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“Les choses humaines”.un roman magistral signé Karine Tuil

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Karine Tuil (F. Mantovani/Éditions Gallimard photo)

Dans son onzième roman, Les choses humaines (Éditions Gallimard, 2019), Karine Tuil dissèque avec doigté la mécanique d’un viol.

Ce livre puissant et passionnant nous incite à réfléchir sur les dérives de nos sociétés contemporaines, les errements de la machine judiciaire et la complexité des rapports humains.

Karine Tuil s’est méritée pour ce roman, qui a figuré dans les sélections des prix Goncourt et Femina 2019, deux distinctions littéraires fort prestigieuses: le Goncourt des lycéens et le prix Interallié.

L’auteure relate avec finesse la descente aux enfers d’un couple de pouvoir qui se croyait indétrônable: les Farel. Jean est un journaliste politique renommé et influent. Son épouse, Claire, est une femme de lettres jouissant d’une réputation bien établie et une féministe invétérée. Mais quand la fille de l’amant de Claire accuse le fils de cette dernière de viol, le monde glauque des Farel, regorgeant de mensonges et de fausses apparences, commence à s’effondrer…

Karine Tuil aborde avec perspicacité et finesse un drame social malheureusement sempiternel: la violence faite aux femmes.

Cette brillante romancière nous a accordé une entrevue depuis Paris.

Est-ce la vague #MeToo qui vous a inspiré l’écriture de ce nouveau roman?

Les violences et le harcèlement sexuel sont malheureusement des faits très graves auxquels une femme peut être confrontée un jour au cours de sa vie. À l’origine, c’est un fait divers qui a eu lieu aux États-Unis en 2015 qui m’a inspiré l’écriture de ce roman: le procès de Stanford, qui avait opposé un étudiant à une jeune femme qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement sur le campus de cette prestigieuse université américaine. Il y avait des témoins. Cette sinistre affaire a fait peu de bruit en France. La presse française ne lui a consacré que quelques articles. J’ignore quel a été le retentissement de ce procès au Canada. L’accusé a été condamné à une peine de six mois de prison, dont trois ferme. Ce verdict a engendré une vague d’indignation aux États-Unis. Pour écrire ce roman, je suis donc partie de ce fait divers. Je voulais raconter le viol à travers la mécanique judiciaire. Je suis juriste de formation, mais je n’ai jamais exercé le métier d’avocat. J’ai donc assisté à des procès pour viol au palais de justice de Paris. J’ai passé beaucoup d’heures sur les bancs de ce tribunal. Un procès est un reflet de l’état de notre pays: il révèle les dysfonctionnements de la société, mais aussi la complexité de la nature humaine. À partir de là, j’ai eu envie de relater l’histoire d’un viol mais du point de vue de l’accusé et de sa famille. N’ayant trouvé aucun témoignage sur le Web ou dans des livres narrant une affaire de viol sous cette angle-là, j’ai décidé de mener ma propre enquête.

Qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux dans ce roman?

C’est une fiction inspirée du réel: les différentes parties d’un procès, les interrogatoires de police, les questions posées par le juge, les plaidoiries des avocats… sont à la fois réels et romancés. Je restitue certaines situations pour être au plus près de la réalité. C’était très important pour moi que le lecteur comprenne la mécanique judiciaire de l’intérieur. Je voulais absolument qu’il soit au plus près d’une forme de vérité parce qu’il me semblait qu’au-delà de la vérité judiciaire pouvait se dessiner aussi une autre vérité: humaine, intime. Pour pouvoir comprendre, et toucher à cette vérité-là, il fallait que j’écrive un récit entièrement ancré dans le réel. Donc, ce livre est un roman, les personnages sont fictifs, mais fortement inspiré de situations réelles qui rendent compte de la réalité judiciaire.

Les destins de deux familles, les Farel et les Wizman, que tout oppose vont s’entrecroiser.

Oui. J’avais envie d’opposer deux mondes qui n’avaient aucune raison de se rencontrer. Les Farel, une famille médiatique, influente et de pouvoir, et les Wizman, une famille provenant d’un milieu social beaucoup plus modeste. Les Wizman ont subi le grand traumatisme qu’a représenté l’attentat perpétré en 2012 par un islamiste radical dans une école juive de Toulouse. Une tragédie qui a profondément ébranlé la communauté juive de France. Les Wizman sont une famille juive dont la mère va faire un retour à la pratique religieuse, la religion étant pour elle une forme de consolation, un refuge qui atténue un peu sa grande douleur. J’oppose deux mondes qui n’ont rien en commun. C’était intéressant de les explorer essentiellement pour deux raisons: socialement, parce qu’il y a des rapports de pouvoir qui se jouent dans un procès, et culturellement, parce que les Farel et les Wizman n’ont pas du tout les mêmes codes culturels, la même mentalité, la même éducation, la même façon de percevoir la sexualité. Ce sont deux conceptions radicalement opposées du monde qui s’affrontent.

Jean et Claire Farel forment un couple puissant qui se sent intouchable.

Absolument. Les Farel considèrent qu’ils font partie d’une élite à la fois intellectuelle et sociale. La mère, Claire, est une grande intellectuelle admirée pour ses engagements féministes. Le père, Jean, est un journaliste politique très reconnu. Ils font partie d’une caste protégée et influente qui se croit intouchable. Quand leur fils se retrouve en garde à vue, leur premier réflexe est de penser qu’ils vont trouver une solution pour le sortir de là. Ils sont alors convaincus que la jeune fille, Mila, finira par retirer sa plainte et que l’affaire sera très vite étouffée. Ce n’est pas le cas. Le récit que je relate est celui d’une chute. Comme dans mes précédents romans, ce qui m’intéresse, c’est ce point de rupture, le moment où les individus qui ont une place sociale enviable vont tout perdre.

La victime, Mila Wizman, est une femme fragile qui a survécu à un drame abominable: une tuerie dans une école israélite de Toulouse. On a l’impression qu’elle est vouée à un sort fatal.

Mila est une jeune fille qui a vécu une succession de très grandes douleurs et de très grands chagrins. D’abord, elle a été témoin d’une effroyable tuerie dans une école juive. Il y a eu ensuite le divorce de ses parents, puis le départ de son père du foyer familial pour recommencer une nouvelle vie avec son amante, Claire Farel. Ça a été un très grand choc pour elle. Avant cette dernière épreuve, il y a eu l’Aliya ratée de sa famille, qui a décidé de s’établir en Israël pour échapper à l’antisémitisme ambiant. Elle a ensuite été violée. Je brosse le portrait d’une jeune femme très vulnérable. Il ne faut pas oublier que les histoires de viol sont avant tout des histoires de violence et de prédation. Alexandre Farel, le jeune homme accusé de l’avoir violée, avait perçu chez elle cette vulnérabilité.

La question du mal occupe une place prépondérante dans ce roman.

Ce qui m’intéressait d’abord, c’était la question du mal quand il est commis par votre enfant. C’est-à-dire: qu’est-ce qui se passe quand l’enfant que j’ai porté, élevé et aidé à réussir socialement et professionnellement est amené à commettre le mal? Claire Farel est une femme qui va se retrouver rapidement en contradiction avec tous ses idéaux. Elle est une féministe résolue qui s’est toujours exprimée sans ambiguïté sur la question des violences sexuelles en se plaçant toujours du côté des victimes. Mais quand son fils est accusé, son premier réflexe est de reprocher à la jeune femme qui l’accuse de viol de mentir. J’ai essayé de faire ressortir dans ce roman toute l’ambiguïté des personnages principaux. On les voit tour à tour comme des êtres moraux et puis, peu à peu, ils deviennent des êtres amoraux quand la situation l’exige. Dans un premier temps, ce que Claire cherche avant tout à faire en tant que mère, c’est de protéger son fils. Ce n’est que plus tard, au moment où la vague #MeToo bat son plein, qu’elle va prendre conscience de tout ce qui s’est passé et, finalement, de son propre aveuglement. Elle finira par entreprendre une vraie réflexion sur sa condition de femme. Elle se demandera alors si, en tant que femme, elle n’a pas subi aussi du harcèlement et des agressions sexuelles. Elle se remet en question. On la voit évoluer progressivement dans le livre.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappée au cours des procès devant la cour d’assises auxquels vous avez assisté?

Ce qui m’a surtout frappée, c’est la vulnérabilité des personnes qui se retrouvent dans ces procès. De quelque côté qu’on se place, on est face à des êtres extrêmement fragiles. Ce qui m’a aussi beaucoup marquée au cours des audiences, c’est la facilité avec laquelle on peut saccager sa vie en un instant. Évidemment, il y a parfois des parcours de délinquants qui finissent par sombrer dans le crime. Mais il y a aussi des individus qui n’ont pas de casier judiciaire et qui un jour vont commettre un viol ou un autre crime. Ça vous ébranle profondément car à l’audience vous touchez à la fragilité de la condition humaine. J’ai appelé ce roman Les choses humaines parce que dans ce titre il y a toute la palette des sentiments qui s’expriment dans un procès: le chagrin, le désespoir le plus abyssal, la noirceur d’une vie complètement détruite… Il y a aussi des moments très forts où des témoins apportent une autre lumière sur les accusés. Ceux-ci peuvent alors apparaître sous un autre jour quand ils sont décrits par un frère, un ami ou des personnes qui les aiment. Toutes les facettes d’une personnalité se révèlent à l’audience, mais c’est vraiment la fragilité de la condition humaine qui est l’élément déterminant.

À travers la famille Wizman vous évoquez les craintes et l’angoisse qui taraudent aujourd’hui les Juifs de France.

À travers la famille Wizman, j’aborde des problématiques auxquelles les Juifs de France sont désormais confrontés. Tout d’abord, l’antisémitisme. Depuis le début des années 2000, les Juifs de France font face à une vague d’antisémitisme sans précédent. Il y a une vraie inquiétude et un profond malaise dans la communauté juive de France. Beaucoup de Juifs se questionnent sur leur avenir en France. L’État français a parfois apporté certaines réponses, mais pas toujours. Il y a aussi un autre phénomène que j’explore dans le livre: le retour du religieux dans la communauté juive. Mais il faut rappeler que ce phénomène est notable aussi dans d’autres communautés. Certains ont besoin de donner un sens à leur vie à travers la religion. Sarah — elle s’appelait Valérie avant son retour à la religion —, la mère de Mila, trouve une forme de consolation dans la pratique religieuse. Je me suis intéressée aussi à un autre élément: on voit peu à peu le corps des femmes se couvrir. Je n’avais pas envie d’aborder la question de l’islam parce que c’est une religion que je connais peu. Mes réflexions sur le statut de la femme dans le judaïsme, un sujet que je connais beaucoup mieux, recoupent une question plus large: la condition de la femme aujourd’hui.

Avant d’écrire Les choses humaines quel regard portiez-vous sur le mouvement #MeToo?

Pour moi, comme pour beaucoup de femmes, ça a été un moment très important parce qu’on a eu le sentiment que notre parole se libérait enfin, qu’il y avait une prise de conscience des violences sexuelles dont les femmes sont quotidiennement victimes. Mais je pense que sur certaines questions, notamment le harcèlement et le sexisme, les débats n’ont pas été menés à leur terme. Mais il est indéniable que la révolution #MeToo a été un moment déterminant dans l’histoire des femmes. Avec un personnage comme Claire, une féministe résolue, je ne pouvais pas éluder ce que ce grand mouvement de revendications a apporté aux femmes.

Vous abordez aussi la question du rôle et de l’influence des réseaux sociaux dans le mouvement #MeToo.

C’est une réalité incontournable: les réseaux sociaux sont devenus aujourd’hui des tribunaux médiatiques. Ça pose des problèmes aigus, et des questions lancinantes, notamment en ce qui concerne les droits de la défense. Pour moi, le lieu où la justice doit être rendue, c’est le tribunal et non les réseaux sociaux. Ce sont des questions fondamentales qui restent encore à résoudre même si je pense que la révolution #MeToo, qui a permis à la parole des femmes de se libérer, notamment via les réseaux sociaux, a été très importante, et je dirais même vitale.

Votre livre a été encensé par la critique et a reçu un accueil très positif de la part du public. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

J’ai été très agréablement surprise par l’accueil chaleureux que les lecteurs ont réservé à mon livre. Je crois que celui-ci est paru à un moment où on avait envie d’aborder des sujets épineux et complexes avec de la nuance, de la distance, de la réflexion. Dans mon roman, il y a de l’émotion mais on prend conscience des conséquences d’un viol sur la victime mais aussi sur l’accusé. J’aborde frontalement les questions relatives aux droits de la défense. En restant très fidèle au récit d’un procès pour viol, les lecteurs sont placés dans la position de juré d’assise et peuvent donc se mettre à la place de la victime et aussi de l’accusé. Au cours des débats auxquels j’ai participé depuis la parution du livre, des gens m’ont dit: “Et si c’était mon fils qui était accusé, comment je réagirais?” D’autres m’ont dit: “Et si c’était ma fille qui était victime d’un viol, comment je réagirais?” Je crois que mon livre a permis à beaucoup de lecteurs de se questionner en se plaçant du côté de la victime ou du côté de l’accusé.

L’écriture de ce roman a-t-elle été une tâche ardue?

L’écriture a été éprouvante de bout en bout. Ça a été un défi permanent. Pourquoi? Parce que j’avais conscience de travailler une matière inflammable. C’est un sujet extrêmement sensible. Par ailleurs, j’ai choisi de l’aborder du point de vue de l’accusé et de sa famille. Ça n’a pas été facile. L’autre difficulté à laquelle je me suis heurtée: devoir m’immerger dans une matière faite de chagrin et de douleur. J’ai assisté à des procès aux assises, mais j’ai eu aussi accès à des affaires classées. Ce sont des témoignages très durs à lire ou à entendre quand on vous les raconte. J’ai assisté à des procès très violents où les victimes s’effondraient en larmes. On est alors confronté moralement et physiquement à un très grand chagrin. Beaucoup de victimes ne s’en remettent pas. Ce sont des êtres totalement saccagés qui assistent à l’audience. En face des victimes, on a aussi parfois des hommes incarcérés, en attente de leur procès depuis plusieurs années, complètement brisés. C’est évident que vous ne sortez pas indemne de ce type d’enquête, de réflexion et de confrontation avec le chagrin de l’Autre car il finit par vous contaminer et vous altérer aussi.

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