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Un autre tour de force littéraire de Marc Levy

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Marc Levy (Tess Steinkolk photo)

En France, dès sa parution, le nouveau roman de Marc Levy, son 20e, Ghost in Love (Éditions Robert Laffont/Versilio), s’est écoulé à plus de 30 000 exemplaires en seulement quatre jours.

Il occupe, depuis, la première place dans le palmarès des meilleures ventes de livres (tous formats confondus).

Véritable phénomène de l’édition — 45 millions de livres vendus, traduits en 49 langues — Marc Levy est l’auteur français le plus lu dans le monde.

Le voici de retour en force avec une comédie romantique exquise et hilarante dans laquelle il explore avec brio la sensible question de la filiation.

Le fantôme d’un éminent chirurgien, Raymond, fait brusquement irruption dans la vie mouvementée de son fils, Thomas, pianiste virtuose vivant à Paris. Le fantôme lui confie une mission rocambolesque: l’aider à rejoindre Camille, le grand amour de sa vie, qui vient de mourir à San Francisco. Il demande avec insistance à son rejeton de réunir leurs cendres afin qu’ils puissent partager ensemble l’éternité. Thomas voit difficilement comment refuser cette requête des plus insensées à ce père qu’il a tant aimé et admiré. Mais, voyager de Paris à San Francisco avec une urne funéraire contenant les cendres de son père et convaincre la famille de Camille de se plier à la volonté d’un fantôme déluré, toujours éperdument amoureux de sa dulcinée, ne sera pas une sinécure.

Marc Levy nous plonge de nouveau dans une aventure haletante, regorgeant de rebondissements, de tendresse et d’humour. Un autre tour de force littéraire de ce conteur hors pair.

Nous avons rencontré le célèbre romancier lors de son récent passage à Montréal, où il est venu faire la promotion de Ghost in Love.

Ce livre vous le dédiez à votre père, Raymond Levy, résistant antinazi dont vous avez évoqué la vie et les courageux combats dans un beau roman biographique, Les enfants de la liberté, publié en 2007. Le souvenir de votre géniteur a-t-il été le principal élément déclencheur de ce récit?

Ce n’est pas un livre sur mon père, mais sur la paternité, sur la relation père-fils, sur la filiation. Du coup, j’ai eu envie de le dédier à mon père. Je me suis beaucoup amusé en l’écrivant. Comme c’est une comédie, et que mon père avait beaucoup d’humour, c’était presque une blague que je lui faisais en appelant le personnage du père Raymond. Je sais que s’il avait lu ce roman, mon père se serait marré et m’aurait dit: “C’est malin. Je vais maintenant devoir expliquer à ta mère que c’est une fiction et que je n’ai jamais été amoureux d’une autre femme”. Le personnage de Raymond ne ressemble pas du tout à mon père.

Ce roman recèle aussi une réflexion interpellatrice sur les relations entre un père et son fils et sur la question fondamentale de la transmission.

Pour moi, la notion de transmission est fondamentale parce que c’est le lien qui permet de construire l’humanité et de la faire évoluer. La transmission des valeurs est extrêmement importante et déterminante pour l’avenir de l’humanité. Elle est implicitement formatrice de notre humanité et de notre conscience morale.

Quelles sont les principales leçons que votre père vous a léguées?

L’écoute, l’humilité, c’est-à-dire accepter de comprendre le point de vue de l’autre et d’être à son écoute, l’ouverture d’esprit, la tolérance, l’appétit de la découverte, la remise en cause permanente. Il m’a aussi appris que l’humour est une qualité plus importante que l’arrogance. Que la vraie intelligence est celle qu’on partage avec les autres, pas celle qu’on impose ou qu’on ne réserve qu’à un petit nombre.

Thomas, qui par moments semble désarçonné et ne sait plus trop sur quel pied danser, paraît souffrir d’une sorte de complexe par rapport à son père. Parallèlement à l’amour profond qu’ils se vouent mutuellement, n’y a-t-il pas aussi une rivalité sournoise entre les deux?

Je ne parlerai pas de “rivalité sournoise”, mais plutôt d’une des complexités du rapport à la paternité. Un père, c’est une montagne qu’on passe toute sa vie à escalader en ayant une peur bleue d’arriver au sommet. À travers toutes les histoires dans lesquelles ce roman nous entraîne, chacune est un prétexte pour traiter des facettes de l’incroyable métier d’être père, mais aussi de l’incroyable métier d’être un enfant. Thomas le dit dès le début: “Un adulte, c’est un enfant qui a des dettes”. Quand on est enfant ou adolescent, on redouble toujours d’énergie pour essayer d’impressionner ses parents. En fait, ces derniers sont notre jauge, notre limite, celle qu’on veut absolument dépasser pour les épater.

Raymond apparaît à son fils, Thomas, sous la forme d’un fantôme. Croyez-vous aux âmes errantes après la mort?

C’est comme le pari lancé par le philosophe, mathématicien et physicien français du XVIIe, Blaise Pascal, qui a tenté de prouver qu’une personne rationnelle a tout intérêt à croire en Dieu, que Dieu existe ou non. L’idée de croiser des âmes errantes me plaît beaucoup, mais je n’en ai jamais vues. Quand je parlais de la mort avec mon père, il me répondait toujours sur un ton catégorique: “Je pense sincèrement qu’une fois qu’on quitte ce monde, il n’y a plus rien au-delà”. Je lui rétorquais alors: “Ta réponse est d’un sinistre incroyable. Tu veux dire que tout ça ce serait pour rien?” Parfois, quand il voulait me donner une leçon de morale, je le chambrais en lui répliquant: “De toute façon, tout cela n’a aucun intérêt puisqu’il n’y aura aucune suite après notre enterrement”. J’ai envie de croire aux âmes errantes, mais je n’ai pas de preuves de leur existence. Je ne nourris pas un culte à ce sujet. Par contre, j’aimerais bien me réincarner en loup-garou, comme ces très beaux mecs qui se transforment la nuit!

Croyez-vous en Dieu?

Je fais une grande distinction entre la foi et la religion car je pense que ce sont deux notions complètement différentes. Nous vivons à une époque où les raisonnements catégoriques et binaires ont pignon sur rue. Ainsi, nombreux sont ceux résolument convaincus que si vous n’êtes pas un adepte d’une religion, vous êtes athée. Ce raisonnement réducteur est faux. Vous pouvez avoir la foi et ne pas du tout accepter ce que les humains font de celle-ci: l’emprisonner dans une religion. Moi, je suis antireligion. Je considère que la religion est un cancer qui ronge l’humanité. J’ai la foi, mais je suis farouchement opposé aux religions. Celles-ci sont responsables de 99 % des guerres et des plus grandes barbaries qui ravagent notre monde. Les religions ont toujours été source de discordes et de divisions entre les humains. Elles constituent le terreau de l’obscurantisme et de la régression sociale. Au fil de l’histoire, les religions ont persécuté et fait souffrir inutilement des millions d’êtres humains. Leur bilan est des plus noirs. Par ailleurs, la religion n’est qu’un prétexte pour l’être humain pour se conduire d’une façon contraire à ce que prône la parole de Dieu, c’est-à-dire: l’amour, la tolérance, l’ouverture envers l’Autre. Ceux qui sont à la tête des religions ne préconisent que l’intolérance, l’exclusion, les divisions.

Les religions vous horripilent-elles à ce point?

Je suis très antireligieux et très remonté contre les institutions religieuses quelles qu’elles soient. Ça m’a valu des animosités, mais au moins j’ai le mérite de ne pas être faux-cul. En revanche, j’ai le droit de clamer que je crois en Dieu. Mais, ne venez surtout pas me raconter que si je mange du saucisson ou du poisson le vendredi, ma foi est moins pure que la vôtre! C’est simplement délirant! Je suis profondément outré par ce qui se passe aujourd’hui dans la communauté juive orthodoxe de New York. Une poignée de Rabbins obscurantistes ont décrété qu’il ne fallait pas vacciner les enfants de cette communauté parce que, selon eux, cette pratique médicale serait contraire à la Loi juive. À cause de ces trois ou quatre Rabbins imbéciles, il y a aujourd’hui une épidémie épouvantable de rougeole qui touche des milliers d’enfants juifs. Il faut mettre ces ayatollahs fanatiques et irresponsables en taule! Je pense que le meilleur moyen de respecter la pensée de Dieu, c’est de ne pas se laisser emprisonner dans la religion. C’est même un bon sens hébraïque de dire ça. À partir du moment où vous accordez à un individu le pouvoir d’interpréter la parole de Dieu, vous êtes forcément dans l’erreur. Notamment lorsqu’on sait que c’est tellement facile d’interpréter la parole divine de mille et une façons. C’est ce que font aujourd’hui à leur guise les fondamentalistes religieux.

Marc Levy (Christian Geisselmann photo)

C’est la première fois, si ma mémoire est bonne, que la musique classique occupe une place aussi importante dans l’un de vos romans. Votre personnage central, Thomas, concertiste de renom, évolue dans cet univers. C’est un monde qui vous est familier?

Oui, c’est la première fois que j’aborde ce thème. L’univers musical ne m’est pas particulièrement familier, mais je le trouve très beau. Il y a beaucoup de passerelles entre l’écriture et la musique. D’ailleurs, la musique est une forme d’écriture. Je suis traduit en 49 langues, mais le compositeur qui écrit une partition est interprété dans toutes les langues du monde parce que la musique est universelle. C’est une magie incroyable. La musique est un monde fascinant. Là, nous sommes à Montréal, nous parlons en français. Mais dans ma carrière, j’ai accordé beaucoup d’entrevues à des journalistes chinois, anglais, italiens, espagnols, suédois… Un traducteur était toujours à mes côtés, sauf quand l’entretien se déroulait en anglais. Au salon du livre de Shanghai, quand je suis assis autour d’une table avec un auteur chinois, une romancière allemande, un essayiste néérlandais, nous ne pouvons malheureusement pas communiquer entre nous alors que nous aurions beaucoup de choses à nous raconter. Par contre, si dans un salon de la musique vous réunissez un violoniste chinois, une pianiste allemande et une flûtiste néo-zélandaise, ils peuvent prendre une partition et l’interpréter ensemble. Ils n’auront aucune difficulté à communiquer aisément par le truchement de la musique. Je trouve ça passionnant.

À l’instar de plusieurs de vos romans précédents, l’histoire de celui-ci se déroule en grande partie aux États-Unis, en l’occurrence à San Francisco. Quel rapport entretenez-vous avec l’Amérique, pays où vous avez établi vos pénates il y a douze ans?

C’est un pays fascinant. C’est à San Francisco que j’ai écrit mon premier manuscrit… que j’ai jeté à la poubelle. C’est dans cette ville, d’une beauté inouïe, que débute le roman qui m’a fait connaître, Et si c’était vrai… San Francisco est une de mes villes fétiches.

L’Amérique de Donald Trump vous effraie-t-elle?

Je ne l’accepte pas du tout. Je nourris tous les jours l’espoir qu’en 2020 Donald Trump sera largement battu. Mais je ne veux pas non plus en faire une obsession. C’est un mauvais moment à passer. J’aime trop l’Amérique pour ne pas la croire capable de résister à cette affreuse parenthèse de l’histoire des États-Unis qu’est Donald Trump.

Vous avez quitté un pays, la France, et un continent, l’Europe, qui ont connu ces dernières années un regain inquiétant de l’antisémitisme. La recrudescence d’actes antisémites que l’Amérique connaît depuis l’élection de Donald Trump, il y a trois ans, est aussi un phénomène des plus alarmants.

Ce regain d’antisémitisme en Amérique m’indigne profondément. Il était évident que le comportement de Donald Trump allait faire exploser l’antisémitisme aux États-Unis. L’actuel locataire de la Maison-Blanche nourrit une hypocrisie sidérante et très calculatrice à l’endroit des Juifs. L’amitié que Trump voue à Israël est totalement factice et manipulatrice. Il y a là une vraie antinomie. On ne peut pas être un héritier de la Shoah et ne pas comprendre la dangerosité que représentent Trump et son régime. En 2017, il a renvoyé dos à dos, sans la moindre gêne, les membres de la droite suprémaciste, qui s’étaient donné rendez-vous dans une petite ville de Virginie, et les manifestants venus les dénoncer. Une personne a été tuée au cours de ce rassemblement raciste. Trump a déclaré alors sans ambages que les “responsabilités dans cette affaire étaient partagées”. C’est simplement scandaleux! Le régime de Trump est un vecteur de haine, d’antisémitisme et de stigmatisation de la communauté juive. Tout ce qu’il a pu faire par rapport à Israël, il ne l’a fait que pour mettre de l’huile sur le feu.

C’est votre 20e roman. La barre est-elle chaque fois plus haute?

Il n’y a pas plus de symbolique lorsqu’on publie son vingtième roman que lorsqu’on a engendré son dix-huitième ou son dix-neuvième. Les anniversaires veulent tout dire et ne veulent rien dire. Le jour de vos quarante ans, vous avez un jour de plus que la veille et un jour de moins que le lendemain! Chaque livre est un moment vécu sur un chemin d’écriture. C’est une aventure haletante qui représente des mois de labeur, une passion, des rapports qu’on entretient avec des personnages fictifs. Il y a peu de choses intelligibles et intelligentes qu’on peut dire sur l’écriture. C’est un acte qui est tellement spontané que le fait de le décortiquer revient à dire beaucoup de banalités. Je pense que la seule vision qu’on peut avoir du travail d’un écrivain, c’est son chemin d’écriture.

Êtes-vous angoissé quand vous amorcez l’écriture d’un nouveau roman, sachant que des milliers de lecteurs dans les quatre coins du monde attendent impatiemment votre prochain cru littéraire?

On me pose cette question depuis vingt ans, chaque fois que je publie un nouveau roman. Ça fait vingt ans que je donne la même réponse. Toute personne qui exerce un métier qu’elle aime ressent une adrénaline, une conscience, un engagement émotionnel avant de se mettre à l’ouvrage. C’est vrai pour tous les métiers, incluant celui d’écrivain. Je pense que le doux mélange de l’intelligence et de l’humilité fait que plus on fait son travail, plus on prend conscience de la difficulté qu’il représente. Chaque roman m’a permis de travailler les dialogues, la narration, le rapport avec un personnage, les personnages secondaires, la façon dont on donne vie à un lieu… Ce travail, on a toujours envie de le perfectionner. À chaque roman, je me dis: “Tiens, je suis arrivé là, maintenant, j’ai envie d’aller un peu plus loin.” C’est ça la pression que l’on ressent. Aucun romancier ne se mettra à écrire son livre sur une scène devant 30 000 personnes. Même lorsque vous entamez l’écriture de votre 25e roman, quand vous vous installez à votre table de travail, vous restez tout seul face à votre feuille de papier blanche ou votre ordinateur.

Que représente pour vous le succès?

Je peux vous assurer que je ne vis pas du tout le succès au quotidien. Je le vis seulement quand on me le rappelle. Je mène une vie très anonyme, entouré de ma femme et de mes enfants. Quand je mets les assiettes dans le lave-vaisselle ou quand je prépare le dîner pour mes enfants, je ne pense pas du tout à mes succès littéraires. Je ne dis pas ça par fausse modestie. Un chanteur entre sur scène sachant que 30 000 ou 50 000 spectateurs l’attendent. Un cinéaste peut entrer incognito dans une salle de cinéma et voir comment plusieurs centaines de spectateurs réagissent pendant la projection de son film. Quand vous êtes romancier, vous ne voyez jamais vos lecteurs. C’est vrai qu’il y a des petits moments de bonheur quand vous les rencontrez dans des salons du livre. Mais la plupart du temps, l’écriture est une aventure qui se vit en solitaire.

Avez-vous de nouveaux projets en cours?

Deux romans en cours d’adaptation, un pour une télésérie américaine et l’autre pour le cinéma.

Exigez-vous un droit de regard sur les scénarios de vos livres en voie d’adaptation pour le cinéma?

Non. Il vaut mieux avoir un droit de regard sur un film qu’un droit de regard sur le scénario, car ça veut dire que le projet de film s’est concrétisé. Il y a beaucoup d’hypocrisie dans ce domaine. Personne ne vous met un revolver sur la tempe pour vous obliger à vendre les droits de votre bouquin. À partir du moment où vous confiez ceux-ci, il vous faut accorder au réalisateur le droit d’être un auteur à part entière. Si vous demandez à un metteur en scène de filmer les pages de votre livre, il y a de fortes chances que votre projet de film n’aboutisse jamais. Quand j’écris, je ne pense jamais cinéma. Sinon, je ne cesserai de penser budget, c’est-à-dire contraintes.

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