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“Israël est déjà un État binational”

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Avraham B. Yehoshua (Wikipedia photo)

Figure marquante de la littérature israélienne, Avraham B. Yehoshua ne croit plus du tout à la concrétisation un jour de la solution à deux États, l’un israélien, l’autre palestinien, coexistant côte à côte.

“Israël est déjà un État binational”, affirme-t-il sur un ton catégorique en entrevue depuis son domicile, à Tel-Aviv.

Né à Jérusalem en 1936 d’un père dont la famille est établie en Eretz Israël depuis six générations et d’une mère originaire du Maroc, Avraham B. Yehoshua, qui parle couramment le français, est un militant passionné du rapprochement israélo-arabe.

Récipiendaire de prestigieux prix littéraires israéliens et internationaux, dont le Médicis étranger, qu’il a obtenu en 2012 pour son roman Rétrospective, Avraham B. Yehoshua est l’auteur d’une trentaine de romans et essais remarqués. Son imposante œuvre littéraire a été traduite en 35 langues. En 1995, il a été le lauréat du prix Israël, la plus haute distinction décernée par l’État hébreu à des personnalités israéliennes s’étant brillamment distinguées dans un champ spécifique.

Dans son nouveau roman, Le Tunnel, qui vient de paraître en français aux Éditions Grasset, finement traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, ce brillant écrivain nous livre, en filigrane, une puissante réflexion sur les ravages causés par le vieillissement et l’épineuse question identitaire qui continue de tarauder les Israéliens.

Le héros, Zvi Louria, est un ingénieur des ponts et chaussées à la retraite à qui l’on vient de diagnostiquer une terrifiante maladie: la démence. Pour endiguer la progression de ce mal incurable, son neurologue lui recommande fortement de reprendre ses activités professionnelles et de rallumer le désir sexuel dans son couple. Son ancien employeur lui propose alors de mettre son expertise à contribution dans un projet très sensible dans le désert du Néguev: la construction d’une route militaire secrète qui débouchera sur une station d’écoute. Pour y parvenir, il faudra préalablement raser une colline sur laquelle vit une famille de réfugiés palestiniens. Afin d’éviter de déloger celle-ci, Zvi propose de creuser un tunnel souterrain. Mais son audacieux pari est loin d’être gagné…

Dans ce roman dense, captivant et riche en rebondissements, servi par une écriture magistrale, Avraham B. Yehoshua explore avec habileté les enjeux identitaires dans les sociétés israélienne et palestinienne.

Avant de nous parler de son nouveau roman, l’écrivain nous a livré ses réflexions sur l’actualité politique brûlante en Israël.

Les élections du 9 avril prochain sont-elles cruciales pour Israël?

Ce seront des élections cruciales et dramatiques. C’est l’avenir d’Israël en tant qu’État juif et démocratique qui est en jeu. Deux visions antinomiques de cet avenir s’affrontent: une incarnée par la droite la plus extrême qu’Israël ait connue depuis sa fondation, en 1948, et une autre défendue par un centre gauche en quête de légitimité. Benny Gantz et Yaïr Lapid, leaders du nouveau parti Bleu-Blanc, ont déjà annoncé qu’ils ne se joindront pas à un gouvernement dirigé par un premier ministre, en l’occurrence Benyamin Netanyahou, qui fait l’objet de graves accusations de fraude, de corruption et d’abus de pouvoir. Si Netanyahou parvient à préserver ses acquis parlementaires, c’est-à-dire ses 30 députés — qui ne représentent qu’un quart des 120 sièges que compte la Knesset, bien que les derniers sondages le créditent de moins — pour se maintenir au pouvoir, il sera contraint d’inclure des partis d’extrême droite dans la nouvelle coalition gouvernementale qu’il bâtira. C’est pourquoi il courtise, sans la moindre gêne, Force juive, une formation politique foncièrement raciste et antiarabe, proche du controversé Rabbin Meir Kahane. C’est un réel affront à la démocratie israélienne. Mais Netanyahou n’en a cure. La seule chose qui le préoccupe, c’est de rester au pouvoir à n’importe quel prix. Il est le Silvio Berlusconi israélien. Il va se battre comme un lion, et sans la moindre once de morale, pour ne pas être évincé de son poste de premier ministre.

Mais vous devez quand même reconnaître que le bilan du dernier gouvernement Netanyahou est plutôt positif.

Je reconnais que tout n’est pas noir dans le bilan politique de Benyamin Netanyahou. Il faut le créditer de certains succès, notamment en matière de politique extérieure: la préservation des traités de paix avec l’Égypte et la Jordanie, le renforcement des relations avec la Chine et l’Inde, l’alliance forgée avec l’Arabie saoudite et d’autres monarchies arabes du golfe pour contrer l’hégémonie de l’Iran dans la région, le rétablissement des relations diplomatiques avec plusieurs pays africains musulmans. Mais sa gestion des relations avec les Palestiniens est catastrophique. En Cisjordanie, le gouvernement Netanyahou a instauré une véritable politique d’apartheid. Avec ses déclarations jusqu’au-boutistes, Netanyahou ne cesse d’exacerber la haine contre les Arabes. J’ai vécu en Israël toute ma vie. Je suis né avant la création de l’État. Je n’ai jamais vu autant de haine contre les Arabes et les Palestiniens qu’aujourd’hui. Cette radicalisation de la société israélienne m’effraie profondément.

Toutefois, force est d’admettre que le gouvernement Netanyahou n’est pas le seul responsable de l’échec des négociations israélo-palestiniennes. Les Palestiniens doivent aussi être blâmés pour ce fiasco.

Ne soyons pas dupes. Je ne pense pas qu’Israël puisse trouver un partenaire palestinien réel tant qu’il ne formulera pas des propositions de paix réelles. Les Palestiniens ne se contenteront jamais de lambeaux de terres éparpillées ici et là. Sincèrement, dans le contexte lugubre qui prévaut aujourd’hui en Palestine, particulièrement à Gaza, je ne crois pas que les Palestiniens aspirent à vivre dans un État indépendant. Il veulent simplement jouir d’une pleine liberté. Ils ne veulent plus être cantonnés dans des zones où leur latitude de mouvement est entièrement contrôlée par les autorités militaires israéliennes. Je parle bien du peuple palestinien et non de l’Autorité palestinienne qui est une entité gangrenée par la corruption, constituée de notables qui n’ont qu’une préoccupation en tête: s’enrichir. Mais un État palestinien indépendant n’est pas une option viable. En effet, Israël n’acceptera jamais la création d’un État palestinien militarisé. Par ailleurs, si cet État voit le jour, des milliers de Palestiniens vivant aujourd’hui en Jordanie et au Liban voudront s’y établir. Leur retour provoquera alors une situation de chaos.

Quel est le poids électoral des Arabes israéliens?

Les Arabes ne votent pas assez. Ils n’utilisent pas à bon escient leur force électorale pour envoyer plus de députés les représenter à la Knesset. Regrettablement, les dirigeants des partis arabes siégeant au parlement israélien sont des extrémistes qui se soucient comme d’une guigne des intérêts et des besoins des membres de leur communauté. Ils ne remplissent certainement pas leurs devoirs de députés. Tout le monde est dégoûté par leur rhétorique abjecte anti-israélienne. Par ailleurs, dans cette élection, les partis arabes ont décidé de ne pas se présenter sous la bannière d’une liste unifiée, ce qui aura pour effet un éparpillement encore plus grand du vote arabe. Les partis arabes ne se joindront jamais à une coalition gouvernementale sioniste, même si celle-ci est dirigée par les leaders de la gauche ou du centre. Mais un bon nombre d’Arabes pourraient voter pour le tandem Benny Gantz-Yaïr Lapid dans l’espoir d’évincer Netanyahou du pouvoir.

Les partis religieux pourraient-ils se joindre à un gouvernement codirigé par Benny Gantz et Yaïr Lapid ou ce scénario est à exclure?

En Israël, les partis religieux sont plus pragmatiques qu’on ne le pense. Ils sont moins idéologiques que les partis nationalistes d’extrême droite. Ils sont prêts à lâcher du lest dès qu’on leur propose en contrepartie des portefeuilles ministériels qui leur permettront d’obtenir de l’argent et des prérogatives pour leurs ouailles. Donc, il n’est pas exclu que des partis religieux ashkénazes, et même le parti Shass, se joignent à un gouvernement codirigé par Benny Gantz et Yaïr Lapid, en dépit du fait que ce dernier a, dans le passé, adopté des positions dures à l’endroit des religieux. En ce qui a trait à la sensible question de la paix, il faut rappeler que les leaders des partis religieux ont souvent affiché des positions plus modérées et conciliantes que celles défendues par les partis ultra-nationalistes. Par exemple, en 1993, le Shass a soutenu les accords de paix israélo-palestiniens d’Oslo.

Comment envisagez-vous les perspectives futures des relations israélo-palestiniennes?

La solution à deux États est foutue. Soyons réalistes. On ne pourra jamais scinder Jérusalem pour abriter deux capitales, celle d’Israël et celle de la Palestine. On ne pourra jamais évacuer les quelque 400 000 colons israéliens qui vivent aujourd’hui en Cisjordanie et dont le noyau dur est constitué de fanatiques dogmatiques. Des pacifistes animés de bonnes intentions s’échinent, d’un trait de plume, à concocter des plans d’évacuation des colons israéliens, de déplacement de localités entières, de modification des tracés de routes… Ils refusent de voir la réalité physique et humaine qui s’enracine et se renforce chaque jour un peu plus en Cisjordanie. Un autre fantasme tenace, qui ne se réalisera jamais: le retour sur le territoire d’Israël de dizaines de milliers de réfugiés palestiniens. Il est trop tard pour mettre en œuvre la solution à deux États. Israël est déjà un État binational. Deux millions d’Arabes sont des citoyens israéliens, soit 20 % de la population du pays. À mon avis, la seule solution viable à long terme est d’inclure progressivement les Palestiniens de Cisjordanie en Israël, comme on l’a fait avec les Arabes israéliens depuis 1948. Dans un premier temps, il faudra leur accorder le statut de résidents, ce qui leur permettra de voter aux élections municipales, et, plus tard, la citoyenneté israélienne.

Mais la mise en œuvre de l’option que vous préconisez ne risque-t-elle pas de diluer à long terme le caractère juif de l’État d’Israël, la démographie jouant en faveur des Arabes?

En 1948, après son indépendance nationale, Israël a accordé la citoyenneté aux 180 000 Arabes qui sont demeurés dans leur terroir natal après la première guerre israélo-arabe. Leurs descendants sont aujourd’hui 2 millions. Ils se sont relativement bien intégrés dans la société israélienne. À ce que je sache, les 300 000 Palestiniens habitant à Jérusalem, qui n’ont pas la nationalité israélienne mais seulement un statut de résidents, n’ont pas empêché l’identité juive de se renforcer dans cette ville année après année. Il faut cesser d’exhiber l’épouvantail de l’apocalypse démographique et de voir une fois pour toutes la réalité incontournable qui prévaut sur le terrain. Ce sera la seule manière de mettre fin à la politique d’apartheid qu’Israël mène aujourd’hui en Cisjordanie. L’État binational israélien devra être constitué par Israël et la Cisjordanie. On doit oublier Gaza, que le Hamas a transformé en une entité dictatoriale. En 2005, quand Israël s’est retiré de la bande de Gaza, l’Autorité palestinienne a eu l’opportunité de développer cette enclave afin d’assurer un avenir meilleur à ses habitants. Mais les dirigeants palestiniens ont préféré opter pour la violence et le radicalisme. Ils sont les seuls responsables de l’état de décrépitude dans lequel Gaza est aujourd’hui. Leur politique s’est avérée un grand désastre.

La cohabitation judéo-arabe vous y avez toujours cru obstinément.

En Israël, des Juifs et des Arabes nous prouvent tous les jours que la cohabitation n’est pas un vœu pieux mais une réalité bien tangible. En dépit des guerres, des crises et des différends récurrents, Juifs et Arabes israéliens ont instauré un modèle de coexistence remarquable. À ce chapitre, ils ne méritent que des éloges. Je déplore l’adoption par le gouvernement Netanyahou de l’affreuse loi dite de l’État-nation du peuple juif parce que celle-ci a ulcéré les citoyens arabes d’Israël et porté un coup dur à la coexistence entre les deux communautés. Cette législation scélérate n’était pas nécessaire. Israël a bel et bien survécu pendant 70 ans sans ce type de loi discriminatoire. Je relate dans le roman l’action humanitaire exemplaire menée par des volontaires israéliens, regroupés sous la houlette de l’organisation Road to Recovery (La voie de la guérison), qui se rendent toutes les semaines aux postes de contrôle établis aux abords de la Cisjordanie pour prendre des Palestiniens malades et les emmener dans des hôpitaux israéliens pour les soigner. Toutes les semaines, des médecins israéliens à la retraite vont dans les camps de réfugiés en Cisjordanie pour prodiguer des soins à des Palestiniens souffrants. Quand mon épouse Ika était hospitalisée, le chef de l’unité où elle était soignée était un Arabe israélien. En Israël, l’hôpital est le lieu par excellence où la cohabitation judéo-arabe est vécue au quotidien. La maladie rapproche souvent des Israéliens et des Palestiniens. Parfois, elle est un moyen pour les Israéliens de faire pression sur des Palestiniens pour qu’ils leur fournissent des renseignements sur tel ou tel activiste du Hamas en contrepartie d’un traitement médical dans un hôpital israélien.

Selon vous, Israël doit absolument réformer son système politique.

Il est grand temps de réformer en profondeur le système politique israélien. Les démêlés de Benyamin Netanyahou avec la justice sont la preuve manifeste que la corruption a atteint le sommet de l’État israélien. Israël doit faire ce que le général de Gaulle a fait à la fin des années 50 en créant la Ve République. Nous devons édifier un deuxième Israël. Le pays pourrait alors être divisé en cantons juifs et arabes. On pourrait s’inspirer du modèle qui régit le système politique fédéral suisse. La priorité devra être alors le développement économique et social de ces cantons. Il faut comprendre qu’aujourd’hui la grande majorité des Palestiniens de Cisjordanie n’aspirent pas à vivre dans un État indépendant. Ils veulent uniquement plus d’égalité et améliorer leurs conditions de vie.

Comment est née l’idée du roman Le Tunnel?

C’est un grand ami à moi et au regretté Amos Oz, Yehoshua Kenaz, un homme magnifique et brillant, éminent traducteur du français à l’hébreu de grands écrivains francophones, Proust, Balzac, Simenon, qui m’a inspiré le personnage principal du Tunnel, Zvi Louria. Celui-ci lutte désespérément contre une cruelle maladie: la démence, dont est atteint aussi mon ami Yehoshua. Malheureusement, ce dernier a sombré dans l’obscurité totale. Il vit complètement déconnecté du monde qui l’entoure. Il ne sait même pas que mon épouse est décédée il y a deux ans et que notre grand ami, Amos Oz, nous a quittés en décembre dernier. Quand on lui a diagnostiqué il y a six ans de la démence, Yehoshua relatait les premiers signes de cette terrible maladie avec un sens de l’humour décapant qui nous faisait rire beaucoup. J’ai essayé de transposer dans le roman des bribes de son ironie contagieuse. Malgré la fatalité qui s’est abattue sur lui, il a continué à nous donner de magistrales leçons de vie.

Vous étiez très lié à Amos Oz.

Amoz Oz me manque beaucoup. Nous avons été de très proches amis pendant 60 ans. Nous sommes nés tous les deux dans le même quartier de Jérusalem, Karen Avraham. Il lisait chacun de mes articles et de mes livres avant qu’ils ne soient publiés. J’en faisais autant avec les siens. Il était l’une des grandes voix intellectuelles d’Israël. Mais quelques mois avant son décès, nous nous sommes brouillés à cause de la tumultueuse question israélo-palestinienne. Il continuait à défendre bec et ongles l’idée de la création d’un État palestinien indépendant alors que pour moi cette option politique n’est plus réalisable. La dernière fois que je lui ai rendu visite à l’hôpital, je lui ai dit: “Amos, s’il te plaît, guéris vite, c’est le plus important. Quand tu seras rétabli, je te promets qu’on ne parlera plus d’un État binational, mais de deux États vivant côte à côte”. Malheureusement, je n’aurai plus de discussions politiques enflammées avec mon inégalable ami Amos.

Vous avez dédié Le Tunnel à votre femme, Ika, disparue en 2017. A-t-elle joué un rôle important dans votre travail littéraire?

Ma femme, Ika, était ma première lectrice. Oui, elle a joué un rôle très important dans ma carrière d’écrivain. Nous avons été mariés pendant 56 ans. Il y a deux ans, une maladie du foie l’a emportée en un mois et demi. Ika a été le grand amour de ma vie. Psychanalyste renommée, elle a été chef de clinique à l’hôpital de Haïfa, ville où nous avons vécu pendant 46 ans. J’ai toujours fait passer sa carrière avant la mienne. Elle n’a pu lire que les 70 premières pages du Tunnel. Ça a été très difficile pour moi d’achever l’écriture de ce roman. Mais c’était aussi la seule chose que je pouvais faire pendant mon deuil. Avec le recul, je dois reconnaître que l’écriture de ce roman m’a sauvé totalement de la déprime la plus profonde. Dina, l’épouse de mon héros, Zvi Louria, ressemble beaucoup à Ika. Zvi et Dina forment un couple complice et très soudé par les épreuves de la vie. Pour moi, le secret d’un mariage réussi, c’est l’égalité.

Dans ce roman, la démence qui afflige votre héros est un exutoire pour explorer les diverses identités qui cohabitent dans la société multiculturelle israélienne.

Il y a deux métaphores dans ce roman: 1- la démence dont est atteint Zvi Louria, qui réduit la tyrannie de la mémoire; 2- le tunnel qu’il veut creuser pour éviter de raser la colline sur laquelle une famille palestinienne s’est établie, qui est une manière de tisser des relations souterraines entre des identités contradictoires. La tyrannie de la mémoire est délétère aussi bien pour les Israéliens juifs que pour les Palestiniens. Aujourd’hui, l’identité exerce une tyrannie implacable. En Israël, tout est régi par la politique de l’identité. On est catalogué comme: Ashkénaze, Sépharade, Juif, Arabe, homosexuel, hétérosexuel, laïc, religieux… Les Juifs sont toujours obsédés par la Shoah. La mémoire collective des Palestiniens est nourrie par la Naqba et l’ardent désir de retourner au pays natal de leurs aînés, où l’État d’Israël a été édifié en 1948. Toutes les semaines, de jeunes Palestiniens de Gaza se lancent, au péril de leur vie, à l’assaut de la barrière les séparant d’Israël pour essayer de retourner sur le lieu qui abritait la maison de leurs grands-parents, démolie il y a 70 ans. Il faut, comme Zvi Louria, perdre la mémoire et porter un regard iconoclaste sur la réalité d’aujourd’hui. Continuer à s’agripper désespérément à la mémoire, c’est certainement un grand obstacle qui empêche les Israéliens et les Palestiniens d’aller de l’avant. Trop de mémoire finira par nous engloutir tous dans les abysses d’un monde sombre dénué de futur. La mémoire du peuple juif a toujours été mythologique plutôt qu’historique. Pleurer ad vitam æternam sur la destruction du Temple de Jérusalem il y a plus de 2000 ans, ça n’a pas aidé les Juifs à voir les dangers réels qui pesaient sur eux au cours de leur histoire — l’Inquisition, les pogroms, la Shoah… –, et ça ne les aidera sûrement pas à relever les immenses défis auxquels ils sont confrontés au XXIe siècle.

Une partie de l’intrigue de votre roman se déroule dans le Néguev. Vous êtes très attaché à cette région d’Israël.

Regrettablement, Israël a oublié le Néguev, qui constitue la moitié de la superficie du territoire national. Les gouvernements successifs israéliens ont préféré engloutir des milliards de dollars dans les colonies juives édifiées dans les Territoires occupés palestiniens plutôt que dans de nouvelles infrastructures pour développer le Néguev. C’est un choix déplorable. Le Néguev est toujours largement sous-peuplé. À l’exception de Beer Sheva, qui a connu un essor important ces dernières années, beaucoup de régions périphériques à cette ville sont toujours vides. Elles pourraient accueillir de nombreux immigrants. Figure de proue du mouvement sioniste et père fondateur d’Israël, David Ben Gourion a toujours tablé sur le développement du territoire du Néguev. Il a demandé à être enterré, aux côtés de son épouse Paula, au kibboutz de Sde Boker, où il a toujours résidé, et non au cimetière militaire du mont Herzl à Jérusalem, où ont été inhumés les anciens présidents et premiers ministres d’Israël. Pour Ben Gourion, vivre dans le Néguev, c’était le symbole de la normalité juive.

Êtes-vous optimiste, ou pessimiste, quant à l’avenir d’Israël?

J’ai toujours été un optimiste réaliste. Pendant la guerre d’indépendance d’Israël, en 1948, j’ai été témoin de l’impitoyable siège de Jérusalem que les armées arabes unifiées nous ont imposé. J’ai cru à ce moment que les Israéliens n’allaient pas survivre à cette terrible épreuve. Soixante-dix ans plus tard, nous sommes toujours là. Israël a à son actif d’importants accomplissements: la paix avec nos grands ennemis d’hier, l’Égypte et la Jordanie, des relations diplomatiques avec 163 pays, une économie robuste et performante axée sur les hautes technologies, une armée puissante… Les perspectives d’avenir d’Israël ne sont donc pas aussi sombres que certains l’affirment. Le plus grand défi, à mon avis, est d’inclure les Palestiniens dans l’identité nationale israélienne. Il est impératif de mettre un terme une fois pour toutes à l’emprise exercée par les religieux sur l’identité israélienne. La mainmise effarante des Juifs orthodoxes sur les affaires de l’État mine jour après jour la démocratie israélienne. Israël a urgemment besoin d’un plus grand pluralisme religieux. Je regrette que les mouvements juifs libéraux et conservative aux États-Unis et au Canada ne fassent pas plus d’efforts pour contrer l’extrémisme religieux et nationaliste qui a le vent en poupe en Israël.

Depuis quelques années, vous portez un regard sévère sur les Juifs de la diaspora. Pourquoi?

Je suis en colère contre le gouvernement Netanyahou parce que celui-ci n’encourage pas les Juifs de la diaspora à faire leur Aliya. Les statistiques sur l’Alya sont fort décevantes: seulement 25 000 à 30 000 olims chaque année. Nous devons faire plus d’efforts pour accroître le nombre de nouveaux immigrants. Or, ce n’est pas une priorité pour Netanyahou et son équipe gouvernementale. La Gola n’offre aucun avenir prometteur aux Juifs, notamment à ceux qui vivent en Europe, un continent où l’antisémitisme s’est déchaîné ces dernières années. Seule l’existence en Israël constitue l’identité totale juive. L’Aliya doit être la priorité numéro un d’Israël, surtout lorsqu’on constate que chaque année un bon nombre d’Israéliens quittent leur pays pour s’établir sous d’autres cieux, à leurs yeux plus cléments. Ce mouvement de Yérida n’est pas sans conséquences.

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