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Jean Daniel, le judaïsme, Israël et la Palestine

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Jean Daniel

“Je veux que l’on me laisse vivre mon judaïsme comme je l’entends. Je suis d’abord méditerranéen, ensuite Français, ensuite Juif. Ma composante juive passe après mon désir d’universalité”, écrivait Jean Daniel dans son essai fort controversé La Prison juive (Éditions Odile Jacob, 2003).

Figure marquante du journalisme français, fondateur et directeur de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur de 1964 à 2008, Jean Daniel est décédé le 19 février à Paris à l’âge de 99 ans.

Durant toute sa vie, il a entretenu un rapport ambivalent et complexe avec sa judéité.

Né Jean Daniel Bensaïd dans une famille juive sépharade traditionaliste de Blida, une petite ville de la Mitidja algérienne, ce grand journaliste fut le témoin privilégié des événements politiques et historiques majeurs qui ont profondément marqué la seconde moitié du XXe siècle: la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la décolonisation des pays du tiers-monde, la guerre d’Algérie, les guerres israélo-arabes…

Dans le vibrant hommage qu’il lui a rendu dans son édition du 20 février, le quotidien américain The New York Times a évoqué la “mission secrète ” que Jean Daniel a accomplie à La Havane, à l’automne 1963, pour remettre à Fidel Castro un message personnel du président américain John F. Kennedy. Le 22 novembre 1963, c’est au cours d’un déjeuner avec Jean Daniel, dans sa résidence d’été de Varadero, que Fidel Castro apprendra l’assassinat de John F. Kennedy à Dallas.

Jean Daniel a consigné ses réflexions sur le judaïsme dans un livre décapant, La Prison juive, qui a suscité de vifs débats.

Un essai sophistiqué mais troublant pour les Juifs foncièrement attachés à la tradition mosaïque.

Pour Jean Daniel, le judaïsme était une “Prison”, dont les barreaux sont constitués par: l’Élection du peuple juif, la Shoah et l’État d’Israël.

En 2004, Jean Daniel avait accordé une entrevue au Canadian Jewish News (CJN) à l’occasion de la parution de ce livre provocateur.

Il nous avait raconté la genèse de cet ouvrage et explicité les principales thèses qu’il a défendues avec opiniâtreté dans celui-ci.

Le terme de “Prison” pour définir le judaïsme n’est-il pas trop sévère et excessif ?, lui avait-on demandé au cours de cette entrevue (publiée dans l’édition du CJN du 29 septembre 2004).

“Ce terme dessine quelque chose qui vient de l’extérieur. Je lui attribue une notion qui peut être à la fois humaine et divine. Dans toutes les religions, chez les croyants, il y a un consentement à l’incarcération et chez les incroyants, il y a une dépendance vis-à-vis de la “Prison” dans laquelle ils sont aussi enfermés. On peut discuter du choix du terme “Prison”. Moi, j’y tiens beaucoup pour montrer que celui-ci recèle quelque chose de tragique. On n’est pas innocemment Juif”, avait répondu Jean Daniel.

Il était résolument convaincu que la seule clé qui délivre de la “Prison juive”, c’est l’universalisme.

“Il y a des Juifs qui arrivent à s’échapper de cette “Prison”. Tous les grands Juifs que j’ai admirés dans ma vie, Freud, Einstein, Kafka… ne se sont jamais soucié de l’être. Ils étaient conscients qu’ils étaient Juifs, mais ne sont jamais soucié de leur appartenance au peuple juif. Dans un certain sens, on peut dire que les croyants ont accepté avec gratitude d’être enfermés dans cette “Prison-Monastère”, dont ils ne sauraient sortir sans abjurer leur vœu de fidélité et d’appartenance, tandis que les incroyants ont choisi volontairement, délibérément et continûment de vivre dans une “Prison” où l’on ne pratique plus la sainteté, dont ils ont eux-mêmes construit les barreaux, mais dont ils n’excluent pas qu’un Dieu caché pourrait les punir s’ils voulaient sortir de celle-ci. À la fin des fins, sortir de la “Prison”, c’est sortir de soi. En ce qui me concerne, mon incroyance est demeurée religieuse.”

Le “judéocentrisme” l’horripilait profondément.

“Il existe aujourd’hui dans le judaïsme un judéocentrisme qui conduit, implicitement souvent et explicitement parfois, à considérer que le Juif serait le témoin, l’expérimentateur et le Prophète de toutes les nations, et que ce statut lui viendrait de l’Alliance. À mes yeux, le judéocentrisme est inacceptable parce que c’est une affirmation de la différence que je préfère laisser aux antisémites, pas aux Juifs. Ce sont les antisémites qui veulent toujours expliquer le monde par la malfaisance des Juifs. Ce n’est pas aux juifs d’expliquer le monde aux antisémites. Sinon, les deux rôles se rejoignent.”

Jean Daniel a été un témoin engagé du conflit israélo-palestinien. Il n’a jamais varié ses positions sur l’essentiel de ce vieux contentieux.

On peut s’en rendre compte à la lecture d’Israël, les Arabes, la Palestine (Éditions, Galaade, 2008), un ouvrage regroupant plus d’un demi-siècle de chroniques et d’éditoriaux qu’il a écrits dans Le Nouvel Observateur.

En 2000, lors d’une entrevue qu’il nous avait accordée à l’occasion de la publication de son livre Soleils d’hiver. Carnets 1998-2000 (Éditions Grasset), nous l’avions interrogé sur l’avenir des accords israélo-palestiniens d’Oslo. La seconde Intifada palestinienne, qui avait éclaté quelques mois auparavant, était à son paroxysme.

Il nous avait alors livré cette réflexion :

“Contrairement aux avis enthousiastes émis par de nombreux commentateurs des questions politiques du Moyen-Orient, qui font semblant aujourd’hui d’être effrayés, moi, je suis tout à fait dans mes prévisions. Je n’ai jamais pensé qu’à partir d’Oslo ce serait la lune de miel entre entre Israéliens et Palestiniens. Depuis la signature de ces accords, à l’automne 1993, je n’ai cessé de me demander si dans ce phénomène antinaturel, puisqu’il s’agit en l’occurrence de deux peuples qui convoitent la même terre, il y aurait suffisamment de forces de paix pour neutraliser les forces de guerre. Les accords d’Oslo étaient une grande victoire des Israéliens sur eux-mêmes et des Palestiniens sur eux-mêmes. Cependant, les artisans de ces accords historiques étaient conscients qu’ils allaient affronter des forces religieuses, irrédentistes.” (entretien publié dans l’édition du CJN du 21 décembre 2000).

Selon Jean Daniel, les accords d’Oslo étaient source de confusion.

“Il y a un grand malentendu dans toute cette affaire. Qu’est-ce que c’est que la révolution d’Oslo ? Peu de gens y pensent. Ce n’est certainement pas la paix. Oslo, c’est la décision historique des Israéliens et des Palestiniens de combattre conjointement pour la première fois de leur histoire le même ennemi: l’extrémisme israélo-palestinien. À Oslo, on n’a pas fait la paix. Et, on n’était pas sûr de la faire un jour. À Oslo, les deux ennemis jurés d’hier ont tout simplement jeté les bases d’un partenariat de guerre dans la paix pour combattre les intégristes palestiniens et israéliens.”

Dans cette entrevue, Jean Daniel nous avait aussi livré ses vues sur les petites nations, les nationalismes identitaires et le nationalisme indépendantiste québécois.

Nous lui avions demandé :

Les Juifs du Québec, majoritairement profédéralistes, sont très réfractaires au projet souverainiste québécois. Cette aversion vous paraît-elle légitime ou, au contraire, incongrue ?

Sa réponse :

“Vous vivez sur place et je ne veux pas avoir l’imprudence de vous donner des solutions à des problèmes que vous connaissez mieux que moi. Cependant, je peux très bien hasarder et vous proposer des hypothèses. Il y a des hypothèses qui vont du moins noble au plus noble. Il y a pourtant une hypothèse qui me paraît pertinente. Il existe chez certaines minorités juives un vrai nationalisme. Celui-ci, qui n’invoque pas son nom, est un mélange d’appartenance à la nation juive biblique, à l’Israël d’aujourd’hui et à la nation d’adoption. C’est un mélange très rare. Et, dès qu’on penche vers l’une de ces trois composantes, le Juif se sent inquiet. Ça a été souvent le cas dans l’Histoire.

En ce qui concerne le cas du nationalisme québécois, ça me paraît clair de mon point de vue, et dans un sens malheureux, que c’est dans la mesure où les Juifs sentent qu’il y a une forte intégration dans la volonté québécoise de survivre grâce à la langue et à la culture que cette intégration est ressentie comme une sorte de viol. Les Juifs ont davantage envie de s’intégrer dans des nations plus amples parce que plus l’Empire est grand, plus la nation est vaste, moins ils sont assujettis à des contraintes. Moi, j’estime, je connais des intellectuels juifs québécois qui partagent mon point de vue, qu’il n’y a aucune incompatibilité entre les exigences de l’affirmation nationale québécoise et l’instinct d’un certain nombre de groupes juifs québécois qui ne craignent pas de s’intégrer dans cette appartenance nationaliste” (cf. édition du CJN du 21 décembre 2000).

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