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Une grande révolution: l’immunothérapie

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Elie Haddad (CHU Sainte-Justine Photo)

“Dans l’histoire des sciences, nous sommes aujourd’hui dans une période d’accélération exponentielle. Nous sommes dans les premières années d’une grande révolution dans le domaine de la lutte contre le cancer: l’immunothérapie”, explique en entrevue un spécialiste réputé dans ce champ de la recherche médicale, le Dr Elie Haddad.

Depuis 2005, le Dr Elie Haddad dirige le Service d’immunologie et de rhumatologie pédiatrique du CHU Sainte-Justine de Montréal.

Clinicien en immunologie clinique et rhumatologie, et spécialiste en greffe de moelle osseuse, le Dr Elie Haddad est professeur titulaire au Département de pédiatrie de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Spécialisé en immunologie pédiatrique, il a effectué son PhD en recherche fondamentale sur le syndrome Wiskott-Aldrich à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif (France). Il a ensuite axé sa recherche sur le développement de “souris humanisées” afin d’étudier le système immunitaire humain normal et pathologique.

Récemment, le Dr Elie Haddad a reçu une importante subvention de 750 000 $, s’étalant sur trois ans, du Fonds de recherche du Sommet Mont-Gabriel de la Division du Québec de la Fondation Cole et la Société canadienne du cancer pour son projet: “Le traitement par des récepteurs antigéniques chimériques (CAR) dans des cellules souches hématopoïétiques: une stratégie de traitement novatrice pour la leucémie lymphoblastique”.

Couplés à d’autres subsides, ces fonds serviront à financer plusieurs projets de recherche de pointe que le Dr Elie Haddad mène dans son laboratoire avec son équipe composée de treize chercheurs.

Nous avons rencontré le Dr Elie Haddad dans son bureau au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine.

Quels types de recherche menez-vous avec votre équipe dans votre laboratoire?

On essaye de comprendre les mécanismes des déficits immunitaires, qui sont des maladies rares, le plus souvent génétiques. On utilise aussi le système immunitaire pour soigner le cancer, c’est ce qu’on appelle l’immunothérapie. On a décrit un nouveau modèle d’une maladie rare: le syndrome de Rasmussen. C’est une maladie inflammatoire du cerveau dévastatrice qui peut entraîner l’ablation, par chirurgie, d’une partie du cerveau de l’enfant atteint. C’est une maladie tellement rare que les chercheurs ne peuvent pas rassembler assez de personnes atteintes pour l’étudier ou mener des essais cliniques. On a donc pris des globules blancs d’un patient et on les a injectés à des souris, conçues en laboratoire, appelées “souris humanisées”. On utilise ces souris pour étudier le système immunitaire humain et des maladies telles que le cancer, la leucémie, le VIH… On s’est rendu compte, en injectant des cellules d’enfants souffrant du syndrome de Rasmussen à des souris humanisées, qu’elles se mettaient à convulser et à avoir les mêmes symptômes que les malades. La biopsie des cerveaux de ces souris a révélé une atteinte immunologique quasi identique à celle des enfants souffrant de cette maladie ravageuse. C’est la preuve de l’origine auto-immune de la maladie. On a ainsi démontré que non seulement on pouvait créer un nouveau modèle, mais qu’on pouvait aussi l’utiliser pour tester un nouveau traitement. Cette avancée dans la recherche nous permet d’explorer de nouvelles voies.

Vos recherches utilisant des souris humanisées sont-elles encadrées par des normes éthiques?

Oui. Tous nos projets de recherche impliquant l’utilisation de souris humanisées doivent être avalisés préalablement par le comité d’éthique du CHU Sainte-Justine et le comité d’éthique animal, supervisé nationalement par le Conseil canadien de protection des animaux, dont le mandat est de protéger les animaux. Dans ce domaine, les normes d’éthique auxquelles les chercheurs canadiens sont soumis sont plus exigeantes qu’en France. On essaye ainsi de diminuer le nombre de souris utilisées dans chaque expérimentation et d’atténuer leur souffrance. Cet encadrement rigoureux fait des chercheurs de meilleures personnes humaines. J’ai personnellement demandé à deux rabbins, un orthodoxe et un libéral, si le judaïsme autorisait le mélange des espèces dans un cadre de recherche, puisqu’on injecte dans l’organisme d’une souris des cellules humaines. Je travaille aussi parfois avec des tissus fœtaux provenant d’avortements, qui sont interdits par la religion juive. Les deux rabbins m’ont demandé quel était le but ultime de mes recherches? Quand je leur ai dit que c’était de trouver un moyen de guérir des enfants atteints de cancer, ils m’ont répondu unanimement : tu es autorisé, c’est casher!

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Dans les cénacles médicaux, on ne cesse de claironner que les progrès dans le domaine de la cancérologie sont de plus en plus significatifs. Pourtant, en cette deuxième décade du XXIe siècle les statistiques sont effrayantes: le cancer est devenu un grand fléau qui tue chaque année des millions de personnes dans le monde. Peut-on réellement parler de “progrès notoires” dans la lutte contre le cancer?

Jusqu’à présent, le traitement conventionnel du cancer était la chimiothérapie ou la radiothérapie. Objectif: tuer toutes les cellules cancéreuses. Les traitements via la chimiothérapie ou la radiothérapie ont diminué le fardeau du cancer et permis de sauver beaucoup de vies. Par exemple, aujourd’hui, 80 % des enfants atteints de leucémie guérissent. Mais, dans les milieux scientifiques, on a l’impression que la chimiothérapie et la radiothérapie sont arrivées au bout de ce qu’elles étaient capables de faire. On ne voit plus de progrès majeurs dans ce domaine. Par contre, nous sommes au début d’une nouvelle révolution, l’immunothérapie, qui va radicalement changer notre façon de voir le cancer.

Qu’est-ce que l’immunothérapie?

Les gens entendent parler de plus en plus de l’immunothérapie. Il y a deux façons de voir un cancer. La première est d’essayer de comprendre pourquoi et comment une cellule devient cancéreuse ? La deuxième façon est d’essayer de comprendre pourquoi le système immunitaire ne parvient pas à gérer un cancer ? On s’est rendu compte que le cancer avait une capacité incroyable de paralyser et d’inhiber le système immunitaire. Or, en administrant des médicaments qui ciblent la capacité du cancer à inhiber le système immunitaire, on a réussi à mettre des personnes malades en rémission alors qu’elles étaient jusque-là réfractaires à tout traitement. On s’est rendu compte qu’en jouant avec le système immunitaire, on était capable de traiter le cancer.

L’immunothérapie a-t-elle ouvert la voie à de nouveaux progrès scientifiques ?

Indéniablement. Une autre révolution est aussi en cours: la thérapie génique. Désormais, on est capable de prendre des cellules du système immunitaire d’une personne malade et de modifier leurs gènes, notamment dans le cas d’une leucémie. En laboratoire, on isole les cellules immunitaires dans un tube in vitro et on les infecte avec un virus qui les modifie afin de les rendre capables de tuer les cellules leucémiques. C’est une vraie révolution parce qu’on a démontré qu’il y a des patients au seuil de la mort qu’on pouvait encore traiter. On a réalisé qu’on était capable de modifier les gènes des cellules immunitaires et de les injecter ensuite à des personnes malades dans des conditions relativement sécuritaires.

La multidisciplinarité n’est-elle pas l’un des éléments qui caractérisent aujourd’hui la recherche dans le domaine médical?

La recherche scientifique et médicale sera de plus en plus multidisciplinaire et axée sur la haute technologie. Les chercheurs doivent travailler avec des outils technologiques divers parce qu’on leur demande d’analyser les problèmes sous de nombreux angles. Ceci requiert donc des compétences au niveau de l’utilisation des technologies de pointe et une collaboration étroite entre les chercheurs. Par exemple, la recherche sur le syndrome de Rasmussen est le fruit d’une coopération entre des neurologues et des immunologues.

L’intelligence artificielle joue-t-elle un rôle important dans la recherche en immunologie?

Oui, de plus en plus important. Dans le domaine médical, les équipes de recherche comptent désormais dans leurs rangs des mathématiciens qui décryptent les algorithmes et des chercheurs, ayant une bonne connaissance en bioinformatique, qui pensent en termes d’intelligence artificielle. On est arrivé au bout de la recherche basée sur l’hypothèse. L’intelligence artificielle va jouer de plus en plus un rôle prépondérant dans le champ de la recherche médicale. Grâce à la bioinformatique, on peut analyser des milliers de données colligées, les “méga data”. L’intelligence artificielle pourra améliorer ce processus et permettre des découvertes inattendues. Par ailleurs, Internet joue aussi un rôle fondamental. Par exemple, un chercheur au Japon ou en Chine ayant analysé les gènes d’une cellule cancéreuse partagera, via Internet, ses données avec des chercheurs aux quatre coins du monde. C’est une caisse de résonance puissante car tout le monde progresse en même temps et a accès à la même information quasi instantanément. Il y a quarante ou trente ans, un chercheur était contraint de mener de longues recherches dans des bibliothèques. Nous sommes en plein dans une révolution technologico-informatique qui contribue significativement à l’avancement de la recherche médicale.