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Marek Halter raconte les combats de sa vie

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Marek Halter (Maurice Rougement photo)

Le célèbre écrivain franco-polonais Marek Halter vient de publier à 83 ans ses Mémoires –Je rêvais de changer le monde (Éditions Robert Laffont, 564 pages, 2019).

Un livre passionnant dans lequel il relate avec brio les grands combats de sa vie et ses rencontres avec des figures politiques emblématiques qui ont profondément marqué l’histoire tumultueuse du XXe siècle: David Ben Gourion, Golda Meir, Anouar el-Sadate, Mikhaïl Gorbatchev, le pape Jean-Paul II…

Apôtre infatigable du rapprochement entre Israël et le monde arabe et du dialogue entre Juifs et Musulmans, l’auteur du best-seller mondial La Mémoire d’Abraham continue à croire résolument en la force des mots.

Entrevue avec un optimiste invétéré qui a toujours bon espoir de changer modestement le monde.

Vos Mémoires sont aussi ceux de votre épouse Clara, décédée en 2017, avec qui vous avez vécu des épisodes fondamentaux de votre vie.

Je n’aurais pas écrit ce livre si Clara, avec laquelle j’étais marié depuis 1957, n’avait pas été frappée par une cruelle maladie: le Parkinson. Comme tous les humains, j’ai peur aussi de la mort. Nous sommes les seuls êtres vivants sur cette planète qui savent qu’ils vont mourir. Un chat ne le sait pas, un éléphant le sait seulement quelques jour avant son décès, un lion le sait quand il ne peut plus bouger. Nous, humains, savons dès notre enfance qu’un jour nous ne serons plus là. C’est une angoisse permanente. Heureusement que nous n’y songeons pas à chaque instant et que nous continuons à vivre. Quand on a diagnostiqué à Clara la maladie incurable de Parkinson, la mort s’est installée dans notre maison. Je savais que je ne pouvais pas la chasser. Clara était condamnée. C’était une question de temps. Tout comme le Dr Faust a scellé un pacte avec le diable, moi j’ai conclu un marché avec la mort. Je lui ai fait une proposition: “Laisse Clara tranquille le temps que je termine nos Mémoires”. J’ai pu ainsi lire à ma femme ce livre, page après page. La mort a tenu parole.

Force est d’admettre que vous, et les autres militants pour la paix de votre génération, n’avez pas pu changer le monde.

J’ai expressément intitulé ce livre Je rêvais de changer le monde plutôt que J’ai rêvé de changer le monde. Je continue à rêver. J’ai toujours un ambitieux projet que j’espère pouvoir réaliser de mon vivant: mobiliser 150 000 femmes israéliennes et 150 000 femmes palestiniennes, les faire marcher jusqu’à Jérusalem en portant ensemble une seule pancarte sur laquelle sera inscrite: “Shalom, Salam“. Je suis persuadé que cette initiative et le message puissant qu’elle colportera ne laisseront pas indifférents les dirigeants israéliens et palestiniens. Parmi ces 300 000 femmes israéliennes et palestiniennes, il y aura des mères dont les fils sont au front, des sœurs de ces jeunes combattants… Plus que jamais, l’avenir dépend beaucoup de la mobilisation des femmes. À l’époque de la Grèce antique, quand les femmes décidaient de faire la grève de l’amour, les guerres s’arrêtaient.

Le monde désarçonné dans lequel nous vivons doit vous décevoir beaucoup?

Le monde a profondément changé. Il n’y a plus un mur à Berlin, qui séparait jadis deux univers aux idéologies antinomiques, ni de goulag en Russie, ni d’apartheid en Afrique du Sud, ni de chambres de torture en Argentine, ni de guerre fratricide de religion en Irlande du Nord, ni de guerres entre l’Égypte et Israël, qui traquent ensemble aujourd’hui les djihadistes dans la péninsule du Sinaï…  Nos années de militantisme n’ont pas été en vain. Nous avons quand même fait bouger les choses. On ne transforme pas le monde en une journée. Qui aurait imaginé il y a quarante ans qu’un petit pays comme Israël, dont la superficie géographique est inférieure à celle de l’Île-de-France, enverrait un jour une sonde sur la lune. Nous rentrons dans une ère complètement différente. Mais, désormais, nous réalisons, plus que jamais, que quand un bateau coule, nous sommes obligés d’unir nos forces pour le sauver du naufrage.   

La recrudescence des actes antisémites en France vous surprend-elle?

Le grand poète allemand Goethe disait que “les Juifs sont le thermomètre du degré d’humanité de l’humanité”. Quand une société va mal, quand les gens sont incertains à propos de leur l’avenir, qu’ils ne sont pas sûrs de laisser un monde meilleur à leurs enfants, quand les problèmes du chômage, de la pauvreté, de l’immigration clandestine sont instrumentalisés cyniquement par des dirigeants politiques, réapparaît alors le bouc émissaire classique, historique: les Juifs. Mais l’Histoire nous a prouvé que ceux qui attaquent les Juifs s’en prennent ensuite aux autres minorités: les Arabes, les Noirs, les Tsiganes, etc.

L’antisémitisme n’a-t-il pas été banalisé en France ces dernières années?

Il y a quelque chose qui m’a beaucoup frappé quand mon ami Alain Finkielkraut s’est fait agresser verbalement par un islamiste portant la tenue des gilets jaunes: aucun passant ne s’est arrêté pour intervenir et rabrouer l’agresseur. L’apathie des gens face à la recrudescence de la haine m’a toujours effaré. L’ancien chancelier de la République fédérale d’Allemagne, Willy Brandt, nous avait dit un jour, à moi et à Simone Veil: “La République démocratique allemande a sombré non pas parce qu’il y avait trop de fascistes, mais parce qu’il n’y avait pas assez de démocrates”. Aujourd’hui, heureusement, il n’y a pas beaucoup de fascistes en France. Mais ce qui me préoccupe beaucoup, et qui est dangereux, c’est que la société française ne se mobilise pas contre l’antisémitisme.    

Il y a eu quand même à Paris, le 19 février dernier, un grand rassemblement contre l’antisémitisme.

Nous n’étions qu’environ 20 000 personnes à manifester, dont 15 000 Juifs, à l’appel de tous les partis politiques. Ce n’est pas énorme. Moi j’ai amené deux cents imams qui portaient une grande banderole où était écrit, en français et en arabe: “Des Musulmans contre l’antisémitisme”. Un préfet m’a appelé pour me demander si c’était une bonne idée qu’il y ait aussi une inscription en arabe sur la banderole parce qu’il craignait que ça offusque des gens. Je lui ai répondu tout à trac: ” Ça va exciter qui? Les fascistes?” Je lui ai alors rappelé que les Musulmans représentent à peu près 10 % de la population française. On ne peut pas ignorer cette réalité sociale.

Notre présent nébuleux apparaît à certains comme un écho éloquent des années 30 et 40. Adhérez-vous à cette analogie entre hier et aujourd’hui?

Pas du tout. Je ne suis pas désespéré. L’histoire ne se répète pas. Nous ne sommes pas à la veille d’une autre Nuit de Cristal. La France est une grande démocratie gouvernée par un vrai démocrate, le président Emmanuel Macron, avec qui on peut être d’accord ou en désaccord. Les Juifs français ne sont pas empêtrés dans la situation de grand désespoir que leurs grands-parents ont vécue en Allemagne ou en Europe centrale dans les années 30 et 40. Le regain de l’antisémitisme est aussi la résultante des grandes lacunes qui perdurent dans notre système d’éducation. C’est très préoccupant. La haine provient souvent de l’ignorance, du fait que nous ne connaissons pas notre voisin.

L’antisémitisme a-t-il pénétré le mouvement des gilets jaunes?

Quand les gilets jaunes ont commencé à manifester à Paris en novembre dernier, j’ai envoyé un message à Emmanuel Macron pour l’exhorter à dialoguer avec les membres de ce mouvement. Je lui ai écrit: “Cher Emmanuel, les gilets jaunes sont des naufragés de la crise sociale qui sévit dans notre pays. Si vous ne leur tendez pas la main, ils saisiront celle de malveillants qui sont venus leur parler et les appuyer. Des militants d’extrême gauche et d’extrême droite qui s’expriment avec éloquence et parlent en leur nom à la télévision”. Il n’a pas suivi mon conseil. Aujourd’hui, beaucoup de gilets jaunes ne se reconnaissent pas en ceux qui parlent en leur nom. Lors du dernier dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), j’ai de nouveau rappelé à Emmanuel Macron que l’amertume et la frustration des gilets jaunes ne s’éteindront pas de sitôt et qu’on ne peut pas étouffer la voix de millions de personnes confrontées quotidiennement à des réalités sociales ardues. Depuis, la colère des gilets jaunes a fait des émules dans d’autres pays européens. Aujourd’hui, des millions de Polonais, de Hongrois, d’Italiens… formulent aussi des revendications sociales et blâment l’Europe pour la détérioration de leur niveau de vie. Ils se considèrent plus Polonais, Hongrois, Italiens… qu’Européens. On ne peut pas esquiver cette réalité criante.

Emmanuel Macron a annoncé dernièrement un durcissement de la législation visant à combattre l’antisémitisme. Désormais, en France, sur le plan judiciaire, l’antisionisme sera aussi considéré comme une forme d’antisémitisme. Ces mesures fermes rassureront-elles les Juifs de France?

Emmanuel Macron peut faire voter des lois pour combattre l’antisémitisme, c’est mieux que rien, mais celles-ci ne changeront pas la mentalité des gens. Nous entrons dans un nouveau monde, je le rappelle dans mon livre, où les grandes idéologies universelles de l’époque de nos parents ont disparu. Aujourd’hui, on se tourne de plus en plus vers Dieu, qui est de plus en plus omniprésent dans un grand nombre de sociétés en quête de repères. Contrairement à ce que croyait Nietzsche, il ne faut pas réintroduire l’Église dans les écoles, mais l’histoire des religions. Depuis longtemps, je me bats pour qu’on valorise l’Autre. Il y a en France environ six millions de Musulmans. Aujourd’hui, une grande partie de l’extrémisme islamiste émane des banlieues. L’antisionisme, qui exacerbe l’antisémitisme, se nourrit de la guerre endémique qui oppose Israël aux Palestiniens. Quand je vais parler dans les banlieues, je valorise toujours l’identité des jeunes musulmans qui y habitent. Regrettablement, c’est une chose qu’on ne fait jamais dans les écoles. On ne dit jamais aux élèves de confession musulmane que les mathématiques ont été inventées par les Arabes et que sans le chiffre zéro il n’y aurait pas de mathématiques, qu’”algebra” est un mot arabe, que les premiers astronomes étaient Arabes, que les premiers hôpitaux ont été construits à Bagdad au IIe siècle… Il faut valoriser l’Autre. Nous ne le faisons pas. Il est impératif que la France commence à mettre en valeur ses Musulmans, qui majoritairement sont aussi farouchement opposés au fondamentalisme islamique. Nous devons proposer aux jeunes musulmans vivant dans les banlieues des projets originaux et mobilisateurs auxquels ils pourront s’identifier.

Valoriser des communautés religieuses dans un pays qui se définit comme foncièrement laïc et républicain n’est-ce pas toute une gageure?

La République française n’a jamais reconnu officiellement, ni légalement, les communautés qui vivent en son sein. Mais, comme le dit très joliment Jules César dans une pièce de Shakespeare: “C’est vrai que nous sommes tous égaux, mais nous ne sommes pas tous pareils”. Les nombreuses communautés qui cohabitent en France ont des cultures et des traditions différentes. Ça, les dirigeants français ne l’ont pas encore compris. Il faudra, tôt ou tard, qu’ils finissent par admettre cette réalité incontournable. Un jour, quand il était président, j’ai demandé à Nicolas Sarkozy de s’adresser aux Musulmans de France. Il m’a répondu: “En France, nous n’avons pas de communautés”. Le dîner du CRIF, auquel il participe chaque année, est pourtant bel et bien un événement organisé au nom de la communauté juive de France. La France est un pays très conservateur où on ne peut pas introduire de réformes. On a tué tous ceux qui voulaient réformer le pays, notamment les Protestants. Le 24 août 1572, pendant la nuit de la Saint-Barthélemy des Français protestants et catholiques se sont entretués. Il n’y avait alors ni des Juifs, ni des Musulmans.

Vous croyez résolument au pouvoir des mots.

Je relate dans mon livre une histoire fabuleuse qui est arrivée à mon grand-père, Abraham, dans le ghetto de Varsovie. Juif orthodoxe, Abraham parlait couramment plusieurs langues, dont l’allemand. Un jour, il a vu un officier nazi attraper un enfant juif qui, régulièrement, se faufilait sous le mur du ghetto pour aller acheter des cigarettes à l’extérieur et les revendre deux fois plus cher. Le nazi dégaine son revolver et s’apprête à l’abattre. Mon grand-père surgit, attrape la main de l’officier SS, regarde celui-ci dans les yeux et lui demande en allemand: “Warum (pourquoi)?” Le nazi, très surpris de voir ce vieux Juif s’adresser à lui dans sa langue, lui rétorque: “Hier gibt es nicht Warum (ici, il n’y a pas de pourquoi)”. L’officier a remis le revolver dans son étui et a laissé filer l’enfant. Sur le coup, la parole a une force mille fois plus puissante que celle d’une kalachnikov. J’ai moi-même fait cette expérience sidérante de nombreuses fois dans ma vie. J’ai utilisé ma parole pour convaincre le chef du Hamas, Khaled Mechaal, de libérer le soldat israélien Gilad Shalit, capturé en 2006 par un groupe de terroristes palestiniens. Quand je suis allé voir Khaled Mechaal en Syrie pour lui demander de libérer Gilad Shalit, je lui ai dit: “Garder ce soldat vous servira à quoi? Vous avez deux filles magnifiques, là, sur ces photos. Si elles étaient kidnappées…” Il m’a répondu: “Je chercherais quelqu’un comme vous pour les faire libérer!” Nous ne faisons pas assez confiance au pouvoir du verbe. Nous pensons qu’il faut toujours faire appel à la police, à la matraque, à la loi pour dénouer un conflit. Que parler, ça ne suffit pas. Moi, je pense que oui. Je suis prêt à parler à n’importe qui, même aux êtres les plus cruels.

À 83 ans, qu’est-ce qui vous motive à continuer à vous battre pour un monde plus pacifique et plus équitable?

Deux choses: la curiosité et l’amour du prochain. J’aime les gens. L’Histoire, dont j’ai expérimenté dans ma chair quelques-uns des chapitres les plus hideux, m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. Mon devoir est de transmettre ce vécu aux nouvelles générations. Mon assistante, qui classe mes dossiers, a retrouvé dernièrement un article que le philosophe Paul Ricœur m’a consacré il y a quelques années dans le journal Le Monde. Il m’a appelé le “passeur”. Je n’ai jamais eu la prétention d’inventer une nouvelle idéologie, j’ai simplement bien appris à transmettre à mes successeurs ce qui a été inventé et bâti par d’autres avant moi. Le “passeur” a toujours joué un rôle fondamental dans la tradition juive.

Comment envisagez-vous l’avenir des Juifs en France?

Aujourd’hui, beaucoup de Juifs français partent vivre en Israël, qui est un beau et intéressant pays, mais où il y a des choses condamnables, par exemple l’existence de groupes extrémistes. Pourquoi voulez-vous que nous, Juifs, quittions la France, que nous nous pliions devant ceux qui nous haïssent et veulent notre départ définitif de notre pays? Les Juifs peuvent-ils laisser cette maison qui est la leur aux djihadistes et au Rassemblement national de Marine Le Pen? Un jour, j’ai demandé au grand Rabbin de Francfort, Nathan Levinson, lui-même d’origine allemande, rentré d’exil après la Deuxième Guerre mondiale sous l’uniforme américain, pourquoi il restait en Allemagne? Il m’a répondu sans détour: “Pour priver Hitler de son ultime victoire: une Allemagne Judenrein (sans Juifs)”.

Selon vous, nous devons être toujours aux aguets parce que l’Histoire bégaie.

Malheureusement, des épisodes tragiques de l’histoire du peuple juif se sont souvent répétés au fil du temps. C’est pourquoi il faut lire sans cesse la Bible et un livre fondamental du célèbre historien juif Flavius Josephus, La guerre des Juifs, écrit en 70 de notre ère. Cet ouvrage, qui n’a pas pris une ride, raconte la guerre des Juifs qui a mené à la destruction du Temple d’Hérode par Titus et les légions romaines dans la Jérusalem assiégée. Des groupes extrémistes juifs attaquaient les Juifs qui s’opposaient à leur stratégie de défense. Titus attendait que les Juifs s’entretuent avant de se lancer à la conquête de Jérusalem.

Le peuple juif a quelque chose de particulier qui fait de lui le bouc émissaire parfait. Être Juif, ce n’est pas une race, ni seulement une religion, c’est surtout s’identifier aux valeurs capitales prônées par les dix commandements. La Bible raconte que dans le mont Sinaï, Moïse a dit aux Hébreux affamés: “Vous êtes mon peuple élu, je vous ai choisis pour être les gardiens des lois que l’Éternel m’a transmises”. Les Juifs ont été ensuite massacrés pendant des siècles. On leur reprochait d’être un “peuple élu” qui se considérait supérieur aux autres nations du monde. Mais quand on lit le texte original biblique, on comprend que le peuple juif n’a pas été élu, mais désigné pour assumer un devoir universel.

Pour moi, le judaïsme, c’est avant tout tendre la main à son prochain, peu importe sa race ou sa religion. La tradition juive nous rappelle sans cesse qu’on ne peut survivre que dans une société libre. Dès que la société se referme, les Juifs deviennent, aux yeux des autres, “dangereux”. Aujourd’hui, on veut chasser les immigrants parce que, pour certains, ils constituent une sérieuse menace pour l’ordre établi. Je m’oppose vigoureusement à cette exclusion. Ma liberté, c’est-à-dire mon avenir, dépend de l’avenir de la démocratie. En France, je suis prêt à me battre avec ma voix et toute mon énergie pour empêcher les fascistes et les néonazis de porter atteinte à cette liberté précieuse et fondamentale.

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