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Rencontre avec l’écrivain Amin Maalouf

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Amin Maalouf (Jean-François Paga/Ed. Grasset photo)

Le monde assiste impavide au naufrage de ses civilisations.

C’est le constat sévère que dresse le réputé écrivain franco-libanais Amin Maalouf dans un livre choc sur l’état alarmant de notre planète —Le naufrage des civilisations (Éditions Grasset, 2019).

“Nous vivons dans le siècle de tous les dangers”, rappelle sur un ton grave le membre élu de la prestigieuse Académie française.

Le naufrage des civilisations est un livre de réflexion fort interpellateur dans lequel ce fin observateur politique et social, témoin de conflits et de bouleversements historiques majeurs qui ont profondément marqué la deuxième partie du XXe siècle, nous met en garde contre les dérives de l’humanité et l’amnésie historique des peuples.

Dans des pages passionnantes, l’écrivain nous livre son regard sur l’état actuel du monde arabe et le conflit israélo-arabe.

Amin Maalouf, récipiendaire du prix Goncourt en 1993 pour son très beau roman Le Rocher de Tanios, est l’auteur d’une vingtaine de romans et essais, traduits en une cinquantaine de langues, qui ont connu un grand succès.

Il était de passage au Canada pour recevoir le doctorat honoris causa que l’Université d’Ottawa lui a décerné en reconnaissance de son œuvre littéraire importante et de son remarquable engagement humaniste.

Nous l’avons rencontré lors de son séjour à Montréal où il a présenté son nouveau livre et donné deux conférences, dont l’une à la Grande Bibliothèque.

Dans deux de vos livres, Les identités meurtrières (Éditions Grasset, 1998) et Le dérèglement du monde (Éditions grasset, 2009), vous nous aviez déjà mis en garde contre les graves menaces qui pèsent sur notre monde. Notamment, le retour des nationalismes ethniques et les dérèglements climatiques. À la lecture de votre nouvel essai, on réalise que ces menaces n’ont fait depuis que s’aggraver. Les dérives de l’humanité paraissent plus que jamais inéluctables.

C’est vrai. Ces trois livres s’inscrivent dans la même réflexion. Ils sont nés d’une inquiétude réelle par rapport à notre monde qui sur certains plans progresse d’une manière époustouflante, mais sur d’autres piétine et régresse. La situation devient chaque jour plus préoccupante. Nous vivons désormais dans un monde désarçonné où il n’y a plus de véritable ordre international, où on voit apparaître une nouvelle guerre froide, une nouvelle course effrénée aux armements, où les problèmes ne sont pas résolus, où les identités se déchaînent dans toutes les directions, où il y a un malaise dans toutes les sociétés. C’est une période vraiment alarmante. J’ai essayé dans ce livre de faire le point sur la situation actuelle et de comprendre comment on en est arrivé là.

L’univers levantin multiculturel dans lequel vous avez grandi a complètement disparu. Ça vous attriste?

Je pense que la plupart des rêves de mon enfance ont été déçus. C’est vrai que le rêve d’une société où les gens vivraient ensemble de manière harmonieuse devient de plus en plus difficile à réaliser. Mais il ne faut pas perdre l’espoir car il faudra un jour trouver des solutions aux grands problèmes qui menacent l’avenir de l’humanité. Nous n’avons qu’une planète. Les humains devront à un moment donné trouver une manière de vivre ensemble sans se massacrer mutuellement. Il vaudra mieux tôt que tard.

La montée des populismes dans les sociétés démocratiques occidentales vous préoccupe particulièrement. Comment expliquer ce phénomène?

Deux facteurs majeurs contribuent à nourrir les populismes, qui ont le vent en poupe en Occident. D’un côté, le déchaînement identitaire et, de l’autre, une dérive inégalitaire qui ne cesse de creuser le fossé entre les plus nantis et les plus pauvres. Des populations se sentent marginalisées et totalement délaissées par les gouvernants de leurs pays respectifs. La combinaison de ces deux facteurs crée des tensions dans nos sociétés qui favorisent l’émergence de mouvements populistes. C’est un phénomène mondial: du Brésil à l’Inde, de l’Italie aux États-Unis… Des forces politiques fondant leur idéologie sur une identité exclusionniste, où il n’y a aucune place pour l’étranger, et une méfiance profonde à l’égard des institutions nationales sont parvenues à séduire des millions d’électeurs. J’ai le sentiment que c’est un phénomène qui va durer encore longtemps. Il y a des pays qui ont été complètement happés par le phénomène populiste. Par exemple, aujourd’hui, en Italie, la droite dure et l’extrême droite représentent quasiment les deux tiers des électeurs. Pour moi qui ai connu l’Italie de gauche et démocrate chrétienne d’Enrico Berlinguer et d’Aldo Moro, cette métamorphose politique radicale me laisse pantois.

Vous brossez dans votre livre un tableau sombre de l’état du monde arabe. Pourtant, en 2011, le “printemps arabe” avait suscité de grands espoirs. Avez-vous cru aussi à l’avènement d’une ère plus prometteuse pour les peuples arabes?

Quand ce mouvement de contestations populaires a éclaté dans le monde arabe à la fin de 2010, j’ai été assez surpris par son ampleur. Au début des révoltes, j’avais beaucoup d’espoir. Les choses bougeaient enfin en Tunisie, en Égypte, en Syrie, au Yémen… Je me suis dit alors: “Quelque chose d’important est en train de se produire”. Mais, finalement, le “printemps arabe” n’a pas duré longtemps. En réalité, ces révoltes avaient toutes échouées avant la fin de 2011. Certains pays ont même sombré dans une guerre civile dévastatrice. C’est profondément décevant.

Aujourd’hui, avec un peu de recul, on comprend mieux les raisons de l’échec de ces révoltes. Les mouvements qui formulaient des revendications tout à fait légitimes — l’instauration d’une vraie démocratie, une modernisation de la société… — n’avaient pas à leur actif beaucoup d’expérience politique et n’étaient pas structurés politiquement. Dans la plupart des pays arabes ébranlés par une révolte populaire, les seules organisations politiques de masse structurées politiquement étaient les mouvements islamistes, principalement la mouvance des Frères musulmans. Dans les années 60 et 70, que j’ai bien connues, les mouvements islamistes étaient des groupuscules politiques très minoritaires. À cette époque, Gaza était le bastion d’un mouvement marxiste-léniniste fort influent. Omniprésents dans la société et persécutés par des gouvernements autocratiques, les Frères musulmans se sont retrouvés au centre des mouvements de révolte du “printemps arabe”, quelquefois à leur corps défendant.

Les islamistes ont rapidement démontré qu’ils étaient inaptes à gouverner un pays.

Les Frères musulmans ont dénaturé le mouvement de contestations populaires qui a émergé dans la foulée du “printemps arabe” parce que leurs revendications n’étaient pas du tout modernisatrices. Quand ils sont arrivés au pouvoir en Égypte, sans l’avoir totalement souhaité, les Frères musulmans ont montré qu’ils n’avaient pas une culture de gouvernement, ni une culture d’opposition. Leur présence au pouvoir a été désastreuse. Ils n’ont pas su créer des coalitions politiques, ni modifier leur vision très archaïque de la société. Ils sont restés empêtrés dans leur discours dogmatique.

Entre 2011 et 2012, les Frères musulmans ont consolidé leurs assises politiques dans le monde arabe. Chaque fois qu’il y avait des élections, les islamistes arrivaient en tête: au Maroc, en Jordanie… Mais, à cause de l’expérience égyptienne qui s’est révélée catastrophique, cette mouvance islamiste a cessé de représenter quelque chose de significatif sur le plan politique. Après avoir été l’objet d’une forte répression politique, le mouvement des Frères musulmans s’est lui-même sabordé par manque de savoir-faire et de vision. Ce qu’on a appelé le “printemps arabe” a alors débouché sur un désastre. Non seulement les pays arabes n’ont pas avancé politiquement, économiquement et socialement, mais la plupart d’entre eux se portent aujourd’hui beaucoup moins bien qu’il y a dix ans. La démocratie a peu progressé dans le monde arabe.

Vous rappelez que la défaite militaire sévère qu’Israël a infligée au monde arabe en 1967 a sonné définitivement le glas du nationalisme arabe laïque et a été le signe précurseur de l’avènement d’un nationalisme à dominante religieuse qui tient aujourd’hui le haut du pavé dans le monde arabo-musulman.

La victoire éclair d’Israël durant la guerre des Six jours a été un profond traumatisme pour tout le monde arabe. Mais l’élément déterminant a été l’échec cuisant essuyé lors de cette guerre par le président égyptien, Gamal Abdel Nasser. Ce dernier était la grande figure du mouvement nationaliste arabe. Ses discours enflammés haranguaient les masses arabes. Nasser ne mentionnait jamais la religion dans ses discours. Je ne l’ai jamais entendu citer un verset du Coran. Il n’a jamais fait allusion à la laïcité, ni annoncé officiellement une séparation entre l’État et la religion. Mais dans la pratique ce clivage était une évidence pour lui. Après la dure défaite face à l’armée d’Israël, en 1967, le mouvement que Nasser avait toujours combattu fougueusement, les Frères musulmans, est réapparu en clamant: “Vous avez cru en cet homme, vous aviez tort. Nous vous avons toujours dit de ne pas croire en lui.” Après la mort de Nasser, en 1970, tous les mouvements politiques et sociaux marginalisés pendant longtemps par le panarabisme ont réémergé. Depuis, les islamistes n’ont cessé de marteler que la seule doctrine pouvant permettre aux peuples arabes de s’affirmer identitairement avec fierté, c’est la religion.

Ce fut alors le début du retour en force de l’islam dans l’arène politique.

Absolument. Ce retour en force de l’islam politique a culminé en 1979 avec l’arrivée au pouvoir en Iran de l’ayatollah Khomeini. Jusque-là, Khomeini était à la tête d’un mouvement d’opposition en exil. Dès qu’il a pris les rênes du pouvoir, il a proclamé une révolution islamique qui s’est progressivement radicalisée et propagée dans plusieurs pays arabo-musulmans. En 1979, en même temps que le retour de Khomeini à Téhéran, la guerre d’Afghanistan faisait rage, mobilisant les Moudjahidin, soutenus par l’Occident, contre l’Union soviétique. En novembre 1979, il y a eu l’attaque très meurtrière contre la mosquée de la Mecque. Soumises à une pression énorme à la suite de cette exaction terroriste, les autorités saoudiennes se sont senties obligées d’affirmer d’une manière plus apparente, et beaucoup plus déterminée, leur vision de l’islam. Le rôle de propagateur du wahabisme joué depuis par les Saoudiens a complètement changé l’atmosphère dans le monde arabo-musulman. Il est clair que pour un historien, la guerre israélo-arabe de 1967 est l’événement qui a déterminé le début du déclin du nationalisme arabe et l’apparition progressive d’une autre type de nationalisme fondé sur la religion, qui est devenu l’idéologie dominante dans cette région embrasée du monde.

La pensée politique islamiste radicale n’est-elle pas en déclin aujourd’hui, notamment depuis les débâcles militaires essuyées par Al-Qaïda et Daech — l’État islamique –?

Je pense que le radicalisme islamiste a atteint ses limites. Il peut encore avoir une capacité de nuisance, mais il n’est pas parvenu à atteindre l’un de ses objectifs principaux: mobiliser les peuples arabes autour de ses actions terroristes violentes. Cependant, le terrorisme islamiste a provoqué un choc mondial. Il a suscité un besoin de protection qui s’est traduit par un renforcement des écoutes, la surveillance plus étroite de la vie intime des citoyens… Ce besoin pressant de protection a eu des répercussions négatives sur les libertés. Aujourd’hui, nos sociétés sont beaucoup plus soumises que dans le passé à des surveillances de toutes sortes. Nous sommes entrés dans une logique que j’appelle “orwellienne”. Désormais, des regards nous surveillent partout à cause d’actions terroristes qui ont été profondément traumatisantes, à l’instar des attentats sauvages perpétrés à New York le 11 septembre 2001. Des mouvements radicaux islamistes, tels que Al-Qaïda ou Daech, ne dureront plus longtemps. Mais il y a toujours le risque que de nouveaux mouvements terroristes voient le jour. Chose certaine: le mal est fait.

Comment envisagez-vous les perspectives futures des relations entre Israël et les Palestiniens?

Pendant longtemps, nous avons cru qu’il y aurait un jour une solution politique susceptible de trancher une fois pour toutes le nœud gordien de l’interminable conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui, on réalise qu’il n’y a pas de solution politique en vue, et donc que ce conflit perdurera. Le contentieux entre Israël et les Palestiniens est certainement un élément déstabilisateur pour tout le Moyen-Orient. Les sociétés israélienne et palestinienne ont connu ces dernières années des mutations importantes. Je me souviens qu’en 1982, après les massacres perpétrés dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, 400 000 Israéliens étaient descendus dans les rues à Tel-Aviv pour dénoncer vigoureusement cette tuerie. Aujourd’hui, une telle mobilisation populaire est impensable. La société israélienne s’est droitisée. Mais on sent que cette droitisation a atteint son maximum. C’est peut-être pourquoi on assiste actuellement à un léger retour de balancier vers le centre. Mais attendons les résultats des élections législatives israéliennes du 17 septembre prochain. Ne nous berçons pas d’illusions. La situation est telle que quel que soit le gouvernement qui dirigera Israël après le 17 septembre, il est extrêmement difficile d’envisager une solution pacifique à ce conflit.

La société palestinienne s’est aussi radicalisée.

Oui. Aujourd’hui, force est de reconnaître qu’il n’y a plus un interlocuteur palestinien possible avec qui Israël pourrait négocier. Dans l’état actuel des choses, que ce soit en Israël ou en Palestine, on n’entrevoit aucune solution de ce conflit à l’horizon. En Israël, je ne vois aucun gouvernement qui aurait le courage de se retirer ne serait-ce que d’une partie des colonies juives établies en Cisjordanie. Politiquement, ce serait suicidaire. Et, de l’autre côté, aucun dirigeant palestinien n’a la latitude pour signer un accord de paix, car aux yeux d’une majorité de Palestiniens le leadership politique qui gouverne actuellement à Ramallah n’a pas la légitimité pour le faire. La possibilité de conclure un accord qui ne soit pas seulement un morceau de papier, mais une vraie entente, s’éloigne chaque jour un peu plus.

Le nouveau plan de paix proposé par Donald Trump aux Israéliens et aux Palestiniens est-il réaliste ou n’est-il que de la poudre aux yeux?

Je ne pense pas que ce plan de paix soit sérieux et puisse résoudre le conflit centenaire israélo-palestinien. Donald Trump fait de la politique à travers le conflit israélo-arabe, pensant que ça va l’aider à se faire réélire. Cependant, ceux qui affirment que Trump a bousillé tous les efforts de paix entre Israéliens et Palestiniens se trompent. Pour être honnête, il faut rappeler que durant les dix ans qui ont précédé l’administration Trump, il n’y a pas eu non plus de réelles possibilités de paix entre Israël et les Palestiniens.

L’affrontement entre les États-Unis et l’Iran risque-t-il d’embraser le Moyen-Orient?

Le bras de fer qui oppose actuellement les États-Unis et l’Iran va se poursuivre. Trump a instauré un embargo qui est en train d’étrangler l’économie iranienne. Les Iraniens essayent par tous les moyens de desserrer un peu cet étau, mais jusqu’à présent en vain. À mon avis, ce conflit va perdurer au moins pendant le reste du premier mandat présidentiel de Trump. Et, si ce dernier est réélu en 2020, il y a de fortes chances que cet affrontement continue et même s’aggrave. Une confrontation militaire plus aiguë entre les États-Unis et l’Iran n’est pas à exclure.

Vous semblez peu optimiste pour le futur?

Je ne suis pas très optimiste. Sincèrement, je pense qu’on s’achemine vers une période extrêmement difficile. La vraie question est: s’il y a des secousses, qui selon moi seront de plus en plus graves, allons-nous nous réveiller en nous disant qu’il est temps de résoudre quelques-uns des problèmes urgents qui menacent sérieusement l’avenir de l’humanité, ou allons-nous continuer à camper dans notre indifférence?

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