Simone Veil fut indéniablement une femme d’exception qui aura marqué profondément les mondes politiques français et européen et changé radicalement la destinée de dizaines de milliers de femmes.

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