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Berlin 1933 ou quand le passé fait écho au présent

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Daniel Schneidermann. (Jérôme Panconi/Éditions du Seuil Photo)

De 1933 à 1939, les envoyés spéciaux et les correspondants en Allemagne d’une presse démocratique ont assisté inertes à la montée et à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler.

L’antisémitisme nazi était pourtant déjà une réalité quotidienne bien ostensible.

Pourquoi ces journalistes chevronnés n’ont-ils pas alerté le monde de la nature tyrannique et raciste du régime politique nazi? Pourquoi n’ont-ils pas trouvé les mots justes pour nommer les événements politiques macabres qui se déroulaient sous leurs yeux? S’il est vrai que l’Histoire ne joue jamais la même partition, y a-t-il des similitudes entre les décennies 1930 et 2010?

Le journaliste français Daniel Schneidermann tente d’apporter des éléments de réponse à cette énigme dans un livre-enquête fouillé et des plus passionnants, Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler (Éditions du Seuil, 2019).

Après avoir épluché exhaustivement la presse de cette époque, il nous propose un aller-retour saisissant entre hier et aujourd’hui.

Analyste des médias et des images télévisuelles, Daniel Schneidermann est l’animateur de l’excellente émission Arrêt sur images, diffusée sur Internet.

 

Le déclic de votre vaste enquête a été l’élection à la présidence des États-Unis de Donald Trump.

Ce que je mets surtout en parallèle dans ce livre, ce sont des réactions médiatiques. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était le contraste entre les réactions médiatiques lorsque Donald Trump a signé un décret pour interdire l’accès au sol américain aux ressortissants de plusieurs pays musulmans et l’inertie totale du New York Times, en 1939, quand le gouvernement américain refusa au bateau Saint-Louis, transportant plus de 900 Juifs fuyant l’Allemagne nazie, d’accoster dans un port américain. Après moult péripéties, le Saint-Louis a été contraint de retourner en Allemagne. La majorité de ses passagers ont péri dans les chambres à gaz nazies. Les événements eux-mêmes, le décret Trump et l’épopée tragique du Saint-Louis, ont des points de comparaison, mais celle-ci est assez limitée. Dans le cas du Saint-Louis, il n’y a pas eu de sidération, mais une indifférence totale de la part des journaux américains. La réaction de sidération générale s’est produite plutôt en 1933, quand les correspondants en Allemagne des grands journaux américains et européens voient accéder au pouvoir un régime politique qui donne libre cours à sa barbarie et exerce une emprise inexorable sur le pays.

En 1939, quand se produit l’affaire du Saint-Louis, il me semble qu’on n’est plus dans la sidération. Ça fait 6 ans que les nazis sont au pouvoir. En 2016, quand Donald Trump est élu président des États-Unis, les journalistes américains sont hilares. La majorité d’entre eux n’arrivent pas à saisir l’ampleur de ce tsunami politique inopiné. Ils se mettent alors à faire des recherches sur la manière dont les médias, dans les années 1920 et 1930, avaient couvert l’ascension et l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Généralement, les médias rapportent des événements politiques, économiques ou sociaux qui sont prévisibles, qui s’insèrent dans un système rationnel. Avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, on était en plein dans un système irrationnel.

Au début des années 40, si les journaux nord-américains les plus influents, comme The New York Times, avaient rapporté des informations relatives à l’extermination des Juifs d’Europe, auraient-ils pu influencer le gouvernement américain et ses alliés pour qu’ils bombardent les voies ferrées menant aux camps d’extermination nazis?

Il n’y a pas de réponse à cette question lancinante. On ne peut pas réécrire l’Histoire. Avant 1941, même si le New York Times avait été plus à l’affût de ce qui se passait en Allemagne et en Europe, je ne pense pas que la ligne éditoriale de ce quotidien aurait influencé la diplomatie américaine. Mais, à partir de 1941-1942, quand l’extermination des Juifs commence, si ce journal majeur avait mieux mis en valeur les informations sur ce génocide effroyable qu’il glane à partir de 1941, et qui sont corroborées par de nombreux témoignages à partir de 1942, il aurait peut-être pu influencer les décisions stratégiques des alliés, qui refusaient de bombarder les voies d’accès à Auschwitz. Cette question a été beaucoup débattue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une démocratie comme l’Amérique était relativement sensible à ce que pouvait dire la presse à l’époque. Mais personne ne peut affirmer que si les journaux américains avaient été plus offensifs, les alliés auraient bombardé les voies ferrées menant à Auschwitz. Peut-être qu’à tout le moins cette question se serait posée au sein des états-majors alliés.

Pour certains, notre époque tumultueuse apparaît comme un écho des années 30 et 40. Pourtant, force est de constater que les différences entre aujourd’hui et cette époque sinistre sont évidentes.

Tout différencie ces deux époques. On n’est pas du tout dans le même contexte international. Aujourd’hui, on n’est pas face à une Allemagne humiliée par le Traité de Versailles qui aspire à prendre sa revanche. En 2019, aucun pays européen ne pratique l’antisémitisme d’État comme le pratiquait tous azimuts jadis l’Allemagne nazie. C’est vrai qu’il y a des bouffées d’antisémitisme en Europe, mais on n’est pas en présence d’un antisémitisme d’État. Je pense qu’on ferait une grave erreur en confondant l’antisémitisme populaire, plus ou moins important selon les pays, avec un antisémitisme d’État institutionnalisé par les administrations publiques, la police, la justice, l’éducation nationale… On n’est absolument pas dans le même cas de figure. Toutes les références actuelles aux années 30 sont insensées. Les différences sautent aux yeux. Regrettablement, des gens peu familiers avec cette époque tombent facilement dans le panneau.

Il faut reconnaître que le retour en force de l’antisémitisme en France et dans d’autres pays européens exhume des réminiscences sinistres qui rappellent l’atmosphère judéophobe qui sévissait dans le Vieux continent dans les années 30 et 40.

C’est très compliqué de passer des années 30 à aujourd’hui. Une chose est certaine: l’antisémitisme français n’est absolument pas de même nature que l’antisémitisme d’État hitlérien. Aujourd’hui, en France, il y a un vieil antisémitisme de droite qui a toujours existé. Il y a eu des périodes d’accalmie. Depuis le début des années 80, il y a un antisémitisme plus complexe qu’on associe généralement à l’islamisme, émanant des banlieues chaudes. C’est très difficile de définir clairement cet antisémitisme: est-il social, religieux ou politique, c’est-à-dire lié au conflit israélo-palestinien?

Par leur indifférence, les médias français n’ont-ils pas contribué à la banalisation de l’antisémitisme?

Est-ce que les médias français ont été aveugles à cette montée de l’antisémitisme? Sans doute qu’ils ont manqué de faire l’analyse de ce phénomène inquiétant. L’examen visant à démêler ce qui est religieux, ce qui est social et ce qui est politique dans l’antisémitisme français n’a pas été mené par les médias. Un autre reproche qui est adressé aux médias français, notamment par une partie de la communauté juive et les organes prétendument représentatifs de celle-ci, est la sous-médiatisation de l’antisémitisme. C’est une question très compliquée. Il y a en France une femme Rabbin, Delphine Horvilleur, qui est en train de devenir une célébrité médiatique, qui dit que le discours du mouvement des gilets jaunes est antisémite, ou inconsciemment antisémite, parce qu’il s’en prend aux riches, souvent associés à un stéréotype tenace: “les Juifs qui contrôlent la finance mondiale”. J’ai du mal avec ce type d’analyse des plus réductrices. J’estime qu’on a le droit de dire qu’on est pour le rétablissement de l’impôt sur la fortune sans qu’on soit qualifié d’”antisémite invétéré”. C’est vrai que lors des manifestations des gilets jaunes, certains exhibaient des pancartes stupides portant le slogan: “Macron=Rothschild”. Mais ça pose un problème de généraliser ce type de gestes disgracieux à tout un mouvement social. Nous devons être plus subtiles dans nos analyses.

Dans votre livre, vous abordez la complexe question, toujours d’une brûlante actualité, de l’impuissance d’un système médiatique face à un événement hors normes et sans précédent.

Oui. Dans les années 30, dans les pays démocratiques occidentaux, il y avait un système médiatique conventionnel et libéral, semblable à celui qui existe aujourd’hui dans nos démocraties, qui tout d’un coup s’est trouvé face à un événement sans précédent. Aujourd’hui, nous vivons aussi des événements sans précédent. Mais ils ne sont pas du même ordre que ceux qui avaient cours dans les années 30 et 40. Je vais peut-être vous surprendre en vous disant que, à mon avis, le principal événement sans précédent qu’on est en train de vivre est la crise climatique. Dans les années et les décennies à venir, nous allons connaître des bouleversements climatiques et écologiques d’une ampleur inédites. Il est indéniable que l’élection de Donald Trump à la tête du pays le plus puissant du monde est également un événement sans précédent. Jusqu’ici, on n’avait jamais vu un tel phénomène politique dans une démocratie libérale. Le profil de ce président, sa biographie, sa politique étrangère, aux antipodes de la diplomatie américaine traditionnelle… sont effarants. Un autre phénomène sans précédent: le Brexit, qui a été extrêmement surprenant et a profondément ébranlé les assises de la construction européenne. Jamais jusqu’ici un pays n’était sorti de l’Union européenne. Les principaux points de comparaison que j’établirais avec la situation qui sévissait dans les années 30 et 40, ce n’est pas l’émergence de leaders populistes, tels que Matteo Salvini en Italie, Viktor Orban en Hongrie ou Sebastian Kurz en Autriche, ni l’afflux des réfugiés, mais le fait que nous vivons aussi dans une période marquée par des événements inédits.

L’arrivée d’Internet a révolutionné le monde de l’information. Depuis, nous avons accès à de multiples sources d’information. Un contexte médiatique bien différent de celui qui prévalait dans les années 30 et 40.

Ça a changé et non. Il est clair que par rapport au paysage médiatique des années 30, alors qu’il n’y avait que des grands et des petits journaux, aujourd’hui, il y a dans les journaux et les autres médias foison de témoignages et d’opinions. Mais, fondamentalement, je ne suis pas certain que la situation ait changé énormément. En effet, l’attention qu’un lecteur ou un internaute peut accorder à l’information n’est pas infinie. Ce n’est pas parce que vous avez mille autres points de vue à votre disposition que vous avez nécessairement mille fois plus de temps pour en prendre connaissance.

On n’avait jamais vu jusqu’ici un président américain en exercice fustiger de la sorte des médias qu’il accuse de relayer de fausses informations (Fake News). C’est certainement un changement majeur dans la dynamique des relations entre le pouvoir exécutif et la presse.

Le problème de la presse est qu’elle est coincée entre sa nécessité absolue de rester crédible, c’est-à-dire que les gens puissent la lire et la croire, et le fait qu’elle est prise pour cible par Donald Trump, qui la considère comme un belligérant, un adversaire, hostile à la Maison-Blanche. Trump l’a fait descendre dans l’arène, mais en même temps il faut qu’elle arrive à demeurer crédible. De ce que j’observe, elle ne s’en sort pas si mal. Elle ne concède rien à Trump et en même temps elle lui donne la parole.

 

 

 

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