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“J’ai beaucoup de plaisir à écrire pour les enfants”

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Marc Levy (Christian Geisselmann photo)

Marc Levy, le romancier français le plus lu dans le monde — 45 millions de livres vendus, traduits en 49 langues —, effectue une première incursion dans le créneau de la littérature pour enfants.

Il vient d’adapter avec brio, en étroite collaboration avec le talentueux illustrateur Fred Bernard, l’un de ses best-sellers: Le voleur d’ombres.

Les deux premiers volumes de cette cette saga fort captivante destinée aux enfants de 8 ans et plus, Le petit voleur d’ombres (Tome 1) et Le petit voleur d’ombres. Perdu dans la forêt (Tome 2), viennent de paraître aux Éditions Robert Laffont/Versilio. Ils sont magnifiquement illustrés par des dessins de Fred Bernard. Six autres livres de cette saga paraîtront prochainement.

C’est l’histoire d’un petit garçon qui vient de mettre les pieds dans sa nouvelle école. Ne connaissant encore personne, il est totalement désorienté. Des enfants de sa classe lui rendent son quotidien bien morose quand ils commencent à le narguer et à le stigmatiser. Celui qui sème surtout la terreur est le gros dur de la classe, qui a accumulé un grand retard dans son parcours scolaire peu brillant, ayant redoublé deux fois. Mais le héros de ce récit va vite découvrir qu’il possède un pouvoir secret et magique qui lui prodigue un avantage notable sur ses camarades de classe: il entend le secret des ombres de ceux et celles qui l’entourent…

Marc Levy est très heureux de pouvoir enfin écrire des livres pour les enfants. Il nous a raconté la genèse de cette nouvelle aventure littéraire au cours d’une entrevue qu’il nous a accordée depuis New York, ville où il vit avec son épouse et leurs deux enfants.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans la littérature jeunesse?

C’est l’illustrateur Fred Bernard, qui a aimé mon roman Le voleur d’ombres, qui a eu l’idée d’en faire une adaptation pour les enfants. J’ai toujours été très admiratif et un grand fan de ce brillant dessinateur, trois fois récipiendaire du prestigieux prix Goncourt jeunesse. J’aime beaucoup ses dessins. Quand il m’a proposé ce projet mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai dit oui tout de suite avec un grand enthousiasme. Depuis 20 ans, je nourrissais l’envie d’écrire de vrais contes pour enfants et là Le Voleur d’ombres, finalement, s’y prêtait vraiment bien. Comme je l’ai écrit dans un de mes romans, “un adulte, c’est un enfant qui a des dettes”. Je pense que toute la genèse de mes écrits et de ma vie de romancier a comme origine mon enfance. J’ai vraiment écrit Le voleur d’ombres sans me rendre compte que ce livre avait comme trame principale les confidences de ma propre enfance.

Ce projet de réécriture est-il un grand défi?

Dès le début de notre collaboration, Fred Bernard et moi avons pris la décision de ne pas trahir l’histoire du roman. Nous tenions à respecter le plus rigoureusement possible la trame du récit. Le gros du travail a consisté à réécrire le récit afin de l’adapter à un lectorat plus jeune, à l’édulcorer du vocabulaire qui autrement aurait été difficile d’accès à un enfant et à renforcer le narratif de certains passages de l’histoire qui nous paraissaient plus appropriés pour les jeunes et, le cas échéant, à couper ceux que nous considérions moins pertinents pour de jeunes lecteurs et lectrices.

Parmi vos 20 romans, Le Voleur d’ombres est-il celui qui se prêtait le mieux à une adaptation pour un public jeunesse?

J’ai mis beaucoup de temps à comprendre pourquoi Le voleur d’ombres a connu un énorme succès en Chine. Ce livre est demeuré pendant deux ans numéro un dans la liste des best-sellers de ce pays, où des millions d’exemplaires ont été vendus. Lors d’un de mes séjours en Chine, j’y vais chaque année, j’ai demandé à mes lecteurs et lectrices chinois ce qui leur a plu dans ce roman? Ils m’ont répondu unanimement: “C’est un roman qui parle tellement de notre enfance”. Cette remarque m’a beaucoup surpris parce que jusque-là j’avais comme a priori que dans la narration de ce récit le petit voleur d’ombres était très Français, sinon francophile. Quand j’ai écrit ce roman en 2010, je me suis lancé un pari: ne pas dévoiler le prénom du petit voleur d’ombres, ni le nom de la ville dans laquelle il étudie. Le plus important, c’était que le lecteur ne s’en rende pas compte. C’était vraiment un choix délibéré. Ça a marché. Je n’avais pas réalisé en écrivant ce roman que le vrai héros de cette aventure était l’enfance.

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Avez-vous aimé l’expérience de réécrire l’un de vos romans?

 C’était vraiment “le fun”, comme on dit chez vous au Québec. Ça a été un grand bonheur de retrouver cette galerie de personnages. J’ai beaucoup aimé ça. J’ai un vrai plaisir à recomposer la trame de l’histoire avec des yeux neufs. Et surtout en me mettant cette fois-ci non plus dans la peau du voleur d’ombres quand il est devenu adulte, mais quand il est enfant.

Quel sont les thèmes principaux que vous abordez dans Le Petit voleur d’ombres?

La différence et l’adversité. La différence est à la fois ce qui nous éloigne des autres, ce qui fait que les autres nous rejettent et ce qui nous distingue des autres. Seuls les faibles, c’est-à-dire ceux qui manquent de courage, aspirent à ressembler à tout le monde. Seul celui qui a été endoctriné, et à qui on a intimé d’annihiler sa personnalité pour la mettre au service de la masse, éprouve l’envie absolue de ressembler totalement aux autres, de se fondre dans un uniforme, d’être la copie conforme de son voisin. Il n’a absolument pas le courage d’avoir sa propre identité. Or, nos différences, c’est ce qui nous caractérise. Je n’ai jamais compris pourquoi ceux qui se sont arrogé la parole de Dieu, qu’ils soient Chrétiens, Musulmans, Juifs, Bouddhistes … veulent absolument que toutes les religions soient hégémoniques. Pourtant si on croit en Dieu, on est forcé de constater que c’est bien Lui qui a créé le monde avec ses milliards de différences. Ça aurait été beaucoup plus facile pour Dieu de créer des hommes et des femmes qui se ressembleraient: “J’en fais un et je le duplique”. Je crois sincèrement que cette différence qui nous caractérise, qui fait que vous et moi nous ne sommes pas le même, a été forgée pendant notre enfance. Une période charnière de notre vie où nous nous emparons de notre différence. Mais si vous êtes le seul petit dans une classe de grands, ou le seul grand dans une classe de petits, vous allez forcément être stigmatisé. Mais, à un moment donné, en vous appropriant votre différence et en l’aimant, vous allez vous soustraire à la souffrance et à la cruauté que les autres veulent vous imposer. Vous allez exister par vous-même.

En adaptant Le voleur d’ombres vous est-il arrivé de penser à vos enfants?

À la fin des années 90, j’ai écrit mon premier roman, Et si c’était vrai… pour mon fils Louis, qui a aujourd’hui 30 ans. C’est en pensant à la venue au monde de mon second fils, Georges, qui a aujourd’hui 9 ans, qui était alors dans le ventre de sa maman, que les souvenirs de ma propre enfance ont resurgi. J’ai commencé alors à écrire Le Voleur d’ombres, que je lui ai dédicacé. Un autre petit clin d’œil qui est drôle: l’héroïne du Voleur d’ombres s’appelle Cléa. Quand ma fille est née cinq ans plus tard, nous l’avons appelée Cléa.

Très nombreux sont les parents qui ne cessent de se plaindre que leurs enfants ne lisent pas. Partagez-vous leur angoisse à ce sujet?

Quand j’étais enfant, on disait la même chose de ma génération. On nous rebattait les oreilles de la même antienne: que la télévision allait nous abrutir et que nous n’allions plus lire. Finalement, nous lisons toujours. Je crois que les lectures rébarbatives que l’on nous a imposées à l’école quand nous étions enfants ont causé plus de dégâts, en nous ôtant le goût de lire, que les programmes que nous voyions à la télévision. Soyons honnêtes! La difficulté et l’ennui des lectures auxquelles nos professeurs nous astreignaient à l’école ont dégoûté 80 % d’entre nous de l’envie de lire. J’ai reçu des centaines de lettres, mes copains écrivains de même, de lecteurs de ma génération qui me disent qu’ils ont été dégoûtés par la lecture à l’école et que ce n’est que des années plus tard, à l’âge de 30 ou 35 ans, un jour, par curiosité, qu’ils ont lu un livre qui leur a redonné le goût de la lecture, dont ils ne peuvent plus se passer.

La lecture, c’est avant tout une séduction. On n’initie pas la jeunesse au cinéma en lui projetant la filmographie de Jean-Luc Godard. Il est vrai que le nombre de distractions accessibles a augmenté: les tablettes numériques, les jeux vidéo… Je serais triste qu’un enfant du XXIe siècle lise des romans sur tablette et pas sur papier, tout comme je suis triste que mon fils ne sache pas ce qu’est un disque vinyle. Pour lui, la musique est virtuelle alors que pour les gens de ma génération elle était physique.

La question n’est pas de savoir si les jeunes liront un livre sur papier ou sur une tablette électronique, mais plutôt de faire en sorte qu’ils aient envie de lire parce que ce qui est important, c’est ce que le texte raconte. Ceux qui ont lu 1984 de George Orwell sont mieux outillés que ceux qui ne l’ont pas lu pour comprendre les enjeux de ce qui est en train de se passer aujourd’hui aux États-Unis et dans d’autres pays du monde. Il faut que ceux qui lisent aient la générosité de faire partager à ceux qui ne lisent pas des lectures qui leur donneront l’envie de continuer à lire.

Avez vous hâte de rencontrer les jeunes lecteurs et lectrices de la saga du Petit voleur d’ombres?

 Je ne les ai pas encore rencontrés parce que le premier volet de ce livre vient de paraître et que je suis plongé dans l’écriture de mon prochain roman. Mais j’ai bien hâte. Un des grands bonheurs d’écrire pour des enfants, c’est de pouvoir les rencontrer et discuter avec eux. J’adorerais faire une lecture du Petit voleur d’ombres avec des enfants prochainement.

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