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David Ben Gourion : “Un État juif à tout prix”

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David Ben Gourion en 1950 dans un camp de transit avec des enfants yéménites. (David Eldan-Bureau de presse du Gouvernement d’Israël photo)

Pourquoi, 46 ans après sa mort, David Ben Gourion, père fondateur de l’État juif, est-il toujours très populaire en Israël?

Nous avons posé la question à son biographe, le réputé historien et journaliste d’enquête, Tom Segev.

Ce dernier retrace dans un livre imposant et très fouillé, A State at Any Cost. The Life of David Ben-GurionUn État à tout prix. La vie de David Ben Gourion—(Farar, Straus and Giroux Publisher, New York, 2019), best-seller en Israël, la vie hors norme de David Ben Gourion et ses combats politiques homériques pour doter le peuple juif, à n’importe quel prix, d’un État démocratique en Palestine.

Cet ouvrage iconoclaste deviendra certainement une biographie de référence.

Chef de file de la mouvance des “nouveaux historiens” israéliens, qui se sont attelés à écrire la “nouvelle histoire” de l’État hébreu en déboulonnant les mythes historiques tenaces ancrés au cœur de l’historiographie officielle nationale, Tom Segev est l’auteur d’ouvrages majeurs sur l’histoire d’Israël. Des livres de référence incontournables, traduits en une trentaine de langues, qui ont connu un grand succès et été l’objet de vifs débats de société en Israël. Notamment: Les premiers Israéliens (traduit en français par les Éditions Calmann-Lévy, 1998); C’était en Palestine au temps des coquelicots (Éditions Liana Levi, 2000); Le Septième million: les Israéliens et la Shoah (Éditions Liana Levi, 2003); 1967. Six Jours qui ont changé le monde (Éditions Denoël, 2008)…

Le 29 octobre, Tom Segev présentera sa biographie de David Ben Gourion à la Congrégation Shaar Hashomayim.

Dans une entrevue qu’il nous a accordée depuis New York, il nous a expliqué les différentes étapes de la genèse de cette biographie et les découvertes les plus importantes qu’il a faites lors des nombreuses recherches qu’il a menées pour écrire celle-ci.

 

Tom Segev (Dan Porges photo)

 

Relater dans le menu détail la vie de David Ben Gourion et explorer les nombreuses facettes de celle-ci n’a pas dû être une sinécure. Qu’est-ce qui vous a motivé à entreprendre un projet littéraire et de recherche aussi ambitieux?

Ce qui m’a fortement encouragé à écrire cette biographie, c’est la déclassification d’archives et de documents inédits sur David Ben Gourion: les minutes de réunions de son cabinet gouvernemental, des passages de son journal personnel qu’il tenait au jour le jour… C’était une occasion pour moi de me rapprocher du vrai Ben Gourion, un humain, en chair et en os, avec ses qualités, ses défauts et ses doutes, taraudé par le destin d’Israël et de son peuple. Un Ben Gourion réel aux antipodes du Ben Gourion mythique façonné par ses zélateurs, qui lui ont érigé des statues en béton ou en acier.

Quelle a été votre découverte majeure lors de vos recherches sur David Ben Gourion?

Ce qui m’a le plus surpris: à quel point Ben Gourion était un être sensible, émotif, romantique et poétique. Ses états d’âme changeaient souvent. Il pouvait ainsi passer rapidement d’une profonde dépression à des moments de joie incontrôlables. Ce qui est très intéressant, c’est qu’il était conscient de ces brusques changements de son état psychologique. Il les admettait avec une grande franchise. Il en parle dans ses écrits. Ainsi, quand on lit son journal, on a l’impression qu’il a été écrit par deux personnes très différentes.

Vous avez rencontré personnellement David Ben Gourion. Quel souvenir gardez-vous de ce tête-à-tête avec le bâtisseur de l’État juif?

En 1968, j’ai eu le grand privilège d’interviewer Ben Gourion — il était déjà à la retraite —, à son domicile, à Sde Boker, dans le Néguev, pour le journal hebdomadaire étudiant de l’Université hébraïque de Jérusalem, Nitzotz, dont j’étais le rédacteur en chef. J’étais accompagné par deux amis étudiants. Ce fut indéniablement l’une des rencontres les plus marquantes de ma vie. Ce jour-là, j’ai trouvé un homme aigri, désabusé et solitaire. J’avais l’impression d’être face à l’Histoire d’Israël. Je n’avais que 23 ans, lui presque 83. Je vous avoue que ma conversation avec ce géant de l’histoire d’Israël a été l’un des pics de ma longue carrière de journaliste. Commencer celle-ci avec une entrevue de Ben Gourion ne m’a certainement pas facilité la suite des choses. Ben Gourion nous avait alors affirmé, avec une assurance déconcertante, qu’il était un ardent sioniste depuis l’âge de 3 ans. J’ai encore la bande de l’enregistrement de cette entrevue. On peut entendre l’un de nous lui demander très étonné: “Êtes-vous sûr que dès l’âge de 3 ans vous saviez déjà que vous étiez un sioniste invétéré?” Ben Gourion nous a répondu catégoriquement: “Absolument. Les enfants juifs de ma ville natale, Plonsk, en Pologne, étaient tous sionistes. Ils ne voulaient pas apprendre le polonais parce qu’ils savaient qu’ils allaient vivre un jour prochain sur la Terre d’Israël. Ils ne souhaitaient qu’une seule chose: apprendre l’hébreu”. Sa réponse nous avait abasourdis. Nous nous sommes dit alors que Ben Gourion délirait un peu ce jour-là, qu’il était déconnecté de la réalité. Mais quand j’ai commencé à écrire sa biographie, j’ai effectivement réalisé que le sionisme a très tôt fait partie intégrante de son ADN. À 13 ans, il a fondé, à Plonsk, un club sioniste qui avait pour but d’enseigner et de promouvoir la langue hébraïque. Dans ce club, Ben Gourion et ses amis ont appris à lire et à parler l’hébreu. J’ai retrouvé de très belles lettres qu’il a écrites en hébreu à cette époque. Après 6 années de recherches intensives pour l’écriture de ce livre, j’en suis arrivé à la conclusion que pour Ben Gourion, le sionisme constituait le noyau de sa personnalité et l’essence de son identité. En effet, depuis son enfance, il caressait un rêve fort ambitieux qu’il est parvenu à concrétiser: créer un État juif en Palestine le plus tôt possible, sur la plus grande superficie territoriale possible, avec le maximum de Juifs et le minimum d’Arabes.

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Nous apprenons à la lecture de votre livre que David Ben Gourion n’a jamais cru à la paix avec les Arabes.

J’ai découvert aussi avec étonnement lors de mes recherches que dès le début de sa carrière politique, en 1919, Ben Gourion avait conclu que les sionistes ne parviendraient jamais à signer un traité de paix avec les Arabes. Il venait de créer l’Ahdut Ha’avoda (Unité travailliste), le parti précurseur du Parti travailliste israélien. En 1919, au cours d’une réunion publique, à Jaffa, consacrée à l’épineuse question des futures relations avec les Arabes, Ben Gourion avait déclaré sans ambages que la paix avec ceux-ci demeurerait toujours un vœu chimérique. “La majorité d’entre vous ne réalise pas encore qu’il n’y aura jamais une solution à ce problème car nous sommes en plein dans un conflit national. Nous, Juifs sionistes, voulons la Palestine comme nation et les Arabes sont résolus aussi à atteindre le même objectif. Je ne connais pas un seul Arabe qui accepterait que la Palestine soit entièrement sous le contrôle des Juifs”, avait lancé tout à trac Ben Gourion au cours de cette discussion tendue. Il fera sienne cette assertion jusqu’à la fin de sa vie. Il y a 100 ans, il était déjà arrivé à la conclusion que le conflit entre Juifs et Arabes était insoluble et que la paix était donc inatteignable. Pour Ben Gourion, à défaut de résoudre le conflit israélo-arabe, il fallait le gérer au jour le jour. Aujourd’hui, la majorité des Israéliens et des Palestiniens adhèrent à ce point de vue, qui en 1919 était considéré comme jusqu’au-boutiste.

Vous nous apprenez qu’en 1947, David Ben Gourion voulait reporter de quelques années la création officielle de l’État d’Israël. Pourquoi un tel revirement politique?

En 1947, Ben Gourion croit que les forces armées d’Israël sont très faibles et ne seront pas en mesure de défendre le pays contre l’attaque imminente de plusieurs armées arabes coalisées. Il décide alors de se rendre à Londres afin de convaincre le gouvernement britannique de prolonger de quelques années le mandat de la Grande-Bretagne sur le territoire de la Palestine. Il a à ce sujet des discussions intenses avec le ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, Ernest Bevin, et d’autres ministres du gouvernement de Londres. Il ne parviendra pas à les convaincre. Les Britanniques ne voulaient absolument pas prolonger leur présence en Palestine, particulièrement à un moment où la vague de décolonisation battait son plein. Ils venaient de quitter l’Inde. En Palestine, les Britanniques devaient affronter des groupes terroristes juifs et arabes, des manifestations quotidiennes, une crise économique aiguë provoquée par la Deuxième Guerre mondiale… Ben Gourion voulait reporter de 5 à 10 ans ans la déclaration d’indépendance d’Israël. L’Histoire a fini par déjouer ce plan qui paraissait à beaucoup de sionistes totalement insensé après l’effroyable tragédie de l’Holocauste dans laquelle six millions de Juifs avaient péri.

Selon vous, David Ben Gourion a exploité la notion de “force de travail juive” à des fins idéologiques et politiques alors que pour des historiens du sionisme celle-ci n’avait qu’une seule finalité: créer un “nouveau Juif” sur la Terre ancestrale d’Israël.

Ces deux notions ne sont pas contradictoires. Ben Gourion prônait sans cesse deux idéaux: créer en Palestine un nouveau Juif, aux antipodes du Juif vulnérable de la diaspora, et cultiver la terre, une tâche à ses yeux essentielle pour qu’un peuple puisse acquérir un droit sur celle-ci. L’objectif de son raisonnement était purement nationaliste: remplacer les travailleurs arabes par des travailleurs juifs. Il y a un lien direct entre cet objectif et la tragédie palestinienne de 1948. Ben Gourion était arrivé à la conclusion qu’un État juif avait impérativement besoin d’une majorité juive solide et d’une présence minimale d’Arabes. La substitution des travailleurs arabes par des travailleurs juifs a été la principale cause du premier conflit national qui a opposé les Juifs et les Arabes en Palestine.

En 1948, alors que la première guerre israélo-arabe s’intensifiait, David Ben Gourion était-il au courant de l’expulsion des Arabes palestiniens de plusieurs villages?

En ce qui a trait à la très controversée question de l’expulsion des villageois arabes pendant la guerre de 1948, il n’y a pas eu un ordre central explicite qui a été donné. Il ne faut pas oublier que pour les sionistes, c’était une guerre décisive pour la survie de l’État juif naissant. Je vous prie de rapporter rigoureusement ce que je vais vous dire. En 1948, alors que la première guerre israélo-arabe faisait rage, des Arabes ont quitté leur terroir natal de leur propre gré, d’autres ont fui pour échapper aux combats, d’autres ont été contraints de fuir parce que les combattants juifs employaient à leur encontre des méthodes d’intimidation — comme ouvrir le feu sur leurs villages —, d’autres ont été expulsés de leurs villages. Ces quatre situations sont vraies. Mais, il faut éviter les généralisations. En effet, un événement s’étant produit dans un lieu spécifique ne s’est pas répété nécessairement ailleurs. Les origines de la tragédie palestinienne font partie d’une histoire extrêmement complexe. Celle-ci est toujours l’objet de virulents débats entre Israéliens et Palestiniens et entre historiens israéliens. Cependant, une seule question ayant trait au conflit israélo-palestinien n’est pas du tout débattue en Israël puisqu’elle fait l’objet depuis 1948 d’un large consensus populaire: le retour des réfugiés palestiniens dans leur terre natale. Les gouvernements israéliens qui se sont succédé au pouvoir ont toujours opposé une fin de non-recevoir à cette requête formulée avec insistance par les Palestiniens depuis 71 ans.

Selon vous, la tragédie palestinienne est le péché originel d’Israël jamais absous.

Je regrette que les Israéliens n’aient toujours pas reconnu leur responsabilité dans la tragédie palestinienne. Ils sont toujours dans le déni de ce drame. Tout au long de sa vie, Ben Gourion a été aussi dans ce déni. Il invoquait des justifications pour ne pas reconnaître la responsabilité d’Israël dans ce grand drame humain. Conscient que la tragédie palestinienne était problématique pour la cause sioniste et pour son image d’humaniste, Ben Gourion l’esquivait sans cesse. Dans son journal, il invoque toutes sortes d’arguments justificatifs pour minimiser la responsabilité d’Israël. Pour lui, le sionisme allait devoir payer un prix très élevé pour créer l’État d’Israël. C’est pour cette raison que mon livre s’intitule “Un État à tout prix”. Ben Gourion était prêt à payer très cher la réalisation de son vieux rêve. Ce tribut était la souffrance des Juifs qu’il a amenés en Palestine à une époque où il n’y avait ni logements, ni travail, ni écoles, ni hôpitaux et où la nourriture était rationnée. L’objectif le plus prioritaire était de peupler la Terre d’Israël afin de prévenir le retour des réfugiés palestiniens. Les nouveaux immigrants étaient confrontés à de grands problèmes sociaux, dont certains perdurent encore aujourd’hui. Mais pour parvenir à créer l’État d’Israël, il a fallu parfois recourir au mensonge et faire des choses antidémocratiques et illégales.

David Ben Gourion était vigoureusement opposé à l’occupation des territoires Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza.

Absolument. En 1948, Ben Gourion était déjà très réfractaire à l’idée qu’Israël occupe un jour la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est. Il était farouchement opposé à cette option militaire car il ne voulait pas qu’Israël contrôle une population arabe palestinienne composée de nombreux réfugiés. Entre 1948 et 1967, Ben Gourion a continué à s’opposer fermement à l’occupation de ces territoires palestiniens. Il aurait été favorable à la conquête de ceux-ci si une population palestinienne n’y vivait pas. En 1967, avant l’éclatement de la guerre des Six jours, il craignait que les forces armées d’Israël ne soient pas prêtes à affronter une coalition d’armées arabes et que les Égyptiens bombardent Tel-Aviv et le complexe nucléaire situé à proximité de Dimona. Il estimait qu’il était préférable d’éviter une confrontation militaire avec les pays arabes. Après l’occupation par Israël de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et du secteur oriental de Jérusalem, il a établi une distinction entre ces territoires. Selon lui, sous aucune condition, Jérusalem ne devrait être restituée aux Arabes. Il a même proposé que les murs ceinturant la ville sainte soient démolis afin d’unifier celle-ci. Il était aussi contre l’occupation du plateau du Golan. Mais il a vite changé d’avis après avoir visité celui-ci. Il a alors pris conscience de l’importance sur le plan stratégique du Golan. Après la guerre des Six jours, Ben Gourion était favorable à la rétrocession de certains territoires occupés palestiniens, mais jamais dans leur intégralité.

Beaucoup de Sépharades ont reproché à David Ben Gourion d’avoir adopté une attitude raciste à leur égard. Partagez-vous ce point de vue controversé?

Pour Ben Gourion, il y avait un lien étroit entre la tragédie de l’Holocauste et l’Aliya des Juifs des pays arabes. À ses yeux, l’Holocauste n’était pas un un crime contre l’humanité, ni un crime contre le peuple juif, mais avant tout un crime contre l’État d’Israël. Il considérait que l’extermination des Juifs par les nazis avait considérablement amoindri le bassin démographique sur lequel le mouvement sioniste comptait pour édifier un État juif en Palestine. Les nazis avaient éradiqué brutalement une partie importante des futures forces vives de l’État juif. Il fallait donc trouver rapidement une alternative pour pallier cette hécatombe démographique. Ben Gourion a alors découvert les Juifs des pays arabes, dont quasiment personne, y compris Theodor Herzl, n’avait entendu parler auparavant. Mais il pensait qu’à l’instar des Juifs européens qui avaient adopté des pans de la culture du Vieux continent, les Juifs des pays arabes avaient aussi intégré dans leurs us et coutumes de nombreux éléments de la culture arabe. Il craignait que ces derniers aient beaucoup de difficulté à contribuer à l’édification du nouvel État d’Israël parce qu’ils n’avaient pas les habiletés ni les qualifications pour bâtir un État moderne et démocratique. Son attitude envers les Juifs des pays arabes était-elle empreinte de racisme, comme certains le lui reprochent encore aujourd’hui? Je ne le crois pas. Parce que le racisme, c’est haïr l’Autre. Or, Ben Gourion n’éprouvait aucune haine envers les Juifs natifs des pays arabes. Il pensait simplement que ces derniers ne seraient pas utiles au pays. Par exemple, il craignait que leur présence au sein de l’armée israélienne ne ramène celle-ci au niveau des armées arabes. Cependant, il est vrai que beaucoup de fonctionnaires œuvrant dans l’administration de l’État d’Israël naissant, chargée de l’intégration et de l’absorption des nouveaux immigrants, étaient opposés à la venue des Juifs orientaux. C’était, sans aucun doute, une attitude raciste. Ben Gourion était un homme pragmatique. Il estimait simplement que l’intégration des Juifs originaires des pays arabes dans la société israélienne serait pour ces derniers une épreuve ardue. Il était aussi convaincu que le rêve sioniste était foncièrement européen.

En 2019, y a-t-il encore un “problème sépharade” en Israël?

Soixante et onze ans après la fondation d’Israël, ce problème n’a pas été encore résolu. Nous le constatons aujourd’hui dans l’attitude raciste adoptée par beaucoup d’Israéliens à l’égard des Juifs éthiopiens, qui sont confrontés aux mêmes épreuves, sinon pires, auxquelles les Juifs originaires du Maroc ont fait face dans les années 50, 60 et 70. Chose certaine, nous ne sommes pas à la veille de dénouer ce problème qui date de l’époque de Ben Gourion. Les Israéliens ont été incapables jusqu’ici de définir une identité nationale commune. Israël est une société tribale morcelée. Chaque communauté se comporte comme une tribu. C’est l’un des deux grands problèmes que Ben Gourion nous a légués. Le deuxième est l’impossibilité d’aboutir à la paix avec les Palestiniens et les Arabes. Mais, en dépit de ces deux problèmes majeurs, Israël est indéniablement l’un des plus dramatiques succès du XXe siècle. Si vous jetez un coup d’œil aux statistiques internationales, celles de l’ONU, l’UNESCO, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)… vous constaterez qu’au chapitre du niveau de vie, Israël se classe, sur un total de 170 nations, parmi les 15 premières. Les Israéliens vivent beaucoup mieux que la majorité des autres peuples de la Terre. Nous, Israéliens, avons le privilège de vivre dans une démocratie, alors que la majorité des peuples du monde vivent encore sous la férule d’une dictature. Nous sommes capables de nous défendre grâce à une armée puissante, à la fine pointe de la technologie, nous sommes citoyens d’une superpuissance dans le domaine de la haute technologie… et avons même remporté l’année dernière le concours européen de la chanson, Eurovision. Toute une prouesse!

Comment expliquer la grande popularité dont David Ben Gourion jouit encore aujourd’hui en Israël?

En Israël, mon livre a pendant plusieurs mois caracolé en tête dans la liste des best-sellers, catégorie “non-fiction”. Pendant que je l’écrivais quatre autres biographies de Ben Gourion sont parues. Au même moment, un film-documentaire datant de 1968, Ben Gourion. Testament politique — un long entretien inédit dont la pellicule à été retrouvée par hasard au fond d’un tiroir de la Fondation de Spielberg, à l’Université hébraïque de Jérusalem —, prenait l’affiche dans les cinémas en Israël. Ce documentaire a suscité un grand engouement du public israélien. Imaginez des gens sollicitant les services d’une gardienne pour leurs enfants, se cassant la tête pour trouver une place de stationnement, se pressant d’acheter un billet de cinéma pour visionner une entrevue avec un politicien! Un phénomène étonnant et des plus rarissimes par les temps qui courent. Il n’y a pas une journée où le nom de Ben Gourion n’est pas évoqué dans les médias israéliens. L’explication de ce grand intérêt pour le père fondateur de l’État hébreu est simple: les Israéliens sont en quête depuis longtemps de leaders politiques dotés de trois qualités fondamentales: le sens politique, une vision, de l’intégrité. Trois qualités qui font cruellement défaut à Benyamin Netanyahou. En juillet dernier, celui-ci a organisé une petite fête pour célébrer le fait qu’il venait de dépasser, d’une journée, la longévité de Ben Gourion au poste de premier ministre d’Israël. C’était très important pour Netanyahou de souligner cet événement parce qu’il se soucie énormément de la place qu’il occupera dans l’histoire d’Israël et de l’image qu’il laissera dans celle-ci.

En Israël, pendant longtemps, les travaux des “nouveaux historiens” ont suscité de vives controverses et ont été fortement discrédités. Sont-ils mieux acceptés aujourd’hui?

L’épithète “nouveaux” nous a été accolée au début des années 80 par des intellectuels français. Comme vous le savez probablement, les Français adorent conférer des étiquettes idéologiques à des groupes d’universitaires ou d’intellectuels. Mais ceux qu’on désigne comme les “nouveaux historiens” israéliens sont aujourd’hui de “vieux historiens” âgés de 70 ou 80 ans. Nos travaux ne sont plus source de controverses dans la société israélienne. Aujourd’hui, les “nouveaux historiens” israéliens sont de jeunes chercheurs qui ne doivent plus composer avec les problèmes politiques avec lesquels les historiens de ma génération ont dû composer. Ils consacrent plutôt leurs recherches et leurs livres à d’autres sujets moins sulfureux: la culture, la littérature, la gastronomie… S’il est vrai que dans les années 80 et 90, les travaux des “nouveaux historiens”, basés essentiellement sur des archives et des documents déclassifiés, avaient suscité de grandes controverses dans la société israélienne, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ces travaux ne sont quasiment plus contestés, à part par une poignée de nostalgiques acariâtres de l’image d’épinal d’Israël, que nous avons déboulonnée. Dans les années 80 ou 90, ma biographie de Ben Gourion aurait été considérée comme un affront national. Aujourd’hui, ce livre a été fort bien accueilli par les Israéliens. Les controverses stériles sur cette question sont révolues.

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