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“La femme de mon frère” une comédie déjantée de Monia Chokri

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Sasson Gabai et Anne-Élisabeth Bossé dans le film La femme de mon frère. (Films Séville photo)

Tapis rouge et ambiance festive au Théâtre Outremont pour la première du beau film décalé de Monia Chokri, La femme de mon frère.

Son premier long métrage, primé au Festival de Cannes: corécipiendaire du prix Coup de coeur du jury dans la catégorie Un certain regard.

L’histoire est campée à Montréal. Sophia, jeune et brillante diplômée au chômage, vit chez son frère Karim en attendant de voler de ses propres ailes. Leurs rapports se dégradent considérablement quand Karim, coureur de jupons invétéré, séduit Éloïse, la gynécologue qui vient de faire avorter Sophia…

On retrouve dans la distribution des comédiens et des comédiennes québécois fort talentueux : Anne-Élisabeth Bossé, Patrick Hivon, Évelyne Brochu…

La femme de mon frère prend l’affiche le 7 juin au Québec.

L’acteur israélien Sasson Gabai interprète avec brio le rôle du père, Hichem, dans cette comédie colorée et névrosée.

Figure de proue du théâtre israélien des années 70 et 80, Sasson Gabai s’est fait connaître mondialement grâce au rôle principal qu’il a magistralement interprété dans le mémorable film israélien La visite de la fanfare, réalisé par Eran Kolirin, aux côtés de la grande et regrettée Ronit Elkabetz. Il a aussi joué dans le film très poignant, réalisé par Ronit Elkabetz, Le procès de Viviane Amselem. Actuellement, Sasson Gabai fait partie de la distribution de la comédie musicale The Band’s visit, basée sur le film éponyme, qui a connu un immense succès à Broadway. Ce spectacle, qui vient d’entamer une tournée à travers l’Amérique du Nord, a remporté dix Tony Awards.

Nous avons rencontré ce sympathique et affable acteur israélien avant la première québécoise de La femme de mon frère au Théâtre Outremont.

Présentez-vous à nos lecteurs.

Je suis né à Bagdad, en Irak, en 1947. Ma famille a fait son Aliya en 1951. Je n’avais que trois ans. Nous sommes arrivés en Israël avec la grande vague d’immigrants juifs irakiens évacués par les autorités israéliennes au moment où les attaques antisémites se multipliaient dans les principales villes d’Irak. Aprés avoir séjourné pendant un an dans une ma’abarah (camp de transit) — à leur arrivée, la majorité des immigrants étaient parqués dans des ma’abarot —, nous nous sommes établis à Haïfa, ville portuaire du nord d’Israël. C’est là que j’ai grandi.

Vous avez derrière-vous un parcours artistique fort marquant.

J’ai fait ma carrière plus au théâtre qu’au cinéma. Au début des années 70, j’ai fait beaucoup de théâtre. J’ai aussi joué dans des émissions pour enfants à la télévision. À cause de leur accent moyen-oriental, les acteurs d’origine irakienne ou sépharades qui m’ont précédé n’ont pas eu la possibilité de faire carrière au théâtre. L’univers théâtral israélien était alors dominé par la tradition russe. Il était réfractaire à engager des acteurs sépharades ayant un accent moyen-oriental très prononcé. J’ai été mieux accepté dans l’univers théâtral israélien car mon accent se rapprochait plus de celui d’un Sabra que de celui d’un olim de Bagdad.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans la distribution de La femme de mon frère?

En 2010, j’ai eu le grand privilège de faire la connaissance du réalisateur et scénariste québécois renommé, Philippe Falardeau. Il m’a proposé de passer une audition pour le rôle principal de son film Monsieur Lazhar. Je n’ai pas décroché le rôle parce que mon français n’était pas assez élaboré pour incarner un professeur qui enseignait cette langue. Mais le courant est bien passé entre nous deux. C’est Philippe Falardeau qui m’a recommandé à Monia Chokri lorsqu’elle cherchait un acteur pour jouer le rôle du père dans son film. Il y a environ un an et demi, après avoir visionné plusieurs films où j’ai joué, elle m’a écrit une gentille lettre pour m’offrir ce beau rôle. J’ai vite été séduit par le scénario et le personnage qu’elle m’a proposé d’incarner. Je me suis tout de suite identifié à celui-ci. Originaire d’un pays du Moyen-Orient, ce père, quelque peu désarçonné, artiste raté qui parle sans cesse de sexe et de politique, se sent tantôt intégré, tantôt aliéné, dans son pays d’accueil. Il encourage ses deux enfants à acquérir leur pleine autonomie et à mener les projets qui leur tiennent à cœur sans craindre de prendre des risques. Il est très attaché à ses origines culturelles. On le constate dans sa manière de parler, de penser. Il s’escrime à maintenir des liens étroits avec ses enfants et son ex-femme, avec laquelle il vit toujours. C’est un personnage coloré, impulsif, qui s’exprime sans filtre. Il m’a fortement charmé dès que j’ai fait sa connaissance. J’ai plusieurs points communs avec lui.

Comment qualifieriez-vous votre première collaboration avec Monia Chokri?

Dès le début, mes rapports avec Monia Chokri ont été excellents. Elle est une actrice talentueuse et une réalisatrice rigoureuse et créative qui dirige ses acteurs avec patience et respect. Elle vous confère assez de latitude et vous donne des clés pour vous sentir à l’aise dans votre rôle. Son expérience d’actrice lui permet de mieux comprendre les diverses phases du processus d’une mise en scène. Elle sait vous guider avec doigté vers là où elle veut aller. Ça a été pour moi une expérience de tournage fort enrichissante.

Première du film La femme de mon frère au Théâtre Outremont. Sasson Gabai (2ème à gauche). Monia Chokri (4ème à gauche), réalisatrice. (CJN photo)

Quelles sont vos impressions de votre première expérience cinématographique au Québec?

J’aime les gens au Québec. Ils sont authentiques. J’ai aussi été séduit par leur accent français. L’équipe du film m’a réservé un accueil des plus chaleureux. J’ai eu la chance de côtoyer quotidiennement de jeunes acteurs et actrices québécois regorgeant de talent. Nous avons tourné en février à Montréal. Il faisait un froid sibérien, qui a été vite compensé par l’atmosphère chaleureuse qui régnait sur le plateau de tournage. Étant complètement absorbé par le travail, je n’ai pas eu le temps de penser à la température glaciale qu’il faisait dehors. Ça a été une magnifique expérience professionnelle.

Dans le film La visite de la fanfare, vous avez joué le rôle de Tewfiq, un chef d’orchestre égyptien d’allure coincée. Vous parlez couramment l’arabe ?

Oui, je parle l’arabe assez bien. Mais j’ai dû apprendre l’accent égyptien pour jouer dans ce film. J’avais l’accent arabe irakien, et j’étais surtout habitué à entendre l’accent arabe palestinien. Quel privilège d’avoir pu jouer avec cette immense artiste qu’a été Ronit Elkabetz, décédée en 2016. Imposante actrice, réalisatrice créative, scénariste brillante, entièrement dévouée à son métier, j’ai appris beaucoup de choses aux côtés de Ronit Elkabetz. Elle a été pour moi une précieuse source d’inspiration. Elle me manque cruellement.

Vos racines identitaires irakiennes sont-elles importantes pour vous?

Absolument. Elles constituent ma boussole existentielle. Je suis le produit d’une culture mixte: juive irakienne et sabra israélienne. Mes parents ont toujours valorisé leur culture arabe. Ma mère écoutait à la radio les chansons d’illustres figures de la musique arabe, Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafez, Mohammed Abdel Wahab… Mon grand frère jouait de la musique classique au violon. Mon plus jeune frère était un mordu de la musique disco. Il écoutait en boucle les tubes de Paul Anka, Elvis Presley… J’ai grandi dans la culture hébraïque israélienne. Mais je ne me suis jamais éloigné de mes racines familiales. Celles-ci ont toujours été fondamentales dans ma vie. Je continue à chérir la langue et la culture arabes de mes parents ainsi que les us et coutumes de ma famille. Avoir été élevé dans une culture mixte, c’est certainement un grand atout qui m’a permis d’être ouvert à d’autres cultures.

Avez-vous subi la discrimination dont de nombreux Sépharades ont été victimes dans l’Israël des années 60 et 70?

Personnellement, je n’ai jamais été victime de discrimination à cause de mes origines ethniques sépharades. En Israël, ce qu’on a appelé la “question sépharade” était un problème essentiellement socioéconomique. Les Sépharades, ou Mizrahim, étaient pénalisés parce qu’ils vivaient dans des villes périphériques où le taux de chômage était très élevé et où le système d’éducation était de piètre qualité. Les écarts socioéconomiques entre Sépharades et Ashkénazes n’ont pas complètement disparu. Mais la situation socioéconomique des Sépharades s’est beaucoup améliorée depuis les années 70. Un bon nombre d’entre eux réussissent aujourd’hui dans les domaines de la culture, de l’éducation, des sciences, des affaires, dans l’armée…

Quel regard portez-vous sur le cinéma israélien d’aujourd’hui?

Les quinze dernières années, le cinéma israélien a connu un essor impressionnant. En tant qu’acteur israélien, je suis très fier des nombreux succès internationaux que le cinéma de mon pays connaît aujourd’hui. Les cinéphiles du monde entier sont captivés par les histoires narrées dans les films israéliens, qui sont le miroir de la société israélienne contemporaine. Nous avons aujourd’hui en Israël des acteurs et des actrices exceptionnels de renommée internationale. C’est un accomplissement extraordinaire dont on ne peut que s’enorgueillir.

Le boycott de la culture israélienne et de ses artisans par les détracteurs d’Israël vous exaspère-t-il?

Ce type de boycott m’offusque au plus haut point. Ce n’est pas parce que vous avez des désaccords avec quelqu’un que vous devez systématiquement le boycotter. Les artistes, peu importe leur origine ou leur langue, partagent un langage commun. Pendant ma carrière, l’Israélien et le Juif que je suis a souvent interprété des rôles de personnages arabes du Moyen-Orient: Palestinien, Égyptien, Afghan… J’ai toujours regardé mon interlocuteur comme un être humain, en faisant totalement fi de sa nationalité ou de son origine ethnique. J’ai joué au cinéma aux côtés d’acteurs égyptiens, iraniens, palestiniens. Ce qui m’importe avant tout, c’est leur humanité, et non leur nationalité.

La culture et le cinéma contribuent-ils à rapprocher les acteurs israéliens et arabes?

Les acteurs et les artistes israéliens ont toujours souhaité bâtir des passerelles culturelles avec leurs homologues arabes. Regrettablement, ces derniers sont très réticents à se rapprocher de leurs pairs Israéliens. Nous sommes dans une relation culturelle foncièrement asymétrique.

Les artistes peuvent-ils contribuer à rendre le monde meilleur?

J’aimerais beaucoup vous répondre oui, mais la réalité est tout autre. Nous devons être réalistes. L’histoire nous rappelle que l’art a très peu changé le monde. Il peut certainement avoir un impact positif sur les sentiments d’une personne, mais son influence sur le monde politique, ou les leaders qui nous gouvernent, a toujours été très limitée, pour ne pas dire quasi inexistante. Je ne vois pas dans l’histoire un exemple d’un artiste qui a pu transformer le monde avec son art. Avant la Deuxième Guerre mondiale, les nazis sont parvenus à accéder au pouvoir dans une Allemagne où les artistes et les écrivains les plus talentueux avaient pignon sur rue. Ces derniers n’ont pas pu endiguer l’ascension fulgurante de Hitler et ses acolytes. L’art peut toucher le cœur et l’esprit de millions de personnes, mais ne pourra jamais influer le cours de l’Histoire. Surtout dans un monde où les politiciens sont de plus en plus cyniques.

Croyez-vous toujours à la paix entre Israël et les Palestiniens?

En dépit des crises et des difficultés récurrentes, nous devons demeurer optimistes. Mais nous devons aussi composer avec la réalité lugubre qui sévit aujourd’hui en Israël et en Palestine: les négociations entre les deux parties stagnent depuis plusieurs années. Les perspectives futures sont assez sombres ces jours-ci. J’espère de tout cœur qu’il y aura une embellie très prochainement. Cette régression n’est pas l’apanage exclusif des Israéliens et des Palestiniens. Nous vivons dans un monde de plus en plus nationaliste et ethnocentrique, qui laisse peu de place aux compromis et à la réconciliation. Les Israéliens et les Palestiniens ont connu de meilleures époques. Mais, nous ne devons pas capituler face aux nombreux obstacles qui parsèment la voie tortueuse qui nous mènera à la paix. Les deux peuples continuent à souffrir. Il faudra un jour mettre un terme à cette tragédie dantesque.