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Une entrevue avec le grand écrivain israélien Avraham B. Yehoshua

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A. B. Yehoshua

L’écrivain israélien Avraham B. Yehoshua ne cache plus son pessimisme quant aux perspectives futures des relations entre Israël et les Palestiniens.

L’option de la solution à deux États, l’un juif israélien, l’autre arabe palestinien, qu’il préconise ardemment depuis la fin de la guerre israélo-arabe de 1967, s’effiloche chaque jour un peu plus.

“À mon avis, il est trop tard: la solution à deux États ne se concrétisera jamais. Je ne peux pas faire semblant d’être aveugle!”, lance-t-il à brûle-pourpoint depuis Tel-Aviv, où il réside après avoir vécu à Haïfa pendant quarante ans.

Avraham. B. Yehoshua nous a livré au cours d’une entrevue ses réflexions sur la situation politique actuelle en Israël.

Né à Jérusalem en 1936 d’un père dont la famille est établie en Eretz Israël depuis six générations et d’une mère originaire du Maroc, Avraham B. Yehoshua, “Boulli”, comme le surnomment ses concitoyens, est l’un des plus grands écrivains d’Israël.

Publié dans le monde entier —son imposante œuvre littéraire a été traduite en 35 langues—, cet intellectuel très engagé dans le camp de la paix et brillant romancier, qui parle fort bien le français, a été le récipiendaire d’une quinzaine de prix littéraires internationaux renommés et, en 1995, le lauréat du prestigieux Prix Israël, la plus haute distinction décernée par l’État hébreu à des personnalités israéliennes s’étant distinguées notoirement dans les domaines scientifique, culturel ou artistique.

Son dernier roman traduit en français, La figurante, paru en 2016 aux Éditions Grasset, est un récit magnifique et bouleversant retraçant la destinée d’une femme musicienne qui essaye de dompter sa vie.

Avraham B. Yehoshua publiera ce printemps un nouveau roman en hébreu, intitulé Le Tunnel. C’est l’histoire introspective d’un ingénieur israélien se débattant contre la maladie implacable qui le ronge: la démence.

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La police israélienne a recommandé l’inculpation de Benyamin Netanyahou pour corruption. Si la justice sévit à son encontre, sera-t-il contraint de démissionner?

Si Netanyahou est mis en examen, il sera obligé de démissionner. Un autre député du Likoud pourrait alors lui succéder comme premier ministre et chef de la coalition gouvernementale qu’il dirige depuis 2015. La base parlementaire demeurera inchangée. C’est un scénario plausible. Il faut admettre que Netanyahou a connu un grand succès comme premier ministre d’Israël. Sous sa gouverne, l’économie du pays a pris un essor important. Il a aussi positionné favorablement Israël sur la scène internationale en consolidant les relations avec d’importants pays aux économies émergentes, notamment la Chine et l’Inde. Mais, Netanyahou et son gouvernement dogmatique traitent la question palestinienne, qui est fondamentale pour l’avenir d’Israël, avec dédain, en poursuivant une politique de colonisation suicidaire. Fossoyeurs de la solution à deux États, ils sont en train de paver la voie à l’alternative la plus désastreuse pour Israël: l’État binational. Si Israël était gouverné par le parti Yesh Atid de Yair Lapid ou le Parti travailliste d’Avi Gabbay, le climat général serait certainement moins chauviniste, moins extrémiste et moins raciste.

La société israélienne a connu d’importantes mutations depuis le début des années 2000. Vous reconnaissez-vous dans l’Israël de 2018?

Ces dernières années, la société israélienne s’est considérablement droitisée et radicalisée. Les enquêtes d’opinion sont unanimes: les Israéliens juifs sont plus à droite et plus religieux. Cette droitisation n’est pas l’apanage exclusif d’Israël. Ce phénomène est à l’œuvre dans un bon nombre de pays démocratiques occidentaux. Quant aux Juifs religieux, ils n’hésitent plus à exprimer ouvertement leur racisme et leur profond mépris envers les Arabes. J’ai 81 ans. Je suis un vieux et pur Sabra. Je n’avais jamais été témoin jusque-là d’une haine aussi viscérale envers les Palestiniens de Cisjordanie et les Arabes des pays limitrophes d’Israël. C’est consternant! Quand Israël était en guerre avec des pays arabes importants, tels que l’Égypte, la Syrie ou la Jordanie, les Arabes étaient perçus comme de farouches adversaires et non comme des êtres haïssables. Aujourd’hui, alors que plusieurs pays arabes sont en pleine implosion —l’Irak, la Syrie, le Yémen…—, les Arabes sont considérés comme des êtres faibles qui ne méritent que du mépris.

Comment qualifieriez-vous l’état actuel des relations entre Juifs et Arabes israéliens?

Il faut reconnaître qu’en dépit des guerres et des crises récurrentes qui ont opposé depuis 1948 Israël aux Palestiniens et aux pays arabes, les relations entre Juifs et Arabes d’Israël ont été assez harmonieuses. Il n’y a jamais eu d’affrontements violents entre ces deux communautés qui se côtoient quotidiennement. Elles ont pu instaurer un modus vivendi respectable. Au chapitre de la cohabitation, Juifs et Arabes israéliens ont toujours fait preuve d’une grande sagesse.

Comment avez-vous accueilli la reconnaissance par le président américain Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël?

Cette décision insensée est un obstacle supplémentaire à la mise en œuvre de la solution à deux États. Dans ce dossier des plus sensibles, Trump et ses conseillers ont fait un travail d’amateur. Ils n’ont pas du tout évalué les conséquences néfastes de leur décision. Trump ne connaît rien à ce dossier sulfureux! Il ne sait pas où commence et où finit Jérusalem. Il ne fait aucune distinction entre la Jérusalem juive et la Jérusalem arabe. Il parle de Jérusalem comme s’il s’agissait d’une entité compacte. Dans sa Jérusalem, Trump inclut la partie de la ville annexée par Israël en 1967, après la guerre des Six jours.

Les Palestiniens ont réagi avec véhémence à la décision de Trump car ils considèrent que celle-ci est une reconnaissance officielle de l’annexion par Israël, en 1967, de la partie orientale arabe de Jérusalem. À mon avis, Trump a pris cette initiative des plus maladroites pour faire un geste envers son vice-président, Mike Pence, qui est un fervent évangéliste. Ce dernier est résolument convaincu qu’après l’arrivée prochaine du Messie à Jérusalem, les Juifs se convertiront au christianisme, après avoir mené une guerre totale contre l’islam. Depuis mon enfance, je sais que Jérusalem est la capitale d’Israël. On n’avait pas besoin de Trump pour nous rappeler ce fait historique irrécusable. Cette décision est une bourde qui risque d’expédier aux calendes grecques la solution à deux États car les Palestiniens refuseront désormais de retourner à la table des négociations.

Vous êtes donc très réticent pour ce qui est des chances de Donald Trump de relancer les négociations entre Israël et les Palestiniens.

Ne nous leurrons pas! Avec Trump, la mise en œuvre de la solution à deux États est un scénario irréalisable. La politique de colonisation débridée menée par le gouvernement Netanyahou et la revendication, totalement irréaliste, du retour des descendants des réfugiés palestiniens de 1948 sur le territoire d’Israël, clamée avec force par les Palestiniens, sont en train d’enterrer l’option de la solution à deux États, qui, à mon avis, est la seule voie à emprunter pour dénouer le nœud gordien de ce conflit centenaire.

Depuis 1967, Israël occupe 78 % de la Palestine originelle. Les Palestiniens ne possèdent que 22 % de ce territoire. Gaza est devenu un petit État sauvage et indépendant, gouverné par une horde d’islamistes radicaux. On s’achemine vers le scénario le plus cauchemardesque: l’État binational. Israël sera alors confronté à un grand dilemme moral: s’il n’accorde pas la citoyenneté israélienne aux quelque deux millions de Palestiniens de Cisjordanie, un système d’apartheid, dont les conséquences sur le plan moral seront gravissimes pour la société juive israélienne, se mettra alors en place. Dans un État binational, l’identité juive israélienne sera vouée à l’extinction. Il faut tout faire pour éviter la concrétisation de cette option macabre. N’oublions pas que les États-Unis, les pays d’Europe et l’ONU sont de plus en plus éreintés par ce conflit. Dans quelques années, ils risquent de tourner définitivement le dos aux Israéliens et aux Palestiniens.

Benyamin Netanyahou exige des Palestiniens qu’ils reconnaissent la spécificité juive de l’État d’Israël. Cette demande vous paraît-elle réaliste?

Je ne pense pas que ce soit nécessaire que les Palestiniens reconnaissent Israël comme un État juif. Ni David Ben Gourion, ni Menahem Begin, ni Yitzhak Shamir, ni Yitzhak Rabin, ni Ariel Sharon n’ont jamais demandé aux Palestiniens une chose aussi absurde lorsqu’ils gouvernaient Israël. Ce serait plus facile, et plus sensé, si Netanyahou leur demandait qu’ils reconnaissent Israël comme l’État du peuple d’Israël, qui inclurait aussi les Israéliens non-Juifs. Si j’étais Palestinien, j’accepterais de reconnaître Israël comme un État juif à condition qu’en contrepartie Israël s’engage à restituer aux Palestiniens les territoires de la Cisjordanie qu’il occupe depuis 1967. Mahmoud Abbas est un leader très affaibli, et corrompu. Reconnaître publiquement la spécificité juive de l’État d’Israël, ce serait signer son acte de décès politique.

En Israël, depuis plusieurs années, l’opposition semble léthargique et dépassée par les événements.

C’est vrai. L’opposition à la Knesset est très faible depuis plusieurs années. Elle est incapable de proposer des voies de solution pour relancer sérieusement les négociations avec les Palestiniens et trouver une issue honorable au conflit qui nous oppose à ceux-ci depuis plus d’un siècle. Je n’ai jamais rêvé en couleurs! Mais, depuis longtemps, je ne vois aucune initiative de paix réaliste émanant du camp de la gauche. Il est vrai aussi que les Israéliens n’ont pas en face d’eux des interlocuteurs palestiniens crédibles et résolus à trouver un compromis équitable. Les leaders palestiniens sont de plus en plus radicaux et cyniques. Cependant, en ce qui a trait aux questions des droits civiques et des atteintes aux fondements démocratiques de l’État d’Israël, je suis convaincu que l’opposition peut prendre le devant. Par exemple, en exigeant l’abrogation des lois nationalistes à relents racistes adoptées ces derniers mois par la Knesset. Des lois qui déshonorent la démocratie israélienne.

Ces lois controversées sont-elle un signe manifeste de régression démocratique?

Il y a aujourd’hui une régression démocratique dans tous les pays libres et développés. Israël ne fait pas exception à ce phénomène. Il y a une tendance vers la droite et le populisme dans le monde entier, y compris en Europe et aux États-Unis. Mais, aujourd’hui, Internet, les réseaux sociaux et les autres modes technologiques de communication constituent un antidote contre les velléités dictatoriales et les atteintes à la liberté.

Israël célébrera bientôt ses soixante-dix ans d’existence. Quel regard portez-vous sur l’Israël d’aujourd’hui?

Soixante-dix ans après sa fondation, Israël est un grand success story. Après plusieurs guerres avec le monde arabe, Israël est parvenu à conclure des traités de paix avec deux pays arabes majeurs, l’Égypte et la Jordanie. Des accords de paix qui ont perduré en dépit de nombreux conflits armés et de multiples crises. En l’espace de sept décennies, Israël a bâti un État et une armée coriaces, intégré, avec grand succès, des millions d’immigrants provenant des quatre coins du monde, édifié une économie très performante et des plus avant-gardistes, dont le principal moteur est la haute technologie, mis sur pied un réseau d’universités et d’instituts de recherche scientifique et technologique qui jouit aujourd’hui d’une renommée mondiale, forgé une culture vibrante —littérature, cinéma, arts— , encensée dans le monde entier…

Dans le monde arabe, les sociétés civiles sont en pleine déliquescence. Tsahal est une armée puissante capable de contrecarrer les principales menaces extérieures qui pèsent sur Israël, y compris le danger nucléaire iranien. Quant aux inégalités socioéconomiques qui perdurent dans la société israélienne, elles sont un phénomène délétère qui sévit aussi dans les autres pays développés. Ces inégalités sociales sont la résultante de choix économiques très contestables qui pénalisent grandement les couches sociales les plus démunies. Mais le plus grand défi auquel Israël est confronté depuis sa création, en 1948, est indéniablement la paix avec les Palestiniens. Un défi titanesque que les Israéliens n’ont pas encore relevé. La perpétuation de l’occupation des territoires palestiniens de la Cisjordanie est en train de mener Israël à une catastrophe nationale qui débouchera, tôt ou tard, sur une situation d’apartheid, qui sonnera le glas du rêve sioniste. La solution à deux États s’éloigne chaque jour un peu plus.

Vous êtes donc assez pessimiste en ce qui a trait à la paix entre Israël et les Palestiniens.

D’un côté, je suis optimiste parce que le sionisme était un mouvement optimiste qui, à ses débuts, ne comptait que sur l’appui de 1 % du peuple juif. En dépit des immenses difficultés auxquelles il a été confronté dès sa naissance, à la fin du XIXe siècle, le sionisme a été une grande réussite. Après plusieurs milliers d’années d’errance et de persécutions, le peuple juif est parvenu à devenir maître de sa destinée et à forger une nouvelle identité nationale sur sa terre ancestrale. Une grande et belle victoire contre le fatalisme de l’Histoire. Cependant, aujourd’hui, mon pessimisme est nourri par le faible taux d’Aliya. Les Juifs ne viennent plus s’installer en Israël alors que les portes de ce pays leur sont grandes ouvertes. S’ils venaient s’établir en Israël en grand nombre, les perspectives démographiques pour les Israéliens juifs seraient plus prometteuses. On pourrait même octroyer la nationalité israélienne aux quelque deux millions de Palestiniens vivant sous l’occupation israélienne en Cisjordanie, tout en maintenant une majorité démographique favorable aux Juifs. On pourrait alors instaurer une coexistence harmonieuse avec les Palestiniens de Cisjordanie, comme nous l’avons fait avec les Arabes israéliens.

Force est de reconnaître qu’aujourd’hui l’Aliya est un échec. En 2017, Israël a accueilli seulement 25 000 olims, alors que chaque année plusieurs milliers d’Israéliens quittent le pays. Les grandes vagues d’immigration sont révolues. Le constat est amer: la grande majorité des Juifs de la Diaspora ne veulent pas avoir leur propre État et vivre pleinement leur identité juive. Ce n’est pas un phénomène nouveau. Durant toute leur histoire, les Juifs ont préféré vivre dans la Diaspora plutôt que sur la terre d’Israël. Le prix très cher qu’ils ont payé pendant la Shoah, l’extermination de six millions de Juifs, ne les a pas fait changer d’avis. Ce n’est pas seulement l’Aliya qui est un échec, les Juifs de la Diaspora sont aussi un échec!