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Alyah ou la tentation du départ des Juifs de France

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Eliette Abécassis' 'Alyah'
Eliette Abécassis' 'Alyah' (Éditions Albin Michel)

Depuis quelques années, tout comme Esther Vidal, l’héroïne de son dernier roman, Alyah (Éditions Albin Michel), Eliette Abécassis se demande tous les jours si sa place est encore en France? Une question des plus angoissantes qui ne cesse de la tarauder.

Enseignante de français dans un collège situé dans un quartier sensible de Paris, où elle doit faire face tous les jours à l’hostilité de ses élèves qui l’invectivent avec véhémence parce qu’elle est Juive, Esther Vidal vit désormais dans une France qu’elle ne reconnaît plus. Soixante-dix ans après la Shoah, la parole antisémite s’est à nouveau libérée et les Juifs vivent dans l’angoisse d’un lendemain encore plus sombre.

Ce roman est-il autobiographique?

“Oui. Esther Vidal est un peu mon double, comme dans un miroir, même si son histoire n’est pas tout à fait la même que la mienne. L’histoire narrée dans ce roman évoque avec une grande sincérité le sentiment de malaise, d’inquiétude, et souvent de terreur, que ressent aujourd’hui la communauté juive de France. Dans certains quartiers de Paris ou dans le métro, les Juifs sont obligés de cacher leur Judéité. C’est très effrayant”, nous a confié Eliette Abécassis au cours de l’entrevue qu’elle nous a accordée récemment.

Dans des rues de Paris, les Juifs doivent éviter de porter une étoile de David. Dans plusieurs quartiers chauds, notamment aux Buttes-Chaumont, des enfants se font tabasser toutes les semaines parce qu’ils sont Juifs. Au supermarché, à la boulangerie et dans d’autres lieux publics, les parents disent “Chut!” à leurs enfants dès qu’ils prononcent le mot “synagogue” ou “Israël”… raconte Eliette Abécassis.

“Aujourd’hui, les Juifs de France ont peur. Malheureusement, en dépit des mesures de sécurité draconiennes mises en place par les pouvoirs publics pour protéger les Juifs, les actes antisémites n’ont cessé de se multiplier ces dernières années. Les tueries macabres perpétrées par des djihadistes français à Paris en janvier dernier n’ont pas freiné pour autant cette vague d’antisémitisme. Au contraire. L’antisémitisme est un symptôme de la grave crise que traverse la société française.”

Plus qu’un cri d’alarme, le livre Alyah est un cri de douleur. Ce récit bouleversant, brillamment écrit, est aussi un vibrant plaidoyer contre l’antisémitisme qui sévit en France depuis le début des années 2000.

Eliette Abécassis a commencé à écrire ce livre en août 2014, après avoir été témoin dans des rues de Paris d’une manifestation propalestinienne qui dégénéra rapidement en ratonnade antisémite.

Lors de cette manifestation, des Juifs ont été agressés violemment et des commerces israélites ont été vandalisés ou incendiés.

“Ce jour-là, des manifestants survoltés scandèrent en toute impunité l’infâme slogan: “Mort aux Juifs!” On assista à une sorte de pogrom à Paris. Comme tous les Juifs de France, j’ai été profondément attérrée par cet antisémitisme très virulent.”

En janvier dernier, après les attentats très meurtriers perpétrés par des djihadistes français contre les journalistes de Charlie Hebdo et les clients Juifs d’un supermarché cacher, Eliette Abécassis décida de réécrire entièrement son livre.

“Cette tragédie ignominieuse me terrassa complètement. Je ne faisais que penser à tous ces morts innocents. J’étais dans un gouffre noir. “Écrire, c’est mettre de l’ordre dans ses obsessions”, dit Albert Camus. C’est ce que j’ai essayé de faire en écrivant ce livre.”

D’après Eliette Abécassis, les événements tragiques qui ont meurtri la France début 2015 ont exacerbé le profond malaise qui prévaut dans la Communauté juive française depuis plusieurs années.

“Les Juifs de France ont pris une sacrée claque le 11 janvier 2015, jour de la grande marche républicaine qui a rassemblé plusieurs millions de Français pour protester contre la barbarie djihadiste. Il n’y a pas eu une manifestation aussi imposante en 2012, quand trois enfants Juifs et leur père ont été lâchement assassinés à l’entrée de l’École Ozar Hatorah de Toulouse. Est-ce qu’il y aurait eu une manifestation de cette ampleur si le 9 janvier dernier on avait seulement tué les clients Juifs du magasin Hypercacher? La réponse est évidente: non. Pourquoi l’assassinat abject d’Ilan Halimi et le meurtre odieux de trois enfants Juifs à Toulouse n’ont-ils pas suscité le même émoi dans la société française? Ça veut dire quoi? Que quand on tue des Juifs c’est moins grave que quand on tue des humoristes? C’est terriblement embarrassant de devoir poser cette question.”

Eliette Abécassis est “très inquiète” pour l’avenir de ses deux enfants. Mais partir, ce n’est certainement pas “une décision qu’on peut prendre à la légère”, admet-elle.

“Quitter ou ne pas quitter la France? C’est un grand déchirement. Et pour aller où? À Londres, à Bruxelles, à Miami, à Montréal…? Est-ce que je me sentirai mieux dans ces villes? Je n’en suis pas sûre. Faire l’Alyah? J’adore Israël, viscéralement, charnellement. Mais à chaque fois que j’y vais, je me rends compte à quel point je suis Française. Pourtant, je ne cesse de me poser cette sempiternelle question: le moment est-il venu de faire mon Alyah? Je pense qu’il ne faut pas s’installer en Israël sur le mode d’une fuite, mais, au contraire, pour atteindre un horizon qui est présent dans le coeur de chaque Juif depuis des millénaires.”

Selon Eliette Abécassis, l’Éducation est indéniablement le “meilleur antidote” contre l’antisémitisme et la xénophobie rampants qui ravagent aujourd’hui la société française.

“Ce n’est pas un hasard si l’héroïne de mon roman, Esther Vidal, est une enseignante. Pour moi, une société ne pourra point progresser et lutter contre les fondamentalismes religieux tant qu’elle ne ne conférera pas à l’Éducation un rôle prepondérant. Je suis moi-même enseignante et fille d’enseignants. Et, regrettablement, je ne vois pas que les choses changent dans l’Éducation en France. C’est pour cette raison que je suis pessimiste. Je ne suis pas une pessimiste fondamentale. Je suis une réaliste très lucide. Tant que l’Éducation nationale ne prendra pas acte du fait qu’il faut changer les mentalités, s’attaquer au problème de l’antisémitisme à la source et éduquer les jeunes Français dans une perspective républicaine, universaliste et humaniste, rien ne changera.”

D’après Eliette Abécassis, aujourd’hui, les Juifs de France sont confrontés à plusieurs menaces simultanées.

“Les Juifs de France se sentent pris en étau entre des courants antisémites  différents mais qui communiquent entre eux et se nourrissent les uns des autres: la poussée du djihadisme, la montée fulgurante de l’extrême droite, les attaques fulminantes d’une extrême gauche férocement antisioniste, l’antisémitisme quotidien des médias qui se camoufle sous les oripeaux de l’antisionisme… Ne nous leurrons pas! L’antisionisme est le nouveau paradigme de l’antisémitisme.”

L’antisémitisme se “réinvente” à chaque époque, constate Eliette Abécassis avec regret.

Au Moyen Âge, on massacrait les Juifs parce qu’on les accusait d’avoir tué le Christ. Dans les années 30, les Juifs étaient considérés comme la “race inférieure”. Aujourd’hui, c’est Israël qui est l’ennemi à abattre.

“En France, on ne peut pas dire que l’antisémitisme émane d’une catégorie particulière de la société. On a l’impression que ce terrible fléau s’est propagé partout et qu’il est devenu une doxa. C’est ça qui est terriblement angoissant. Pourquoi à chaque nouvelle époque a-t-on besoin de haïr autant les Juifs?”

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