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“Il faut accepter l’Autre dans sa différence”

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Le Rabbin Jacob Levy

Né dans la ville marocaine de Fès, ancien Grand Rabbin de Genève et de Grenoble, Jacob Levy est, depuis 2002, le leader spirituel de la Congrégation sépharade Beth Rambam de Côte Saint-Luc.

Il nous a livré, au cours d’une entrevue, quelques réflexions sur les fêtes de Roch Hachana et de Kippour et sur les perspectives d’avenir des traditions sépharades dans un monde où la globalisation identitaire bat son plein.

Quelle est la singularité de la fête de Roch Hachana?

Roch Hachana est une journée extrêmement faste, et très forte, sur le plan spirituel. Elle va déterminer ni plus ni moins tout le restant de l’année. Nos Maîtres nous exhortent à ne pas nous mettre en colère cette journée solennelle, mais, au contraire, à être joyeux, à étudier et à dormir le moins possible afin d’exploiter celle-ci de la manière la plus constructive possible. Mais la signification de Roch Hachana est surtout reliée au Chofar.

Les sons du Chofar sont de deux types: le son appelé Tékia, qui est long, sans aucune imperfection. Les Rabbins disent que c’est un son de joie. Et deux autres sons qui sont saccadés. Les Rabbins disent qu’ils rappellent deux types de pleur, l’un de tristesse, l’autre de joie. On sait ainsi que l’année qui arrive aura certainement son lot de problèmes et de soucis, mais on termine l’année qui s’écoule par un son parfait. On commence par quelque chose de positif et on termine par quelque chose de positif. Le son long doit être aussi long, et même plus long, que les sons saccadés. Celui qui écoute le Chofar retiendra surtout les deux sons de joie, celui du début et de la fin.

Par ailleurs, à Roch Hachana, on dresse la plus belle table de l’année. Certains croient que c’est la table du Séder qui est la plus belle. Ce n’est pas le cas puisqu’on y retrouve le Maror, les herbes amères, et la Matza, qui n’est pas facile à digérer. La table de Roch Hachana est douce et bonne. On mange tout ce qui est nouveau. Elle nous fait prendre conscience que, finalement, la vie est un renouveau permanent. Donc, nous mangeons tous ces légumes et fruits pour commencer sur un pied droit la nouvelle année. On mange des victuailles douces parce qu’on veut que la nouvelle année soit douce.

Qu’est-ce qui distingue Roch Hachana du Jour de Kippour?

Les Rabbins établissent une distinction entre ces deux journées cardinales du calendrier hébraïque. Roch Hachana, c’est le jour où on est jugé par rapport à notre bien-être matériel, c’est-à-dire par rapport à ce que nous possédons. Notre Parnassa est déterminée de Roch Hachana à Roch Hachana. Notre jugement à Roch Hachana a trait à ce que Dieu doit nous prodiguer pour que nous nous réalisions sur le plan matériel. Mais une fois que Dieu nous a donné ces moyens matériels, mettrons-nous en pratique ce qui nous est demandé? Par contre, à Kippour, on est jugé sur le plan de nos actions. Il y a donc deux jugements. Kippour est surtout une journée de réflexion, de repentance. C’est ce qui différencie clairement Roch Hachana de Kippour.

Envisagez-vous avec optimisme ou pessimisme l’avenir de la tradition sépharade?

De mon point de vue, il est clair que la tradition sépharade va se perpétuer essentiellement en Israël. En dehors d’Israël, les Sépharades sont un peu déboussolés. Feu le Rav Ovadia Yossef a réussi, on doit le dire haut et fort, à conférer une place de choix sur le plan religieux aux traditions sépharades millénaires. Il est parvenu à prouver à nos frères Ashkénazes que nous, Sépharades, avons aussi des géants de la Torah auxquels nous nous référons. Nous n’avons aucune raison d’aller boire dans des traditions qui ne sont pas les nôtres. En Israël, le séphardisme a été réhabilité grâce au travail éducatif et social admirable accompli sous la houlette du Rav Ovadia Yossef. Il a été l’instigateur d’un courant religieux auquel de nombreux Sépharades israéliens ont adhéré. Dans la diaspora, ce courant n’a pas eu le même impact. C’est pourquoi les Sépharadim n’ayant pas connu et vécu dans ce giron sont un peu désarçonnés. Force est de constater que dans la diaspora, la tradition sépharade se perd au fur et à mesure du temps.

Quel regard portez-vous sur le séphardisme à Montréal?

Je regrette qu’à Montréal, les Sépharades aient fait leurs des traditions purement ashkénazes. Par exemple, dans la tradition ashkénaze, après la cérémomie religieuse sous le dais nuptial, les nouveaux mariés vont s’isoler dans une chambre. On appelle ça le Yihoud. Cette coutume ashkénaze est étrangère à la tradition sépharade. Par ailleurs, quand elle sort de cette chambre, la mariée doit se couvrir la tête. Il y a là des incidences halakhiques que les Sépharades religieux ne connaissent pas. Vu qu’en dehors d’Israël les structures communautaires sont essentiellement ashkénazes, c’est le cas aussi à Montréal, les Sépharades ont emboîté le pas dans cette perspective, souvent inconsciemment.

Un autre exemple très fort et contre lequel je m’élève: dans la tradition sépharade pure, les autorités rabbiniques n’avalisent pas un divorce à tour de bras. L’incompatibilité d’humeur, invoquée par un couple qui se présente devant le Beth Din pour divorcer, n’est pas un argument suffisant pour prononcer un divorce, surtout s’il s’agit d’une famille comptant quatre, cinq ou six enfants. Je constate qu’au Beth Din de Montréal, certains divorces sont faits de manière expéditive alors que le couple concerné aurait pu être sauvé par l’intermédiaire d’un Chalom Bait. Les Sépharadim sont souvent impulsifs, ils décident de divorcer sur un coup de tête. À mon sens, les autorités rabbiniques du Beth Din de Montréal n’ont pas toujours une juste appréciation de certains cas de divorce. J’ai travaillé dans des tribunaux rabbiniques en Israël, à Tel-Aviv et à Jérusalem, où j’ai pu constater que quand un couple souhaitait divorcer, on leur demandait de réessayer de cohabiter pendant six mois, d’aller voir un conseiller matrimonial, pas forcément religieux, d’amener ensuite un rapport de celui-ci attestant que le couple n’était pas tenable.

Un autre exemple éloquent est celui de la Shéhita. J’ai importé de la viande d’Argentine Halak Beth Yossef, certifiée par le Grand Rabbinat d’Israël. Les autorités du Vaad Ha’ir de Montréal ont pris toutes les dispositions pour faire avorter mon projet qui n’avait qu’un but: rendre service aux familles les plus nécessiteuses qui ont de plus en plus de difficulté à consommer de la viande casher à cause de son prix exorbitant. Le coût de la viande casher de grande qualité que je proposais était deux fois et demie inférieur à celui en vigueur dans les boucheries et les magasins d’alimentation israélites de Montréal. Des Rabbins m’ont aussi fortement encouragé à abandonner ce projet. Les motifs invoqués par le Vaad Ha’ir n’étaient pas dictés par des injonctions religieuses mais plutôt par des considérations d’ordre politique. J’ai eu l’occasion de parler de ce dossier avec un haut responsable du Beth Din de Montréal, le Rabbin Weiss. Je n’ai jamais eu de réponses à mes questions ni à mes étonnements.

La rigidité sur certaines questions épineuses des autorités rabbiniques ashkénazes ne s’explique-t-elle pas par le fait que la Halakha est immuable?

Les Rabbins sépharades ont toujours fait preuve de pragmatisme en matière de Halakha. Ils parvenaient à sortir avec habileté de la rigidité de la Halakha pour aider, avec sagesse et perspicacité, leurs coreligionnaires à surmonter les épreuves les plus ardues de la vie, dont le divorce. Pragmatisme ne veut pas dire renier l’essence d’une tradition. Dans la mentalité sépharade, il y a toujours eu une plus grande ouverture, une plus grande tolérance, un cœur qui milite plus à l’avant. Regrettablement, cet esprit d’ouverture est manquant dans la traditition orthodoxe ashkénaze.

Comment expliquer qu’un grand nombre de Rabbins sépharades suivent les injonctions prescrites dans la tradition religieuse ashkénaze plutôt que celles consignées dans la tradition sépharade?

 La majorité des Rabbins sépharades ont été formés en Israël dans des Yéchivot ashkénazes. Celles-ci sont beaucoup plus célèbres, renommées et importantes que les Yéchivot sépharades. J’ai eu la chance d’étudier à la Yéchiva sépharade Porat Yossef de Jérusalem. Les Rabbins sépharades qui n’ont pas été formés dans une Yéchiva sépharade ne transmettent pas les sensibilités, les valeurs et les traditions sépharades. Ils ont essentiellement comme référence les grands Maîtres ashkénazes de la Torah.

La communauté sépharade de Montréal a connu de profondes mutations au cours des vingt dernières années, particulièrement en ce qui a trait à la pratique religieuse. Les instances dirigeantes de cette communauté ont-elles pris réellement la mesure de ces changements majeurs?

Il est indéniable qu’il y a eu une évolution très claire en ce qui a trait à la pratique de la religion juive. De nombreux jeunes Sépharades ont renoué fortement avec leur identité et se sont investis dans l’étude de la Torah. Le Web et les médias sociaux ont largement contribué positivement à ce mouvement très fort de Techouva. Aujourd’hui, il y a une diffusion très large de la Torah, qui désormais est à la portée de tous.

Il y a un retour vers la Torah, certes, et c’est excellent. Que Dieu fasse que ce mouvement se perpétue. Mais en même temps, on constate chez un bon nombre de jeunes ayant fait Techouva un repli sur eux-mêmes et un manque d’ouverture à l’égard de l’Autre. Ils ne veulent plus manger chez leurs parents. Souvent, ils n’essayent même pas d’aider ces derniers à s’adapter à leur nouvelle situation, à les ramener vers eux. Il y a une cassure entre la génération passée et la génération montante. C’est vraiment dommage parce que sous aucun prétexte notre Torah doit nous éloigner de l’Autre. L’objet même de la Torah est d’unir, de rassembler et de vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure, avec l’Autre. Parfois, celui qui emboîte le pas à la Torah n’a pas une personnalité assez prononcée pour pouvoir aller vers l’Autre ou attirer l’Autre vers lui. Il manque, je crois, cet aspect fondamental dans ce mouvement de Techouva. Un autre écueil: le dialogue est ardu avec les jeunes Sépharades ayant adhéré à des groupes orthodoxes non sépharades. L’échange n’est pas facile, ni rationnel. Chacun se cantonne de manière rigide dans ses positions et on n’a pas la possibilité de dialoguer. Ces difficultés font partie de la réalité qui prévaut aujourd’hui dans le monde sépharade.

À Montréal, y a-t-il une collégialité dans les milieux rabbiniques?

Il est clair qu’il y a beaucoup d’individualisme. Chaque communauté se referme sur elle-même. Il n’y a pas d’échanges entre les différentes communautés, ni entre les Rabbins à la tête de celles-ci. On se salue cordialement, poliment, mais ça s’arrête là. C’est peut-être un phénomène nord-américain. Chaque Rabbin travaille dans sa sphère, dans sa communauté.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux membres de notre communauté à l’aube du nouvel an juif?

Il faut accepter l’Autre dans sa différence et se rapprocher de lui. Mais le message qui me paraît le plus important et le plus pressant à la veille de la nouvelle année, c’est notre retour en Terre d’Israël, compte tenu de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Moi, je prépare sérieusement mon Aliya. À 64 ans, je veux m’établir en Israël en pleine forme. Israël, c’est l’avenir pour les Juifs du monde entier, pour les jeunes à plus forte raison, et pour les moins jeunes. L’exil est une des maladies du peuple juif. Chose certaine: un Juif ne pourra jamais réaliser pleinement ses projets et ses rêves dans la diaspora. Chana Tova à tous et à toutes.

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