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“L’antisionisme radical est la plus récente forme de l’antisémitisme”

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Pierre-André Taguieff

En France, depuis le début des années 2000, l’antisémitisme a connu un regain effrayant.

D’après les statistiques officielles du ministère français de l’Intérieur, en 2018, les actes antisémites ont bondi de 74 % dans l’Hexagone.

Le niveau inacceptable qu’a atteint ce phénomène morbide en France ces dernières années, et la banalisation des paroles et des actes antisémites, ont plongé la communauté juive française dans un grand désarroi.

 

Dans un livre imposant, solidement documenté et rigoureux, Judéophobie. La dernière vague (Éditions Fayard, 2018), le réputé historien des idées, philosophe et politologue, Pierre-André Taguieff, retrace les origines de la plus récente vague de judéophobie, qui déferle sur le monde arabo-musulman, la France et l’Europe depuis l’an 2000, et analyse exhaustivement le processus d’idéologisation de celle-ci.

“La dernière vague judéophobe est moins portée par les milieux nationalistes traditionnels que par des milieux gauchistes et islamistes qui instrumentalisent et retournent contre les Juifs (les “sionistes”, disent-ils ordinairement) des représentations empruntées à l’antiracisme, à l’anticolonialisme, à l’anti-impérialisme, à l’antifascisme ou à la critique du communautarisme”, rappelle cet universitaire et chercheur non juif dans son livre.

Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique de France (CNRS) et auteur d’une quarantaine d’ouvrages, Pierre-André Taguieff est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français de l’analyse des discours antisémites, antisionistes et islamistes.

Il nous a accordé une entrevue

La forte recrudescence de l’antisémitisme en France n’est-elle pas la conséquence d’une banalisation de ce phénomène délétère?

Dans l’actuelle situation d’anomie où se trouve la société française et face à des informations anxiogènes, il faut s’efforcer d’éviter à la fois la surinterprétation de ces données, l’emballement médiatique et les exploitations politiques, et considérer les seuls faits. Notons au passage que, le 9 novembre 2018, avant le surgissement du mouvement des “gilets jaunes”, le premier ministre, Edouard Philippe, annonçait une augmentation de plus de 69 % des faits antijuifs (violences et menaces confondues) en France au cours des neuf premiers mois de 2018. Cette hausse n’est donc pas due à la mobilisation de masse commencée le 17 novembre 2018. Mais celle-ci a fait remonter à la surface des rumeurs et des passions antijuives latentes, tout en exprimant la forte imprégnation complotiste des manifestants protestataires, qu’ils se situent à gauche ou à droite.

Les chiffres relatifs à l’augmentation des exactions antisémites en France sont effarants.

L’analyse de l’évolution des faits antijuifs, recensés en France de 1998 à 2018, montre une augmentation brutale de la judéophobie au début des années 2000, lorsque commence la deuxième Intifada, avec des “pics” en 2000, 2002, 2004, 2009, 2012, 2014 et 2015. Alors qu’en 1999, on en dénombrait 82, en 2000, ils s’élevaient brutalement à 744, en 2002 à 936, à 974 en 2004, 815 en 2009, 615 en 2012, et, après une baisse en 2013 (423), 851 en 2014, 808 en 2015. En 2016, on a constaté une baisse importante des actes antisémites (- 58,5 %): 335. La tendance à la baisse s’est poursuivie en 2017, mais de manière moins prononcée: 311 faits, soit une baisse de 7,2 %. En 2018, les faits antijuifs, au nombre de 541, ont augmenté de 74 % par rapport à 2017. Mais ils s’élevaient également à 541 en 2006, et, soulignons-le, à 851 en 2014. Cette augmentation en 2018, correctement interprétée, indique globalement une baisse par rapport aux années 2014 et 2015. Il n’y a pas de “nuit de cristal” en vue. S’il est faux d’affirmer qu’en 2018, l’antisémitisme aurait “explosé en France”, il faut reconnaître qu’il se maintient à un niveau significatif. La banalisation est observable. On peut aussi parler de judéophobie structurelle.

Le fléau de l’antisémitisme s’est répandu aussi dans d’autres pays européens et occidentaux.

Oui. La vague antijuive traverse d’autres pays européens et n’épargne pas les États-Unis, comme nous l’a rappelé récemment la tuerie de Pittsburgh. Si certaines mouvances d’extrême droite surfent ça et là sur la vague, le jihadisme, le principal vecteur de celle-ci, est un phénomène international. Tout comme l’antisionisme complotiste. La nouvelle judéophobie se caractérise notamment par sa diffusion planétaire qui, facilitée par Internet, lui fait perdre une grande partie de ses traits nationaux. Les réseaux sociaux ont profondément modifié le paysage: l’endoctrinement et la propagande se sont globalisés. Dès lors, il est difficile de définir un programme strictement national de lutte contre les formes nouvelles de la haine des Juifs. Mais l’Union européenne étant divisée et soumise à des forces centrifuges, il serait irréaliste de croire à la possibilité d’un accord à court terme sur la mise en place de dispositifs et d’actions de lutte contre la judéophobie.

Vous décrivez très clairement dans votre livre le processus d’”islamisation” de la judéophobie en France. Votre analyse sur cette question, malheureusement toujours d’une brûlante actualité, n’a-t-elle pas été corroborée dernièrement par les attaques dont le philosophe Alain Finkielkraut a été l’objet lors d’une manifestation des gilets jaunes?

Oui, à l’évidence. Le principal insulteur d’Alain Finkielkraut est un converti devenu salafiste en même temps qu’un activiste propalestinien. Il incarne ce que j’appelle depuis les années 1990 l’antisionisme radical ou absolu, qui consiste à islamiser la judéophobie tout en nazifiant les Juifs et en diabolisant Israël, promis à la destruction.

Cinq traits permettent de définir le style et le contenu du discours des antisionistes radicaux:

1-Le caractère systématique de la critique d’Israël, et non pas de certaines mesures gouvernementales, ou de tel ou tel parti politique au pouvoir. Il s’agit d’une critique hyperbolique et permanente faite sur le mode de la dénonciation publique et recourant aux techniques de la propagande (sloganisation, stéréotypisation, amalgames, lancement de rumeurs, etc.).

2-La pratique du “deux poids, deux mesures” face à Israël, c’est-à-dire le recours au “double standard”, qui revient à exiger d’Israël un comportement qu’on n’exige d’aucun autre État-nation démocratique. Cette pratique systématique de la mauvaise foi, dès qu’il s’agit de l’État juif, conduit à la condamnation unilatérale d’Israël, indépendamment de toute analyse des faits. La campagne internationale lancée le 9 juillet 2005 par le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) illustre cette pratique, qui consiste à appliquer des doubles standards. Il y a là une forme de discrimination.

3-La diabolisation de l’État juif, traité comme l’incarnation du mal, impliquant une mise en accusation permanente de la politique israélienne fondée sur trois bases de réduction mythiques: le racisme-nazisme-apartheid, la criminalité centrée sur le meurtre d’enfants palestiniens (ou musulmans) et le complot juif mondial (dit “sioniste”), dont la “tête” se trouverait en Israël.

4-La délégitimation, par tous les moyens, de l’État juif, impliquant la négation de son droit à l’existence – donc la négation du droit du peuple juif à vivre comme tout peuple dans un État-nation souverain –, ce qui implique d’isoler l’État d’Israël sur tous les plans, en organisant notamment contre lui un boycott généralisé. La campagne BDS s’inscrit dans ce dispositif, en tant que visage “humanitariste” et compassionnel donné à une propagande de guerre, centrée sur la lutte pour le monopole du statut de victime. Pour ce faire, les propagandistes antisionistes instrumentalisent l’antiracisme et l’anticolonialisme, entretenant le mythe messianique du propalestinisme rédempteur. L’objectif est de susciter de l’indignation et de l’empathie, en vue de mobiliser l’opinion internationale contre Israël et ses soutiens.

Selon une enquête de l’Ifop (Institut français d’opinion publique) réalisée en février 2019, 23 % des répondants pensent que le sionisme est “une idéologie raciste” et 31 % qu’il est “une idéologie qui sert à Israël à justifier sa politique d’occupation et de colonisation des territoires palestiniens”. Voilà qui permet de mesurer l’efficacité de la propagande antisioniste. La campagne BDS semble avoir pris la relève de l’opération arabo-africano-soviétique qui avait abouti, le 10 novembre 1975, à l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU de la résolution 3379 assimilant le sionisme à une forme de racisme (résolution qui sera abrogée le 10 décembre 1991, après la disparition de l’empire soviétique).

5-L’appel répété à la destruction de l’État juif, impliquant la réalisation d’un programme de “désionisation” radicale, ou plus simplement une guerre d’extermination, où l’Iran nucléarisé jouerait le rôle principal.

La haine d’Israël est donc l’un des principaux corollaires du nouvel antisémitisme.

Dès sa création en mai 1948, l’État juif, visé au premier chef par le jihad, est voué à la destruction. La haine des Juifs a trouvé sa nouvelle cible et l’israélicide est au programme. En témoigne la prophétie menaçante du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, qu’on trouve citée dans le préambule de la charte du Hamas (rendue publique en août 1988): “Israël s’élèvera et restera en place jusqu’à ce que l’Islam l’élimine, comme il a éliminé ses prédécesseurs”. La prophétie est régulièrement répétée par les prédicateurs musulmans participant à la propagande palestinienne. Dans la perspective de la judéophobie islamisée, la présence juive sur une terre musulmane est intolérable, comme l’énonce l’article 28 de la charte du Hamas: “Israël, parce qu’il est juif et a une population juive, défie l’Islam et les Musulmans”. On trouve dans cette proposition un parfait résumé de l’idéologie antijuive du mouvement islamiste, qui interdit toute solution politique du conflit ainsi réinterprété. D’où l’appel au jihad énoncé dans l’article 13 de la charte du Hamas: “Il n’y aura de solution à la cause palestinienne que par le jihad“.

On passe ainsi du permis d’éradication délivré par les antisionistes laïques au devoir d’éradication imposé par les islamo-nationalistes palestiniens, disciples de Hassan al-Banna mais aussi, comme Yasser Arafat l’avait été, de Haj Amin al-Husseini, le “Grand Mufti” de Jérusalem, fondateur du nationalisme palestinien. Rappelons le discours jihadiste prononcé en janvier 2002 par Yasser Arafat : “Oui, frères, avec nos âmes et avec notre sang nous te délivrerons, ô Palestine (…). Allah est grand ! Gloire à Allah et à son prophète ! Jihad, jihad, jihad, jihad, jihad! (…) Nous ne défendons pas la Palestine en tant que Palestiniens. Nous la défendons plutôt au nom de la nation arabe, au nom de la nation islamique”. Cette vision jihadiste de l’antisionisme s’est diffusée au-delà des milieux identifiés comme islamistes radicaux.

Projet d’éradication de l’État d’Israël, l’antisionisme radical ou absolu est bien la plus récente forme historique observable de la judéophobie ou de l’antisémitisme. L’État d’Israël est critiqué et condamné non pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est: c’est la définition même du racisme. Il s’agit d’une haine ontologique visant le seul État d’Israël. En témoigne le fait que dans les manifestations, les “antisionistes” s’indignant de la “politique de Netanyahou” crient “Mort à Israël!”, alors que les anti-Erdogan ne défilent pas en criant “Mort à la Turquie!”, que les anti-Assad ne clament pas “Mort à la Syrie!” et que les anti-Maduro se gardent de scander “Mort au Venezuela!” Derrière les critiques acerbes de Netanyahou, comme de Sharon hier, c’est l’existence même d’Israël qui est rejetée comme intolérable. Israël est l’État en trop, le seul État-nation à être traité comme une entité nuisible à extirper. Cet antisionisme éradicateur est désormais très répandu. Certes, tous ceux qui, aujourd’hui dans le monde, se disent “antisionistes ” ne sont pas antijuifs (ou “antisémites”), mais beaucoup le sont.

L’antisémitisme se drapant sous les oripeaux de l’antisionisme est-il l’un des credos idéologiques du mouvement des gilets jaunes?

Commençons par remarquer que si tous les “gilets jaunes” ne sont pas antisémites, tous les antisémites sont devenus des “gilets jaunes”. Il y a des anti-Juifs parmi les “gilets jaunes”, mais ce mouvement protestataire n’est pas globalement orienté par la haine des Juifs. Dans leurs rangs, on observe cependant les effets cumulés de l’imprégnation complotiste et de la banalisation de la rhétorique “antisioniste”, qui s’ajoute aux infiltrations du mouvement par les salafistes et les Frères musulmans.

Début février 2019, on pouvait lire cette inscription sur la façade d’une banque parisienne aux vitres brisées au cours d’une manifestation des “gilets jaunes”: “Talmudistes, rendez-nous nos euros !” Ce graffiti condense deux stéréotypes antijuifs bien connus: celui du “Juif talmudiste” et celui du “Juif usurier”. Les Juifs sont ainsi accusés, d’une part, de suivre les préceptes “secrets” du Talmud afin de dominer le monde, et, d’autre part, d’être des spéculateurs et des spoliateurs. Dans le code culturel du vieil antisémitisme, cela donnait la figure du Juif “parasite social” et celle du Juif “prédateur”. Comme le mot “sioniste”, le mot “talmudiste” est une manière codée, à vrai dire transparente, de dire “Juif”. La haine visant les journalistes et les parlementaires était non moins présente dans les défilés que la haine des banquiers. Une vidéo montre un “gilet jaune” lançant à un journaliste le 26 janvier 2019, près de la place de la Bastille: “Enculé ! Tu travailles pour les Juifs!” Comme l’antiparlementarisme et l’anticapitalisme complotiste (la “haute finance” dirige tout), la haine des journalistes se colore de judéophobie. Ces thèmes d’accusation sont aujourd’hui largement diffusés sur Internet par des sites spécialisés, comme celui d’Alain Soral, et circulent sur les réseaux sociaux.

Dans l’enquête réalisée par l’Ifop en septembre 2014, 16 % des répondants se rangeaient à la thèse de Dieudonné sur l’existence d’un “complot sioniste à l’échelle mondiale”, ce qui constitue le noyau dur de la mythologie “antisioniste”. Dans l’enquête de l’Ifop de décembre 2018, il sont 22 % à approuver ladite thèse, mais 44 % chez les “gilets jaunes”, ce qui est très inquiétant, mais pas totalement surprenant. Plus précisément, 20 % des “gilets jaunes” se disent “tout à fait d’accord” avec l’affirmation complotiste et antisioniste, contre 5,6 % de leurs sympathisants et 3,1 % du reste des personnes interrogées. Le 18 décembre 2018, une banderole clairement complotiste et antijuive comportant le message “Macron = Drahi = Attali = Banques = Médias = Sion” a été affichée de manière éphémère sur un rond-point situé près d’une sortie de l’autoroute A89, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Lyon.

Vous expliquez que l’antisémitisme traditionnel émanant de l’extrême droite a été remplacé progressivement par l’antisémitisme provenant de l’alliance forgée entre les islamistes et l’extrême gauche anticapitaliste et antilibérale. L’antisémitisme d’extrême droite est-il réellement marginal dans la France de 2019?

Il existe surtout sur les réseaux sociaux et dans quelques mouvances groupusculaires. Il faut souligner tout d’abord le fait qu’aucune formation politique, même le Rassemblement national (créé après la rupture de Marine Le Pen avec son père), ne fait aujourd’hui de l’antisémitisme classique (catholique traditionaliste et nationaliste) une composante de son programme. Par ailleurs, en France, les Juifs assassinés en tant que Juifs, depuis 2003, l’ont tous été par des islamistes. Des néo-nazis existent toujours, mais ils ne sont pas passés à l’acte au cours de la récente vague antijuive. Enfin, les principaux producteurs de judéophobie sont les milieux que j’ai qualifiés en 2001-2002 d’”islamo-gauchistes”, parfaitement représentés par le Parti des Indigènes de la République, dont le discours mêle la dénonciation du sionisme à celle de l’islamophobie.

Les thèses complotistes occupent-elles une place importante dans la nouvelle vulgate antijuive des islamistes et des hérauts de l’extrême gauche?

Les thèses complotistes fédèrent les divers milieux judéophobes. Elles constituent leur bien commun (ou plutôt leur mal commun!). L’adhésion aux théories du complot est nettement plus forte dans les groupes sociaux formés de sympathisants des mouvements extrémistes, quels qu’ils soient: islamistes, extrémistes de droite et de gauche.

Lors de sa dernière intervention devant les leaders de la communauté juive de France, à l’occasion du dîner annuel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), le président Emmanuel Macron a promis des “actes” et des “lois” pour combattre vigoureusement l’antisémitisme. Il a annoncé qu’une nouvelle définition de l’antisémitisme sera désormais adoptée par son gouvernement: l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme“. Cet engagement pourra-t-il réellement être mis en œuvre quand on sait que les nombreux détracteurs d’Israël répliqueront que l’antisionisme n’est pas un délit mais une opinion politique, le droit de critiquer la politique d’Israël n’étant pas, selon eux, un acte antisémite mais une posture idéologique des plus légitimes?

La moins mauvaise solution du problème consiste vraisemblablement à élargir la définition juridique de l’antisémitisme de manière à y intégrer la référence à l’antisionisme radical, en précisant et en explicitant les critères retenus pour le définir. C’est la voie raisonnable choisie par le Parlement européen, le 1er juin 2017, et le président Emmanuel Macron, le 20 février 2019: reprendre la définition “opérationnelle” de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance), qui précise notamment, parmi les exemples qui l’accompagnent, que “les critiques d’Israël comparables à celles émises contre d’autres pays ne peuvent être qualifiées d’antisémites” mais que “le fait de prendre pour cible l’État d’Israël, conçu comme une collectivité juive”, peut être considéré comme relevant de l’antisémitisme. Ces nuances, aussi justifiées soient-elles, risquent cependant de susciter des conflits d’interprétation interminables dans les prétoires.

En outre, il faut prendre garde au fait que, pour un groupe minoritaire socialement et culturellement identifiable, avoir le privilège d’être protégé par des lois spécifiques et le pouvoir politique en place expose à la haine et au ressentiment des autres groupes, surtout si ces groupes sont avec lui en concurrence pour le monopole de la parole légitime. C’est courir le risque de s’engager dans le “mauvais infini” de la concurrence des victimes.

D’après vous, la formation des enseignants ainsi que la lutte contre la judéophobie sur Internet et sur les réseaux sociaux doivent être une grande priorité dans le combat contre l’antisémitisme. La France a-t-elle les moyens politiques et juridiques pour mener ce dur combat?

Depuis le début des années 2000, les gouvernements successifs ont fait beaucoup d’annonces fracassantes sur la lutte contre l’imprégnation antijuive en milieu scolaire. Mais le travail engagé sur ce terrain est surtout le fait d’initiatives individuelles. Les rapports officiels sur la question, souvent de grande qualité (je pense surtout au rapport Obin, de juin 2004), sont restés sans suite. Les intentions déclarées sous le coup de l’indignation collective ne se sont pas traduites par une volonté politique. Rien n’indique que sous le règne du président Macron les choses aient vraiment changé sur ce point. Les vraies priorités sont ailleurs.

Comment envisagez-vous l’avenir des Juifs en France?

Je crois que les Français juifs ont des raisons d’être inquiets, mais aussi qu’il faut se garder de tout catastrophisme. Ce serait accorder une victoire facile aux anti-Juifs de toutes obédiences, dont l’objectif est de chasser les Juifs de France en les terrorisant. Je crois qu’il faut d’abord penser à résister à cette forme inattendue de nettoyage ethnique, dont les principaux acteurs sont les diverses mouvances islamistes qui se sont installées en France. C’est contre ces dernières qu’il faut mener un combat polymorphe, à la fois intellectuel, politique, juridique et médiatique. La ferme volonté de jeter un regard réaliste sur les événements, aussi inquiétants soient-ils, n’exclut pas le devoir d’optimisme. Mais cette vague de haine antijuive en Europe doit aussi nous rappeler que l’idée sioniste reste à l’ordre du jour, alors même que l’État d’Israël existe.

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