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Les grands défis de l’Aliya au XXI siècle

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Arielle Di Porto (CJN photo)

Arielle Di Porto est la directrice du service de l’Aliya du département de l’Aliya et de l’Intégration sociale de l’Agence juive pour Israël.

Elle œuvre au sein de l’Agence juive depuis plus de trente ans.

Née à Safi et élevée à Casablanca, au Maroc, Arielle Di Porto a fait son Aliya à l’âge de 17 ans.

Elle a été responsable de missions d’Aliya très délicates. Parmi ses nombreux tours de force: la coordination de l’immigration en Israël de Juifs éthiopiens, le transfert vers Israël de la communauté juive albanaise, le rapatriement des Juifs yéménites, dans le cadre de l’opération “From the Ends of Yemen”…

Depuis 5 ans, Arielle Di Porto est en charge de l’Aliya des communautés juives de la diaspora établies aux quatre coins du monde, à l’exception de celles de l’ex-URSS, et des ses anciennes républiques, et de l’Éthiopie.

Nous l’avons rencontrée lors de son récent passage à Montréal. Elle a été l’une des quatre conférencières de marque, avec l’éducatrice Rachel Fish, la philanthrope Marie-Hélène Laramée et la directrice et productrice de films Nell Scovell, du programme Choices, organisé annuellement par la Campagne de la Philanthropie des femmes de l’Appel juif unifié de la Fédération CJA.

Quelles sont aujourd’hui les grandes priorités de l’Agence juive?

Israël compte aujourd’hui environ 9 millions d’habitants, dont quelque 6,7 millions de Juifs et quelque 1,9 million d’Arabes. L’Agence juive a deux grandes priorités: 1-promouvoir l’Aliya, c’est-à-dire aider tous les Juifs qui veulent venir vivre en Israël et prodiguer une aide immédiate aux Juifs en danger dans n’importe quel pays; 2- assurer l’avenir des Juifs vivant dans les communautés de la diaspora.

Nous sommes réalistes. Nous sommes prêts à aider tous ceux et celles qui veulent immigrer en Israël, mais nous savons que tous les Juifs de la diaspora ne feront pas leur Aliya.

En 2019, Israël est un pays prospère économiquement et puissant militairement. L’Aliya est-elle toujours une priorité?

Oui. L’Aliya a toujours été une grande priorité pour Israël, depuis sa fondation, en 1948. Sur le plan démographique, Israël a toujours eu grandement besoin d’accueillir de nouveaux immigrants. Par ailleurs, chaque Aliya a apporté beaucoup de prospérité à Israël. Les nouveaux olims ont toujours contribué à l’essor social et économique du pays. Israël ne serait pas aujourd’hui le pays dynamique, prospère et moderne qu’il est devenu sans l’apport de ces nombreuses Aliyot.

Quelle est aujourd’hui l’Aliya la plus prioritaire ?

Pour Israël, toutes les Aliyot sont prioritaires. Il y a deux types d’Aliya: de choix, comme celle des Juifs de France, des États-Unis ou du Canada, et de détresse, comme celle des Juifs du Venezuela ou d’autres pays que je ne peux pas nommer, qui sont en guerre avec Israël. On s’occupe des ces deux Aliyot en même temps. Chose certaine: quand il y a une urgence ou une priorité, Israël est toujours prêt à intervenir sans la moindre hésitation.

Arielle Di Porto lors de son allocution dans le cadre du programme “Choices”. (Fédération CJA Photo)

L’Aliya n’a-t-elle pas diminué ces dernières années?

En 2018, Israël a accueilli 30 403 nouveaux olims provenant des quatre coins du monde. En 2019, par rapport à la même période en 2018, l’Aliya mondiale a augmenté de 24 %. Pour la deuxième année consécutive, l’Aliya de Russie a connu une hausse de 60 %. Par rapport à la même période en 2018, l’Aliya d’Ukraine a augmenté de 5 %. Celle d’Amérique du Sud a enregistré une hausse de 24 %. La crise économique qui sévit actuellement en Argentine et la détérioration de la situation socioéconomique au Venezuela ont incité beaucoup de Juifs de ces deux pays latino-américains à émigrer en Israël. L’Aliya d’Angleterre a connu aussi une légère hausse de 4 %. Quant à celle de France, elle demeure élevée avec plus de 2 200 nouveaux olims annuellement. Les perspectives de l’Aliya pour les prochaines années sont prometteuses.

L’Aliya des Juifs de France a connu un regain considérable ces dernières années.

Depuis 1948, plus de 120 000 Juifs de France ont fait leur Aliya. Entre 1967, après la guerre des Six jours, et 1969, quelque 50 000 Juifs français se sont établis en Israël. L’Aliya en provenance de France a atteint un chiffre record en 2014 et en 2015: 15 000 olims, alors que jusque-là la moyenne se situait entre 1 500 et 2 000 olims par an. Aujourd’hui, l’Aliya française a diminué mais demeure quand même au-dessus de la moyenne. En 2018, elle a dépassé 2 000 olims. Et, en 2019, on prévoit accueillir entre 2 400 et 2 500 olims de France.

Plusieurs sources affirment qu’environ un tiers des olims français retournent en France éprouvant beaucoup de difficulté à s’intégrer dans la société israélienne. Confirmez-vous ce chiffre?

Beaucoup de chiffres inexacts circulent à ce sujet. D’après les estimations du département de l’Aliya et de l’Intégration de l’Agence juive, environ 6 % des olims français retournent en France. C’est un chiffre assez bas. L’Aliya boeing est aussi une réalité incontournable dans un monde de plus en plus globalisé: la femme et les enfants habitent en Israël et l’époux continue à travailler en France et vient la fin de semaine les rejoindre.

La reconnaissance des diplômes professionnels français est indéniablement un sérieux écueil auquel se heurtent les nouveaux olims de France.

En ce qui a trait à ce dossier complexe mais fort important, l’Agence juive et d’autres organisations font beaucoup de lobbying auprès du gouvernement israélien pour qu’il facilite la reconnaissance des diplômes et les qualifications professionnelles des olims de France. Des progrès ont été réalisés. Par exemple, dans le passé, les dentistes originaires de France devaient passer et réussir 2 examens avant de pouvoir exercer leur profession en Israël. Aujourd’hui, ils ne doivent plus se soumettre à ces épreuves s’ils ont 5 années d’expérience professionnelle. Désormais, les médecins originaires de France, du Canada, des États-Unis et d’autres pays occidentaux ayant 14 années d’expérience professionnelle sont exemptés d’examen pour que leur diplôme soit reconnu. Avant, il fallait être détenteur d’un numéro d’identité israélienne pour se présenter à un examen de qualification dans une profession médicale. Ce n’est plus le cas, on peut passer cet examen même si on est touriste. Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. Mais les choses bougent très positivement.

L’emploi est l’une des principales clés de l’intégration sociale et professionnelle d’un nouvel immigrant.

Absolument. À l’Agence juive, nous développons beaucoup de programmes d’intégration professionnelle. Nous avons 8 centres d’intégration professionnelle pour les olims originaires des pays occidentaux. Ils vont à l’Oulpan et, parallèlement, apprennent un métier en forte demande: technicien en informatique, chauffeur d’autobus, électricien, plombier… Nous avons établi un partenariat avec des sociétés spécialisées en formation professionnelle. Après avoir complété celle-ci, un olim aura un emploi assuré. Une famille de nouveaux olims peut rester un an dans un centre d’absorption de l’Agence juive. Elle bénéficiera d’un logement à loyer assez faible. Pendant qu’un couple suit une formation professionnelle, il aura droit à un revenu garanti.

Les quatres conférencières invitées du programme “Choices”. De gauche à droite: Nell Scovell, directrice et productrice de films, Marie-Hélène Laramée, philanthrope, Arielle Di Porto, directrice de l’Aliya à l’Agence juive pour Israël, et Rachel Fish, éducatrice.(Fédération CJA Photo)

L’apprentissage de l’hébreu est une autre clé importante pour réussir son intégration sociale et professionnelle en Israël.

Oui. Tout nouvel immigrant a le droit de suivre, gratuitement pendant cinq mois, un Oulpan. C’est ce qu’on appelle un Oulpan intensif. Nous essayons aussi de promouvoir l’étude de la langue hébraïque à l’étranger, afin qu’un futur olim ne parlant pas du tout l’hébreu commence à acquérir les bases de cette langue. Nous proposons des Oulpanim pré-Aliya dans plusieurs pays, dont la France, en coopération avec Ofek Israeli, le ministère de l’Aliya et de l’Intégration et l’Organisation sioniste mondiale.

Les autorités israéliennes ont pris ces dernières années de nombreuses mesures en faveur des Juifs originaires d’Éthiopie. Pourtant, l’Aliya de ces derniers peut difficilement être considérée comme un succès d’intégration socioéconomique.

Les grandes Aliyot d’Éthiopie, dont l’Opération Moïse et l’Opération Salomon, n’ont pas été des immigrations conventionnelles. Elles ont été le fruit d’une décision rigoureusement planifiée et exécutée par le gouvernement d’Israël. Les Juifs d’Éthiopie ont pu immigrer en Israël parce qu’ils étaient éligibles à la Loi du retour. Des milliers d’Éthiopiens ont des racines juives et de la famille en Israël, mais à un moment donné de l’Histoire, ils ont quitté la religion juive. Le gouvernement israélien a décidé de leur permettre de venir vivre en Israël. L’Agence juive s’occupe de la préparation en Éthiopie de leur Aliya, de les faire venir en Israël et de les intégrer dans des centres d’absorption, en coopération avec le ministère de l’Aliya et de l’Intégration. Pendant la première année, ils suivent un processus de conversion au judaïsme. Ils ne deviennent olims et Israéliens qu’à la fin de ce processus.

Les Juifs éthiopiens viennent d’un monde complètement différent du nôtre. Quand je vivais à Rome, dans les années 80, je me suis occupée de centaines de Juifs éthiopiens qui faisaient leur Aliya. Rome était un point de transit important. Ils y passaient une nuit avant de prendre un avion à destination de Tel-Aviv. Les Juifs éthiopiens viennent d’un autre monde. Dès leur arrivée en Israël, nous devons leur expliquer quel est le rôle de la femme dans la société israélienne, ce qu’est l’éducation en Israël, pourquoi leurs enfants âgés de 18 ans et plus doivent faire aussi leur service militaire… Aujourd’hui, de plus en plus d’Éthiopiens s’intègrent avec succès dans la société israélienne. Plusieurs occupent des positions professionnelles importantes. C’est une Aliya excellente qui apporte beaucoup à Israël.

Aujourd’hui, quelque 350 000 olims originaires de l’ex-URSS ne sont pas considérés comme Juifs par les dirigeants du Grand Rabbinat d’Israël. Pourtant, ils ont bénéficié de la Loi du retour qui leur a permis d’immigrer en Israël au début des années 90. Parfaitement bien intégrés dans la société israélienne, leur statut n’est-il pas paradoxal?

Pour l’Agence juive, chaque Aliya est très importante. Il faut cependant établir une distinction entre la Loi du retour et la Rabbanout. Au lendemain de la création d’Israël et jusqu’au début des années 70, chaque personne née d’une mère juive ou convertie au judaïsme, dans le cadre d’une conversion reconnue, pouvait bénéficier de la Loi du retour et faire son Aliya. Dans les années 70, une modification a été apportée à la Loi du retour. Une personne née d’un père juif ou dont le grand-père était Juif, mariée à un Juif ou veuve d’un Juif pouvait aussi faire son Aliya. Des Juifs convertis par les mouvements réformiste, libéral ou conservative peuvent faire leur Aliya. Le grand problème auquel ils se heurtent quand ils arrivent en Israël est que le Grand Rabbinat ne reconnaît sur le plan halakhique que les conversions au judaïsme effectuées par des instances rabbiniques orthodoxes. L’Agence juive ne fait aucune distinction entre les Juifs. La Loi du retour permet à tous les Juifs de venir en Israël. C’est quelque chose de très positif. Cependant, nous sommes conscients du problème que vous évoquez. L’Agence juive ne peut rien faire dans ce dossier épineux. Mais au moins elle peut permettre chaque année à des milliers de Juifs provenant des quatre coins du monde et d’horizons culturels différents de rebâtir leur vie dans leur pays ancestral, Israël. C’est l’un des grands atouts de la Loi du retour.

Quels conseils prodigueriez-vous à une personne souhaitant faire son Aliya?

Mon premier conseil: une Aliya doit se préparer. On n’est plus dans les années 50 ou 60. L’Aliya qui prédomine aujourd’hui en est une motivée par un choix. En 2019, la grande majorité des Juifs font leur Aliya par choix et pas parce qu’ils y sont contraints. On leur recommande donc fortement, avant de faire leur Aliya, de poser toutes les questions relatives à celle-ci. C’est pourquoi nous organisons des salons de l’Aliya en France et dans d’autres pays. Des spécialistes en matière d’Aliya répondent à toutes leurs questions: sur les logements, la sécurité sociale, les soins de santé, le système d’éducation, les conversions et les qualifications professionnelles…

Avez-vous un message à transmettre à la communauté juive de Montréal?

Merci à votre merveilleuse et généreuse communauté pour son grand soutien à l’État d’Israël et à l’Agence juive. Votre engagement vigoureux à nos côtés est un signe manifeste de notre confiance en l’avenir d’Israël et du peuple juif.

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