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“L’attrapeur d’âmes”, le nouveau roman d’Emmanuel Kattan

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Emmanuel Kattan. (Abdibasid Ali photo)

Le nouveau roman d’Emmanuel Kattan, L’attrapeur d’âmes (Leméac Éditeur, 2019), arrive à point nommé à une époque grisailleuse où la figure de l’Autre, de l’étranger, est stigmatisée sous tous les tropiques.

Un roman remarquable et fort captivant qui se lit aussi comme une vibrante ode à l’amour, à la fraternité et à l’altérité. Un récit porté par une intrigue enlevante et narré par le biais d’une écriture sensible et efficace.

Balthazar Brindamour débarque un jour dans une bourgade située sur la côte anglaise. Il s’installe dans une vieille demeure, sise au bord de la falaise. Personne ne sait d’où il vient. Énigmatique et circonspect, il est vite perçu comme un intrus par les habitants du village qui craignent que sa présence ne chambarde la quiétude qui a toujours régné dans les lieux. Les soupçons à son égard se multiplient jusqu’au jour où il dissuade un habitant de se jeter de la falaise. Il devient alors un héros surnommé “Soulcatcher”, l’”attrapeur d’âmes”. Une journaliste, Julia Morhange, est dépêchée sur place. Objectif: essayer de l’interviewer dans l’espoir de décrocher un scoop. Résolue à dénouer le mystère qui habite cet insaisissable personnage, elle emploie son charme et sa ténacité pour glaner quelques confidences. Il résiste tout d’abord, puis commence à être subjugué par la personnalité captivante de cette journaliste opiniâtre. Une complicité commence alors à se nouer entre eux…

Né à Montréal, docteur en philosophie de l’Université de Montréal et lauréat de la prestigieuse bourse Rhodes, qui lui a permis de poursuivre des études postdoctorales à l’Université Oxford, en Grande-Bretagne, Emmanuel Kattan vit depuis 2005 à New York avec son épouse et leurs deux enfants.

Il est actuellement directeur du programme Alliance, un partenariat d’échanges académiques entre l’Université Columbia, à New York, et trois institutions universitaires françaises, Sciences Po, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’École polytechnique. Il a auparavant été directeur du British Council et directeur des communications de l’Alliance des civilisations, un ambitieux projet de dialogue interculturel parrainé par l’ONU. Avant de poursuivre sa carrière aux États-Unis, Emmanuel Kattan a vécu une quinzaine d’années en Grande-Bretagne, où il a occupé diverses fonctions à la Délégation générale du Québec à Londres et au secrétariat du Commonwealth.

Emmanuel Kattan a déjà publié trois romans: Nous seuls (Éditions du Boréal 2008), Les lignes de désir (Éditions du Boréal, 2012) et Le portrait de la reine (Éditions du Boréal, 2013). Il est aussi l’auteur d’un livre d’entretiens avec son père, l’écrivain Naïm Kattan (Éditions du Boréal, 2017), et d’un essai, Penser le devoir de mémoire (Presses universitaires de France, 2002).

Il nous a accordé une entrevue à l’occasion de la parution de son quatrième roman, L’attrapeur d’âmes.

Comment est née l’idée d’écrire L’attrapeur d’âmes?

Ce roman a deux origines. La première: la question du suicide m’a toujours grandement préoccupé. Plusieurs amis se sont donné la mort. Je me suis senti déstabilisé et désarçonné par leur disparition. Une telle tragédie nous force à nous questionner sur notre propre vie. Dans ce roman, j’avais envie d’aborder la douloureuse question du suicide du point de vue des proches du défunt qui sont confrontés aux questions lancinantes que ce sinistre événement suscite en eux.

La deuxième origine, c’est un fait divers. En 2008, au moment de la crise financière mondiale, il y a eu une recrudescence du nombre de suicides. Au Japon, des individus ont mis fin à leur vie en se jetant d’une falaise. J’ai lu dans un journal cette histoire qui m’avait beaucoup frappé. Face à cette vague de suicides, un policier japonais à la retraite, Yukio Shige, a décidé de patrouiller aux abords de cette falaise pour tenter de prévenir les suicides. Il a fondé une association qui, au cours des dix dernières années, est parvenue à dissuader plus de 500 personnes de passer à l’acte. Mais ne connaissant rien au Japon, je me suis dit que si je devais raconter une histoire inspirée de ce fait divers, celle-ci ne pouvait se dérouler dans ce pays. Je l’ai donc transposée en Angleterre, un pays que je connais mieux.

Le personnage principal, Balthazar Brindamour, incarne avec force l’étranger qui nourrit la méfiance des habitants du village où il s’est établi.

J’ai décidé de commencer ce roman par son personnage principal. Dans mes romans précédents, le point de départ, c’était l’intrigue. C’est-à-dire que ce qui était important au début du récit, c’était le scénario et, en second lieu, les personnages, qui devaient se soumettre au rythme et au développement du scénario. Cette fois-ci, j’ai voulu commencer par un personnage qui devait être aussi riche que possible. Pour l’enrichir, il fallait que le lecteur le découvre par étapes. Au fur et à mesure qu’on tourne les pages du livre, différentes couches de la personnalité, du vécu et de l’histoire du passé de Balthazar Brindamour se révèlent au lecteur.

C’était la figure de l’étranger qui vous intéressait?

Absolument. Balthazar Brindamour débarque un beau matin dans un petit village de la côte anglaise. Il s’affirme immédiatement par sa différence. C’est quelqu’un qui ne parle pas beaucoup. Il est renfermé et très taciturne. Il a un passé lourd. Il a roulé sa bosse un petit peu partout en Europe. Il est musicien. Petit à petit on va découvrir sa vie. Le lecteur s’attache peu à peu à ce personnage dans la mesure où il ne se livre pas tout entier. Il se retient. Le lecteur est donc amené à le découvrir progressivement, notamment à travers le regard acéré que porte sur lui la journaliste Julia Morhange, qui va essayer de tirer au clair son mystère.

Vous est-il arrivé d’être perçu aussi comme un étranger dans les différents pays où vous avez vécu?

C’est une réalité que j’ai moi-même vécue quand je suis arrivé en Angleterre dans les années 90 pour poursuivre mes études universitaires. Moi, Canadien, Québécois, Montréalais, Juif francophone, j’ai été confronté aux différentes couches qui constituent ma propre identité. Celles-ci sont soudain devenues des facteurs d’étrangeté au regard d’un bon nombre de Britanniques de souche. Dès que je quittais les grandes villes anglaises, l’atmosphère était complètement différente, y compris à Oxford où j’étudiais. Je me retrouvais alors dans un contexte où on est rappelé à son étrangeté, à sa différence, sans que ce soit nécessairement fait d’une façon malveillante. C’est ce sentiment d’étrangeté que j’ai voulu évoquer dans ce roman.

Le grand paradoxe dans cette histoire, c’est que Balthazar Brindamour continuera à être perçu comme un étranger même lorsqu’il sera érigé en héros par les habitants du village.

Ce que je trouvais intéressant à explorer, c’est à la fois l’hostilité que lui témoignent au départ les villageois et l’admiration béate qu’ils lui vouent quand il sauve une vie — ce qui les amène à le surnommer “Soulcatcher”, l’”attrapeur d’âmes”. Mais, en fait, Balthazar Brindamour demeurera un inconnu, que le regard des autres sur lui soit bienveillant ou, au contraire, hostile. C’est ça le sort de l’étranger. Il n’est pas uniquement quelqu’un qu’on rejette, c’est celui dont on ne cherche pas à comprendre la vie. Même quand on le considère comme un héros, Balthazar demeure un être qu’on ne comprend pas, et qu’on ne cherche pas vraiment à comprendre, parce que comprendre l’autre, ça demande l’effort et le risque de s’exposer soi-même. L’étranger force toujours les autres autour de lui à se questionner sur eux-mêmes.

Les personnages de Balthazar Brindamour et de Julia Morhange incitent le lecteur à se questionner sur des choses essentielles de la vie, dont la découverte de l’Autre à travers l’amour.

C’est au lecteur d’interpréter les personnages du roman et de s’attacher à eux à partir de son propre vécu. Le cœur de ce récit est une histoire d’amour. Ça a toujours été le fil conducteur de mes romans. Balthazar Brindamour et Julia Morhange se découvrent mutuellement peu à peu, ce qui amène le lecteur à chaque étape à se questionner. Ce qui caractérise ces deux personnages, c’est qu’ils sont à un stade de leur vie où quelque chose leur manque. Balthazar est arrivé à un moment charnière où il fait le bilan de son existence, sans que ça apparaisse de manière explicite dans le roman. Julia est aussi dans une situation de déshérence émotive. Il y a un grand creux affectif en elle. Une lente relation va se nouer entre eux, nourrie d’abord par une curiosité réciproque, puis quelque chose de beaucoup plus profond va les rapprocher. Cela va se produire à travers le langage. Ce sont leurs échanges, leurs dialogues, la manière dont ils racontent leur propre vie, dont ils s’ouvrent à l’Autre, qui vont les faire entrer dans leurs univers respectifs. Après tout, tomber amoureux, c’est s’ouvrir à l’Autre, en se révélant, en prenant le risque de s’exposer et de se raconter. C’est cette vulnérabilité de Balthazar et de Julia qui est au cœur du roman. Elle permet au lecteur de se placer aussi dans une position de vulnérabilité par rapport à sa propre vie et à sa propre destinée.

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L’écriture de ce roman a-t-elle été une tâche exigeante?

J’ai écrit ce roman d’une manière un peu différente. Mon roman précédent, Le portrait de la reine, je l’ai écrit par petits bouts pour ma mère, feue Gaëtane Laniel, qui était alors malade. Je lui envoyais les chapitres successifs, de semaine en semaine. C’était pour moi une manière de continuer le dialogue avec elle. Je l’ai donc écrit comme un feuilleton. Pour L’attrapeur d’âmes, le processus d’écriture a été différent. Très pris par mes occupations professionnelles, il fallait que je trouve du temps pour écrire ce nouveau roman. J’ai rédigé des parties importantes en faisant du jogging à Central Park. J’ai carrément enregistré sur mon téléphone portable des petits bouts de chapitres que je me dictais tout en courant. C’est donc un roman que j’ai littéralement écrit à la course, au figuré et au sens propre. J’ai ensuite retranscrit et retravaillé le tout.

Que représente l’écriture pour vous?

C’est un acte essentiel dans ma vie. Ce que l’on vit dans le processus d’écriture, c’est ce qu’il y a de plus personnel, de plus unique. Écrire, c’est aussi une manière d’exister pour les autres. Quelle que soit la communauté de lecteurs qui existe autour de soi, le fait d’écrire, c’est une manière d’exister et aussi de se découvrir soi-même. Pour moi, mes activités professionnelles sont importantes, la famille, c’est quelque chose de central, mais je ne serais pas utile aux autres si je n’arrivais pas à poursuivre mon projet personnel d’écriture.

Vous maîtrisez fort bien l’anglais. Vous est-il déjà venu à l’esprit d’écrire un roman dans la langue de Shakespeare?

La langue française est absolument centrale dans ma vie. Elle n’est pas seulement ma langue maternelle, c’est aussi la langue des émotions. J’arrive à maîtriser l’écriture de l’anglais dans un contexte de travail. J’ai écrit de nombreux discours en anglais. Pendant plusieurs années, j’ai été la plume du secrétaire général du Commonwealth. Mais, il y a une limite à ce que j’arrive à transmettre d’un point de vue émotif à travers l’anglais. Pour moi, l’anglais demeurera toujours la langue de la distance. Le français sera toujours la langue de l’affectif, de la proximité, de l’intimité, de la famille. C’est la langue que je parle avec mes proches, ce qui ne signifie pas que je n’ai pas de fortes amitiés avec des anglophones. Mais je réalise que je suis une personne différente lorsque je parle anglais. On habite une langue. On a des comportements, des habitudes, un sens de l’humour différents d’une langue à l’autre. Je me rends très bien compte de ça vivant à cheval entre le français et l’anglais. Le français est une langue cardinale dans mon travail puisque je coordonne un programme d’échanges de professeurs et d’étudiants entre une université américaine et trois institutions académiques françaises. Il y a une communauté francophone assez importante à New York. Sans vivre dans un ghetto, loin s’en faut, je suis entouré d’amis francophones.

L’époque périlleuse et en constante mutation dans laquelle nous vivons n’est-elle pas un terreau fertile susceptible de nourrir l’imaginaire d’un romancier?

Nous assistons impavides à l’émergence des populismes un peu partout dans le monde. En tant qu’écrivain, je constate effaré une particularité propre à notre époque: l’évolution du rapport entre la réalité et la fiction. Aujourd’hui, aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux, le monde politique est fortement influencé par cette vague de populisme qui bat son plein. Le discours sur les fake news (fausses nouvelles) prédomine. Le monde politique est traversé aussi par cette manipulation de la vérité. Très souvent, ce qui semble évident et factuel est transformé en fiction et en mythe et ce qui est mythique devient réel aux yeux d’une large partie de la population. C’est vrai qu’un créateur, dont le cœur de métier est d’inventer des fictions, est fortement sollicité par la conjoncture socio-politique actuelle. Celle-ci le contraint à se questionner sur sa propre responsabilité. Un romancier est un menteur professionnel. Il ne cherche pas à prétendre que son roman est une réalité. Mais cette fluidité perverse entre réalité et fiction, qui a désormais pignon sur rue dans le monde politique, interpelle fortement un romancier dont le métier est de jouer avec la réalité et de créer des effets de lumière pour simuler un univers.

Quel regard portez-vous sur l’Amérique de Donald Trump?

L’émergence des populismes, le mécontentement grandissant des couches sociales les plus défavorisées et l’aggravation des inégalités socioéconomiques sont extrêmement préoccupants. C’est au moment que se produit une crise que les possibles émergent. Donc, pour un créateur, qu’il s’agisse d’un écrivain, d’un dramaturge ou d’un peintre, le moment le plus intéressant de la réalité, c’est quand les possibles sont en train de se déplacer et quand les transformations, parfois violentes, deviennent imminentes. On le voit tous les jours. Par exemple: la mise en scène de pièces de théâtre de Shakespeare ou de Tolstoï font désormais allusion à la réalité politique qui sévit aux États-Unis, à l’administration Trump… Aux États-Unis, des créateurs culturels, des écrivains et des intellectuels se sont senti le devoir d’intervenir dans le débat public car pour eux la chose la plus importante est la liberté d’expression. Or, dans un contexte où la liberté d’expression est de plus en plus muselée et érodée, sciemment ou inconsciemment, il est de la responsabilité des créateurs culturels, des écrivains et des intellectuels de réagir vigoureusement. On le voit dans la société civile. Les membres du PEN Club, qui regroupe des écrivains, des associations de journalistes, de créateurs culturels, les organisateurs de festivals de littérature… se mobilisent pour défendre la liberté d’expression contre tous les pouvoirs qui cherchent à l’entamer ou à la limiter. C’est une source d’espoir.

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