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“La loi sur la laïcité rassemble les Québécois plus qu’elle ne les divise”

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Mathieu Bock-Côté

Le sociologue, essayiste et chroniqueur politique Mathieu Bock-Côté est indéniablement l’un des plus importants intellectuels québécois de sa génération.

Les idées défendues avec passion par ce fin tribun, figure montante de la pensée conservatrice, continuent de susciter de vifs débats, notamment dans les milieux intellectuels et médiatiques français, où il est devenu l’une des voix incontournables.

Dans son dernier livre, L’Empire du politiquement correct (Les Éditions du Cerf, 2019), Mathieu Bock-Côté pourfend la pensée de la rectitude politique, qui, selon lui, est “de plus en plus hégémonique en Occident”, et dénonce vigoureusement les “dérives inquiétantes de la société diversitaire”.

Un essai profond et percutant qui contribuera certes à nourrir le débat, souvent virulent, qui oppose aujourd’hui la mouvance conservatrice de droite à la gauche “diversitaire”.

Docteur en sociologie, Mathieu Bock-Côte est chargé de cours à HEC Montréal, chroniqueur au Journal de Montréal et au grand quotidien français Le Figaro. Il est l’auteur de plusieurs essais remarqués, dont La Dénationalisation tranquille (Éditions du Boréal, 2007), Fin de cycle. Aux origines du malaise politique québécois (Éditions du Boréal, 2012), Le multiculturalisme comme religion politique (Les Éditions du Cerf, 2016).

Conversation à bâtons rompus avec un analyste subtil et acéré de l’actualité politique et sociale la plus brûlante.

Pourquoi êtes-vous favorable à la loi sur la laïcité de l’État, adoptée dernièrement par le gouvernement de la CAQ en dépit de la vive opposition qu’elle suscite dans des franges de la société québécoise?

Ne nous trompons pas: c’est une loi qui rassemble les Québécois plus qu’elle ne les divise. Le taux d’appui à la loi sur la laïcité est massif: 65 % chez les Québécois dans leur ensemble et 75 % chez les francophones. Ce qui me choque et me désole, c’est que le camp des opposants à cette loi ne cesse de se radicaliser. Il diabolise celle-ci en la qualifiant injustement d’antidémocratique et de xénophobe. Pourtant, la loi sur la laïcité me semble être une réponse modérée et légitime à une question capitale que les Québécois se posent depuis la crise des accommodements raisonnables: comment penser notre modèle d’intégration? À travers cette loi, les Québécois redécouvrent le principe de la culture de convergence. C’est-à-dire: la majorité historique francophone pose des normes symboliques, culturelles et identitaires. Depuis une dizaine d’années, les Québécois ont investi politiquement le principe de laïcité pour rompre avec le multiculturalisme canadien et la logique des accommodements raisonnables et pour définir leur propre espace d’intégration à partir de leur propre légitimité. À travers la loi sur la laïcité, les Québécois réaffirment leur droit d’organiser par eux-mêmes leur vie collective.

La farouche opposition des élus municipaux de Montréal à la loi sur la laïcité vous surprend-elle?

Il y a une douzaine d’années, j’ai constaté un phénomène incongru que j’ai appelé la “bruxellisation de Montréal”. La métropole se voit de plus en plus comme une cité-État multiculturelle et bilingue résolue à se détacher d’un Québec francophone qui l’entraverait et l’étoufferait. Les élus municipaux de Montréal accusent, sans la moindre gêne, le Québec francophone d’être hypernationaliste, replié sur lui-même, trop homogène, culturellement arriéré et foncièrement obsédé par la question identitaire. Pourtant, une majorité de Montréalais sont favorables à la laïcité. Mais chez les élites montréalaises, il y a la tentation de la cité-État. À mes yeux, c’est un signe inquiétant de désagrégation nationale. Les destins du Québec et de Montréal sont étroitement liés. L’un ne pourra jamais se passer de l’autre. De ce point de vue, il est impératif de réintégrer Montréal dans l’espace national. Aujourd’hui, une partie des élites montréalaises adhère au multiculturalisme le plus extrême, à tel point que l’idée d’un cadre national partagé est systématiquement associée à une forme sournoise de persécution des minorités. Il faut sortir de ce logiciel qui laisse croire que dès qu’une nation s’affirme, c’est la tyrannie de la majorité qui s’impose de manière implacable.

Les contempteurs de la loi sur la laïcité clament que celle-ci vise en premier lieu les Musulmans portant des signes religieux. Cette affirmation vous étonne-t-elle?

La loi sur la laïcité ne porte atteinte à personne. Elle affirme simplement un principe collectif pour éviter que les communautarismes ne basculent dans l’espace public québécois. Il faut rappeler que cette législation ne touche que cinq catégories d’employés en situation d’autorité, dont les enseignants du primaire et du secondaire. Mais soyons honnêtes, qui dans une société est plus en position d’autorité que les enseignants et les enseignantes? Pour les enfants, ceux-ci incarnent la première autorité extérieure au milieu parental, leur entrée dans le monde adulte. Pour ma part, j’aurais également, et sans la moinde hésitation, appliqué la loi sur la laïcité aux éducateurs et éducatrices œuvrant dans les CPE. Pourquoi les signes religieux bénéficieraient-ils d’un statut particulier qu’on n’a jamais conféré aux signes politiques? Je suis enseignant. Est-ce que je pourrais porter devant mes étudiants un tee-shirt arborant le slogan “Vive le Québec libre”? Certainement pas, car celui-ci leur enverrait un drôle de message politique au moment de leurs examens. Je pense sincèrement que ni les signes politiques, ni les signes religieux ostentatoires, ne devraient être affichés devant des élèves.

Mais pour les personnes observant scrupuleusement les préceptes d’une religion, le port de signes ostensibles fait partie intégrante de leur identité.

C’est le point de vue de ceux qui ont une conception exagérément rigoriste de la vie religieuse et qui veulent l’imposer à l’ensemble de la société. On ne demande pas aux personnes observantes de renoncer complètement au port de leur accoutrement religieux. On leur demande simplement d’ôter celui-ci à un moment très particulier, c’est-à-dire lorsqu’elles sont en situation d’autorité dans le cadre de leurs fonctions professionnelles. Il n’y a rien là d’exagéré. Ne pas diaboliser l’aspiration des Québécois à la laïcité, c’est une marque de respect envers la société d’accueil. L’orthodoxie multiculturaliste fait de la surenchère idéologique et rhétorique pour disqualifier la loi sur la laïcité au moment où elle est plébiscitée par une majorité de Québécois.

Vous critiquez très sévèrement le multiculturalisme canadien. Pourtant, on n’a pas l’impression que ce modèle d’intégration soit un échec patent.

Le multiculturalisme canadien n’est pas chaotique mais encourage la dénationalisation des peuples et des nations. L’exemple le plus éloquent de son dysfonctionnement est sa conception insensée que défend Justin Trudeau. Peu de temps après son élection, en 2015, ce dernier a accordé une entrevue au quotidien américain The New York Times qui a eu de grands échos. Il a déclaré, avec une désinvolture époustouflante, que le Canada est un pays sans noyau identitaire, sans traditions fondatrices, sans peuples fondateurs. C’est historiquement faux. Il y a deux façons de définir le Canada: deux peuples fondateurs, ça c’est la vision québécoise, ou un pays britannique avec une colonie intérieure francophone, ça c’est la vieille vision conservatrice canadienne. Le Canada est un pays qui s’est toujours défini à partir d’une culture fondatrice. Or, aujourd’hui, le multiculturalisme arrache le Canada à sa propre histoire et le définit non plus dans sa continuité historique, c’est-à-dire dans la longue histoire du Canada anglais, mais comme un laboratoire idéologique post-national, post-historique, post-occidental. C’est-à-dire, comme le pays le plus avancé du monde en termes de désincarnation identitaire. Comme si, fondamentalement, la marque distinctive du progrès d’un pays était sa capacité à se dénationaliser. Le Canada anglais a renoncé à son identité historique. C’est pourquoi la réaction du Reform party et du Parti conservateur sous Stephen Harper face à ce courant de dénationalisation inéluctable a été des plus vigoureuses. Ils se sont mis à promouvoir avec entrain les principaux symboles de la monarchie britannique. Leur réaction légitime répondait, de leur point de vue, à une volonté de réaffirmer leur nationalisme canadien, qu’ils voyaient se déliter sous leurs yeux. Les conservateurs canadiens ne veulent pas se définir seulement par la diversité. Je les comprends. Moi, je suis de l’autre côté de l’Histoire, avec ceux qui veulent construire une république française en Amérique.

L’acceptation par le Canada anglais du port du niqab vous exaspère.

Depuis 2015, il y a eu une accélération de l’Histoire. Cette année-là, une femme d’origine pakistanaise de 29 ans, Zunera Ishaq, a refusé de dévoiler son visage lors d’une cérémonie de citoyenneté, invoquant des principes religieux. Les tribunaux lui ont donné raison. La classe politique canadienne l’a appuyée quasi unanimement. Au Canada anglais, le niqab est considéré comme un double symbole: d’émancipation diversitaire, c’est-à-dire la possibilité pour les minorités de se définir comme elles le veulent sans être étouffées par la majorité, et d’émancipation féminine, c’est-à-dire la possibilité pour une femme de s’habiller comme elle le désire sans avoir à subir les prescriptions de la majorité. Le Canada pousse l’ouverture à l’autre jusqu’à la négation de soi. On l’a encore vu récemment: la première page du rapport annuel 2018 de la Commission des droits de la personne a été illustrée avec la photo d’une fillette musulmane voilée – le Canada, disons-le ainsi, est un pays qui voile les fillettes. Pour moi, le Canada est un pays qui a basculé dans le fondamentalisme diversitaire et qui pousse à l’extrême le culte de la différence, jusqu’à nier l’idée même de pays d’accueil. Le Canada accepte en fait de voir l’islamisme instrumentaliser le langage des droits de l’homme pour formuler ses revendications.

Le sociologue Gérard Bouchard prône l’interculturalisme comme modèle d’intégration pour le Québec, à la place du multiculturalisme. Êtes-vous favorable à ce modèle de substitution?

J’appelle ce modèle non pas l’interculturalisme, mais l’intermulticulturalisme. C’est le multiculturalisme canadien avec quelques nuances. Parmi celles-ci, ce qui reste de la loi 101 telle que remaniée par le régime canadien. Mais les deux modèles sont interchangeables. Fidèle à la tradition que nous a léguée le grand sociologue et philosophe québécois, feu Fernand Dumont, je préconise plutôt la culture de convergence. Les prémisses du modèle dumontien: la majorité historique francophone est le pôle d’intégration identitaire et la vocation du nouvel arrivant est d’apprendre à dire “Nous” avec elle. Ça ne veut pas dire pour autant que les histoires personnelles et la mémoire familiale des nouveaux immigrants doivent être effacées. Mais les immigrés doivent adhérer substantiellement au peuple historique du pays qui les accueille. Ce processus d’adhésion implique non seulement l’apprentissage du français et l’appropriation de la mémoire, mais aussi l’adhésion aux mœurs québécoises. Le Québec n’est pas uniquement une société libérale, c’est aussi une société avec un peuple particulier et une mémoire particulière. Je préconise plutôt une intégration substantielle à la nation québécoise.

Force est de reconnaître que le projet d’indépendance du Québec ne mobilise plus les jeunes Québécois. Cette indifférence à l’égard de la question nationale québécoise vous déçoit-elle?

Ce que je souhaite ardemment pour le Québec, c’est l’indépendance. J’espère que les Québécois vont prochainement renouer avec le désir d’indépendance nationale, qui pour moi est la chose la plus fondamentale pour un peuple. L’indépendance est une vieille aspiration inscrite dans les profondeurs de notre identité. Je suis convaincu qu’elle renaîtra. Je suis convaincu aussi que ce désir ira de pair avec une remise en question du multiculturalisme canadien. En effet, plus les Québécois remettront en question le régime multiculturel canadien, plus le Canada durcira ses positions contre le Québec, qui finira par réaliser que s’il veut faire ses propres choix en matière d’identité collective, il devra quitter le cadre canadien. En d’autres mots, c’est en redécouvrant les contraintes objectives du régime canadien que les Québécois vont vouloir s’en arracher. Nous avons échoué l’indépendance deux fois, maintenant il s’agit de la réussir la troisième fois. C’est la seule voie de salut pour le peuple québécois. Si les Moldaves, les Norvégiens, les Français, les Israéliens, les Italiens… sont capables d’avoir leur propre État, je ne vois pas pourquoi les Québécois en seraient incapables! Nous ne sommes pas plus fous que les autres!

Dans votre livre, vous vous escrimez à démontrer que le politiquement correct façonne désormais les débats d’idées dans les sociétés démocratiques.

La thèse centrale du livre est qu’on est témoin aujourd’hui d’un rétrécissement inquiétant de l’espace du débat démocratique. Le périmètre de la respectabilité démocratique tend à se resserrer de plus en plus. Tous ceux qui entrent en désaccord avec ce que j’appelle “le régime diversitaire”, qui sacralise la diversité, sont disqualifiés moralement, psychiatrisés sous le signe de la phobie ou diabolisés. On considère ainsi comme infréquentables tous ceux et celles qui remettent en question la logique de la déconstruction des identités nationales ou de la déconstruction des cadres anthropologiques, par exemple l’existence même de la dualité homme-femme comme principe anthropologique fondateur de l’humanité. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on est de plus en plus réfractaire à intégrer dans le débat public les contradicteurs de cette idéologie dominante. Ces derniers sont systématiquement qualifiés d’infréquentables, de parias…

Pourtant, on n’a pas l’impression que ceux qui se réclament du camp conservateur, comme vous, soient muselés par les zélateurs du politiquement correct. Vous êtes bien invités à exprimer vos opinions sur toutes les tribunes.

Nous ne sommes évidemment pas en URSS! Nous vivons dans une société libérale. Mais lorsqu’on parle du conservatisme dans l’espace public, on ne le fera qu’à travers une série de phobies à dénoncer: la transphobie, l’homophobie, l’islamophobie, la xénophobie… Par ailleurs, le conservatisme est admis dans l’espace public à la seule condition que les tenants de ce courant politique soient constamment sur le mode procès. On les soupçonnera toujours d’être autre chose que ce qu’ils clament être, comme si leurs idées n’étaient qu’un masque dissimulant leur odieux visage. On accolera une étiquette infamante —le controversé, le sulfureux, le nauséabond…— à tous ceux et celles très critiques de l’idéologie diversitaire dominante.

Vous reprochez aux médias de promouvoir tous azimuts l’idéologie progressiste et de marginaliser la pensée conservatrice.

Il y a une forme d’hégémonie progressiste, de sens de l’Histoire, qui s’impose aujourd’hui dans le récit médiatique. Nous sommes obligés d’applaudir aux différentes innovations sociétales et autres entreprises de déconstruction de la civilisation occidentale. Qui s’y refuse est automatiquement qualifié de “réactionnaire”, de “sympathisant de l’extrême droite” et même de “fasciste”. Cette logique de disqualification est beaucoup plus forte qu’on ne veut l’admettre. Elle se traduit aussi sur le plan juridique. Par exemple, dans le Pacte mondial sur les migrations, ou Pacte de Marrakech, de l’ONU, entériné par plus de 150 États en décembre 2018, il y a une clause qui spécifie clairement qu’il ne faut plus financer les médias qui font la promotion du racisme, de l’intolérance ou de la xénophobie. Mais quand on voit la définition qui est donnée de ces termes, on comprend vite que toute forme d’opposition au multiculturalisme, ou toute critique de l’immigration illégale, est considérée comme du racisme ou de l’intolérance. On ne peut comprendre le politiquement correct aujourd’hui si on ne s’intéresse pas à l’extension insensée de la signification de certains mots: racisme, xénophobie, discrimination, intolérance…

Le politiquement correct prédomine-t-il aussi au Québec?

Au Québec, notre histoire comme petite nation consciente de sa fragilité en Amérique du Nord confère plus d’espace à la question identitaire. Cependant, en ce qui a trait à d’autres questions, par exemple celle touchant à l’identité sexuelle, affirmer aujourd’hui que la théorie du genre est une fumisterie, que l’homme et la femme ne sont pas interchangeables, que la différence sexuelle est constitutive de l’humanité ou qu’on doit avoir des réserves sur l’éparpillement infini de l’identité de genre, relève du crime idéologique! Un politicien qui afficherait son scepticisme devant cette nouvelle idéologie dominante découvrira rapidement ce qu’est réellement une tempête médiatique.

Au Québec, dernièrement, des pièces de théâtre ont été annulées. L’idéologie de la bien-pensance a fini par imposer sa censure à des créations culturelles controversées.

L’annulation de ces pièces de théâtre est un symptôme d’américanisation mentale. Nous importons chez nous un imaginaire américain et aussi la culture politique débile qui pollue les campus américains et pousse à la régression de la liberté d’expression. Les détracteurs de la pièce Kanata, et surtout de la pièce SLAV, sont des membres de groupuscules identitaires racialistes. Ils prônent sans ambages une forme de néoracisme décomplexé. Mais puisque ce néoracisme vient de gauche, on le tolère, et même, on l’encourage. Ce retour à la race m’inquiète terriblement parce que tout le génie de l’Occident, depuis 1945, a consisté à s’extraire une fois pour toutes de la définition raciale de la citoyenneté et de l’identité. Or, aujourd’hui, nous assistons impavides à une réhabilitation du racialisme qui clame qu’au nom de la lutte contre l’appropriation culturelle, dans une pièce de théâtre ou un film, un Blanc ne peut pas interpréter le rôle d’un Noir. C’est une réduction régressive de l’identité. Ce phénomène pernicieux sévit désormais en Europe et en Amérique.

Vous expliquez dans votre livre que le populisme a très mauvaise presse aujourd’hui. Certains comparent même cette approche politique qui oppose le peuple aux élites qui nous gouvernent aux totalitarismes les plus impitoyables.

La plupart de ceux qui dénoncent aujourd’hui le populisme prennent rarement la peine de définir ce phénomène sociopolitique. Je ne fais pas l’éloge du populisme, je fais simplement la critique de sa critique. Je trouve que la critique que l’on fait du populisme dans l’espace public n’est pas convaincante. On reproche au populisme essentiellement deux choses: de vouloir restaurer la souveraineté populaire et de ne pas respecter l’État de droit. Mais quand on voit la définition qui nous est proposée aujourd’hui de l’État de droit, on ne peut être qu’effaré: il s’agit du gouvernement des juges, qui tend à rétrécir sans cesse l’espace de la souveraineté populaire et de la décision démocratique. Or, pour moi, la décision politique, c’est-à-dire la souveraineté populaire, fait partie intégrante de l’histoire des démocraties libérales.

On reproche aussi au populisme d’avoir une conception substantielle de l’identité. C’est-à-dire de ne pas réduire un peuple à une association d’individus, mais de mettre aussi en valeur une communauté d’histoire, de culture, de mœurs, de mémoire. Pour se défendre au XXe siècle, les démocraties libérales ont eu besoin de faire appel au sens de la décision politique et au sens du patriotisme tragique et enraciné. Ce que je trouve paradoxal aujourd’hui, c’est qu’on diabolise au nom de la démocratie libérale des éléments qui ont contribué à la sauver lorsqu’elle était sérieusement menacée par les totalitarismes. Les populismes ne font que réaffirmer, maladroitement souvent, le besoin de vraies décisions politiques, donc de la souveraineté populaire, d’identité, de la fonction protectrice du politique. Je ne vois pas pourquoi ces demandes seraient disqualifiées, surtout quand on sait que les partis populistes connaissent aujourd’hui un essor parce que les partis traditionnels ont abandonné ces thèmes fondamentaux.

Le populisme ne cesse de gagner du terrain dans les sociétés démocratiques, notamment dans l’Amérique de Donald Trump.

Le discours antipopuliste est probablement le plus efficace pour fabriquer des populistes. Et le politiquement correct, qui domine la vie médiatique, en vient à pousser de larges catégories de la population vers ceux qui s’insurgent contre lui. À un moment donné, la population en a assez de se faire accuser de racisme lorsqu’elle demande simplement une maîtrise de l’immigration ou l’intégration culturelle des immigrants. À force de criminaliser des sentiments légitimes, bien que quelquefois maladroitement exprimés, on radicalise les tensions identitaires. Par ailleurs, à ce que je sache, dans nos sociétés, personne ne remet en cause la démocratie libérale. La question qui se pose aujourd’hui avec acuité est: pouvons-nous retrouver une définition de l’identité collective qui ne soit pas seulement juridique et exagérément désincarnée? Je n’ai aucune sympathie particulière pour Donald Trump. Pour moi, il est un bouffon ubuesque à la tête de l’Empire qui domine notre temps. Mais je veux quand même comprendre pourquoi ses politiques sont encensées par des millions d’Américains. Trump incarne aux yeux de beaucoup de ses concitoyens la figure du sauveur. Cet engouement à son égard en dit long sur le sentiment d’aliénation d’une partie importante de l’électorat américain.

Selon vous, aujourd’hui, dans les sociétés démocratiques, le progressisme identitaire impose son diktat aux peuples.

Dans ce que j’appelle le “progressisme obligatoire”, l’Occident doit toujours s’autoflageller un peu plus. La déconstruction des identités nationales et de l’identité civilisationnelle est devenue l’horizon indépassable de notre temps. Tout ce qui est placé sous le signe de la transgression des normes traditionnelles doit être célébré et admiré. Le “progressisme obligatoire”, c’est le refus quand on est face à l’islamisme de désigner l’ennemi sauf à créer une fausse symétrie qui annonce la nécessaire lutte contre l’islamisme et “l’islamophobie”. C’est la dissimulation de ce qui entrave le déploiement de la diversité. Ce phénomène s’est révélé de manière frappante à Cologne, en Allemagne, au nouvel an 2016, quand des migrants ont agressé des dizaines de femmes. Au début, on a voulu passer sous silence ces agressions révoltantes. Henriette Reker, la mairesse de Cologne, a préconisé une solution des plus étonnantes pour mettre fin à ce type de problème: “que les femmes se tiennent à un bras de distance des hommes, comme ça elles ne risquent pas de se faire agresser”. On a cherché à dissimuler les faits pour éviter de troubler le récit de la diversité heureuse. Ce type de comportement m’inquiète beaucoup. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas un espace de liberté où peuvent se déployer des idées autres, mais celles-ci sont exprimées sous le signe du soupçon permanent, de l’illégitimité et quelquefois du procès.

Selon vous, la “société diversitaire” menace sérieusement la cohésion sociale.

La société diversitaire a aboli les notions de décence commune et de monde commun. Nous vivons désormais dans un monde où chacun transforme ses caprices en désirs, ses désirs en besoins, ses besoins en droits et ses droits en droits fondamentaux. Chacun se carapace derrière ses droits et n’est capable de participer au monde commun qu’à travers une forme d’absolutisation de son identité individuelle ou minoritaire. Pour qu’il y ait un monde commun, nous devons nous sentir appartenir à quelque chose qui dépasse notre petit moi survalorisé. La logique diversitaire a éparpillé à l’infini la société et, à terme, elle fonctionne en niant totalement le réel. Aujourd’hui, par exemple, oser dire que la différence sexuelle est constitutive de l’humanité, c’est considéré comme une affirmation réactionnaire. Le simple rappel du réel risque de vous causer de vrais ennuis. Ça devient agaçant. Je n’ai aucun problème à ce que nous soyons ouverts à des expériences minoritaires réelles, mais je n’ai pas du tout envie de substituer la marge à la norme.

L’empire du politiquement correct continuera-t-il à renforcer son hégémonie au cours des prochaines années?

Il va certainement continuer à se déployer tout en étant remis en question. C’est ça le paradoxe. Plus il se sent fragilisé, plus il se radicalise. Plus les progressistes sentent qu’ils perdent la maîtrise du débat public, plus ils cherchent à radicaliser leur emprise sur celui-ci.

Quel regard portez-vous sur l’antisémitisme qui sévit en France?

Cet antisémitisme est absolument terrible. Il faut cesser d’esquiver la réalité et nommer les choses par leur nom. L’antisémitisme qui prolifère aujourd’hui en France, et dans d’autres pays d’Europe, n’est pas un antisémitisme qui revient, mais qui arrive. Ce n’est pas le vieil antisémitisme d’extrême droite, c’est un antisémitisme qui émane des populations issues essentiellement du monde arabo-musulman, même si on ne saurait évidemment généraliser ce reproche à l’ensemble d’une communauté. L’historien Georges Bensoussan a consacré plusieurs travaux et études essentiels à ce phénomène délétère. J’insiste: on n’ose pas nommer cet antisémitisme par peur de stigmatiser la communauté arabo-musulmane. On préfère claironner que l’antisémitisme d’extrême droite revient, même s’il est aujourd’hui groupusculaire, pour ne pas avoir à nommer explicitement l’antisémitisme provenant manifestement des milieux musulmans. C’est paradoxal: pour ne pas stigmatiser une communauté, on diabolise tout un pays. Cet antisémitisme, il faut le nommer et le combattre avec virulence. Le politiquement correct table sur une définition inexacte de l’antisémitisme. On préfère ainsi se cantonner dans les bons sentiments plutôt que de composer avec une réalité hideuse.

Vous avez visité Israël. Quelles ont été vos impressions sur ce pays ?

Ce que l’on ressent fortement en foulant la terre d’Israël, c’est le poids d’une histoire plusieurs fois millénaire et la part tragique de celle-ci. Voilà un pays qui sait qu’il peut disparaître et qui, pour cette raison, est perpétuellement vigilant quant aux conditions de son existence collective. Je n’ai pas une position très originale sur le conflit israélo-palestinien. Je souhaite que les Palestiniens aient leur propre État, légitime et viable, et qu’Israël demeure un État juif. En dépit des nombreuses menaces qui ont pesé sur lui tout au long de son histoire, le peuple juif a accompli un extraordinaire tour de force en se constituant en État-nation. Il est parvenu à se réinscrire dans l’histoire sous le signe de la souveraineté nationale. Je souhaite de tout cœur qu’Israéliens et Palestiniens parviennent dans un futur proche —ou du moins, pas trop lointain; ne basculons pas dans la pensée magique!— à une forme d’arrangement politique. Mais il ne pourra y avoir un compromis politique entre les deux parties que dans la reconnaissance fondamentale du droit d’Israël à exister comme nation à l’échelle de l’Histoire.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en Israël?

L’expérience de l’Histoire longue. Nous vivons en Amérique du Nord, dans une société du vite construit et vite détruit, en mouvement perpétuel, qui se sent étrangère à toute permanence, y compris la permanence des paysages. En Israël, on entre dans un monde où la mémoire longue est partout, au quotidien. Ce qui m’a frappé surtout à Jérusalem, c’est l’investissement religieux et spirituel des lieux. Ce qui m’a aussi beaucoup marqué à Tel-Aviv, l’autre grande ville d’Israël, c’est qu’un pays ne peut pas vivre perpétuellement dans une telle pesanteur historique. À Tel-Aviv, la volonté de modernité est absolue. Comme si on voulait s’arracher du poids écrasant de l’Histoire en vivant dans une forme de société liquide absolue, dans la liberté la plus désengagée. Comme quoi la condition humaine est contrastée.