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Élections en Israël: retour à la case départ?

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Avi Pazner

En Israël, les élections législatives du 2 mars dernier n’ont pas permis de dénouer la crise politique qui sévit depuis presque un an. Retour encore une fois à la case départ ?

Nous avons posé la question à Avi Pazner.

Ancien conseiller de plusieurs premiers ministres d’Israël, ex-porte parole du gouvernement d’Israël, président mondial émérite du Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël et ancien Ambassadeur d’Israël en France et en Italie —il a été, au début des années 90, l’architecte de la normalisation des relations diplomatiques entre l’État d’Israël et le Vatican—, Avi Pazner est un fin connaisseur des rouages complexes de la politique israélienne.

Il nous a accordé une entrevue depuis Tel-Aviv.

Malgré le bon score du Likoud aux élections législatives du 2 mars dernier, le résultat final de celles-ci s’apparente aux résultats des deux scrutins précédents: l’impossibilité de former une majorité.

C’est la troisième élection législative en moins d’un an. Le résultat de celle-ci est tout aussi préoccupant : nous sommes toujours confrontés à une situation de blocage politique. Le bloc de droite (Likoud + partis nationalistes et religieux), qui a obtenu quelques sièges de plus que lors des élections de septembre 2019, et le bloc de centre-gauche (Bleu-Blanc+ partis de gauche) n’ont pas engrangé assez de voix pour former un gouvernement majoritaire. La droite a obtenu 58 sièges et le centre-gauche 47. Quant aux 15 députés arabes élus, ils n’ont pas encore dit s’ils soutiendraient ou non un éventuel gouvernement constitué par le bloc de centre-gauche. Pour le moment, il n’y a aucun vainqueur, même si le soir des élections, le premier ministre actuel, Benyamin Netanyahou, a déclaré qu’il était le gagnant de ce troisième scrutin. En ce qui a trait aux scores des différents partis, il est vrai que le Likoud est arrivé en tête. Mais ce résultat est insuffisant pour lui permettre de former une coalition gouvernementale. Pour y parvenir, il faut qu’il ait une majorité à la Knesset : 61 députés.

Pour dénouer une fois pour toutes ce blocage politique la seule issue n’est-elle pas une réforme du système électoral israélien ?

Absolument. Mais ce vœu, partagé par une majorité d’Israéliens, demeurera pieux tant qu’il n’y aura pas un gouvernement majoritaire. On ne pourra pas procéder à une réforme électorale avec une majorité simple, une majorité absolue est nécessaire. Donc, on n’est pas à la veille de réformer le système électoral israélien. Dans les années 90, Israël a brièvement expérimenté l’élection directe du premier ministre. Cette expérience électorale ne s’est pas avérée concluante. Cinq ans plus tard, on a recommencé à voter pour des partis, plutôt que pour des individus, parce qu’il était trop difficile, après avoir élu le premier ministre, de former une coalition gouvernementale stable. La situation était pire que celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle favorisait une fragmentation des partis. Nous sommes donc retournés à un système de scrutin basé sur la proportionnelle intégrale tout en élevant à 2,5% le seuil d’éligibilité pour qu’un parti politique puisse accéder à la Knesset. Ce qui a eu pour résultat de diminuer le nombre de partis représentés à la Knesset. Mais ça n’a pas résolu le problème de fond: deux blocs incapables de former un gouvernement majoritaire.

LIRE AUSSI: UNE QUATRIÈME ÉLECTION EN ISRAËL UN SCÉNARIO PLAUSIBLE?

Benny Gantz, Avigdor Lieberman et les leaders de la Liste arabe unifiée semblent résolus à évincer Benyamin Netanyahou du pouvoir, considérant que ce dernier est l’unique responsable de la crise politique qui sévit actuellement en Israël. Parviendront-ils à leur fin ?

Le bloc de centre-gauche continue à réitérer son souhait de former un gouvernement d’union nationale avec le Likoud, mais sans Benyamin Netanyahou. Aux yeux des leaders de cette coalition de partis de centre-gauche, l’unique écueil est Netanyahou, qui fait face à trois inculpations judiciaires: corruption, fraude et abus de confiance. Ils reprochent à ce dernier de s’accrocher désespérément au pouvoir. Mais ce ne sont que des paroles creuses parce que aujourd’hui le Likoud, c’est Netanyahou. Il est le chef incontesté de ce parti qui l’a reconduit à sa tête démocratiquement à la suite de la tenue d’une primaire. Force est de rappeler aussi que Netanyahou a été le principal artisan de la remontée électorale du Likud le 2 mars dernier.

Pour l’empêcher de se maintenir au pouvoir, les adversaires de Benyamin Netanyahou envisagent même de faire voter à la Knesset une loi empêchant tout homme politique faisant face à la justice d’assumer la fonction de premier ministre. Cette législation a-t-elle des chances d’être adoptée ?

Même si cette loi est votée à la Knesset, elle ne pourra pas être mise en oeuvre rétroactivement. Il faudra donc attendre la tenue d’une quatrième élection pour que cette législation puisse être appliquée. Je ne crois pas que le public israélien est prêt pour une quatrième élection. Il ne cesse de demander avec insistance aux dirigeants des principales formations politiques de tout faire pour éviter ce scénario catastrophe.

Il manque au bloc de droite trois sièges pour pouvoir former un gouvernement majoritaire. Benyamin Netanyahou parviendra-t-il à convaincre trois députés de partis rivaux de rejoindre les rangs du Likoud ?

J’estime que c’est totalement immoral d’aller dégoter des déserteurs dans d’autres partis. Certains pensaient que le bloc de droite allait obtenir 60 sièges et qu’il serait donc facile pour celui-ci de dénicher un transfuge dans un parti rival en lui offrant par exemple un portefeuille ministériel. Il n’en demeure pas moins que c’est une approche politique complètement immorale. Cette tentative du Likoud de débaucher des élus d’autres partis a été très mal perçue par le public israélien qui considère que ce type de stratagème doit être banni dans une démocratie. Maintenant que le bloc de droite n’a que 58 sièges, la probabilité d’attirer trois transfuges est quasi nulle.

Quelle est selon vous l’issue la plus réaliste pour mettre un terme à cette situation de blocage politique ?

Nous avons environ deux mois pour trouver une solution à ce grand problème. Or, à mon avis, l’unique issue pour dénouer ce blocage politique est la constitution d’un gouvernement d’union nationale. Après l’élection de septembre 2019, on espérait que ce scénario se concrétiserait. Regrettablement, ça n’a pas été le cas. Il n’y a pas une autre alternative. C’est le seul moyen d’avoir un gouvernement avec une base large. Un gouvernement, de droite, de gauche ou de centre, avec 61 députés ne pourra pas gouverner un pays comme Israël car il sera toujours à la merci des caprices d’un de ses membres. Dans le passé, des gouvernements de 61, et même de 62, députés ne se sont pas avérés viables. Israël a urgemment besoin d’un gouvernement qui puisse s’appuyer sur une majorité nette.

Quels scénarios politiques sont les plus plausibles ?

J’exclus évidemment la possibilité qu’Avigdor Lieberman se joigne à un bloc de droite comprenant des partis orthodoxes. Il l’a dit et redit avant et après les élections. Le bloc de droite ne pourra pas former un gouvernement avec 58 députés. Il reste donc deux options: un gouvernement d’union nationale, qui est l’alternative la plus réaliste, ou un gouvernement minoritaire soutenu par la Liste arabe unifiée. Ce dernier scénario comporte un haut risque parce qu’un gouvernement comptant sur l’appui de la Liste arabe ne pourra tenir que deux ou trois mois au maximum. Pour éviter la tenue d’un quatrième scrutin, il faudra que les deux grands blocs entament prochainement des pourparlers pour constituer un gouvernement d’union nationale. C’est mon espoir parce que sinon nous nous acheminerons vers une quatrième élection que la grande majorité des Israéliens ne veulent pas.

Les Arabes d’Israël constituent désormais la troisième force politique du pays. Ces derniers ne sont-ils pas les véritables gagnants des élections du 2 mars dernier ?

Le score électoral réalisé par la Liste arabe unifiée le 2 mars reflète la proportion des Arabes en Israël: 20% de la population. Jusque-là, beaucoup d’Arabes s’abstenaient de voter lors des élections législatives car ils considéraient que ça ne leur rapportait rien de concret. Ils n’étaient représentés à la Knesset que par 11 ou 12 députés. Le 2 mars, ils ont voté en grand nombre. Résultat: 15 députés arabes siègeront à la prochaine Knesset. Les Arabes seront représentés par un bloc parlementaire très important mais qui ne fera jamais partie d’un gouvernement. Imaginez un instant le scénario suivant: Israël est attaqué par le Hamas depuis Gaza ou le Hezbollah depuis le Sud-Liban, Tsahal riposte vigoureusement… Que feraient alors les députés arabes membres d’un gouvernement de centre-gauche? La seule possibilité: que la Liste arabe unifiée appuie de l’extérieur celui-ci. Mais ce scénario est aussi à haut risque puisque à la moindre crise le gouvernement pourrait tomber.

Dans ce contexte politique ardu, le plan de paix pour le Proche-Orient proposé par le président américain Donald Trump ne risque-t-il pas d’être expédié aux calendes grecques ?

Le plan de Donald Trump est un très bon plan de paix, mais il ne peut pas être appliqué pour le moment pour deux raisons. 1- Parce que les Palestiniens l’ont complètement rejeté. 2- Tant qu’il n’y aura pas un gouvernement stable en Israël ce plan de paix ne pourra pas être mis en œuvre. Je ne veux pas dire pour autant que le plan Trump est mort-né, mais il restera dans le placard tant que les Palestiniens ne manifesteront pas un minimum d’intérêt pour celui-ci et qu’Israël ne sera pas dirigé par un gouvernement majoritaire.

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