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Justin Trudeau, l’ONU, Israël et la Palestine

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Étonnamment, Justin Trudeau qui avait annoncé lors de son élection en 2015 sa ferme intention de rompre avec la politique étrangère frileuse de Stephen Harper a poursuivi celle-ci.

C’est ce que nous rappelle le journaliste et analyste des questions politiques internationales, Jocelyn Coulon, dans un livre brillant et des plus éclairants, Un selfie avec Justin Trudeau. Regard critique sur la diplomatie du premier ministre (Éditions Québec Amérique, 2018).

Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), Jocelyn Coulon a été, de 2014 à 2015, l’un des conseillers de Justin Trudeau en affaires internationales. Il a aussi été, de 2016 à 2017, conseiller politique du ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion.

Jocelyn Coulon nous a accordé une entrevue.

Vous démontrez dans votre livre, moult exemples à l’appui, qu’en matière de politique étrangère Justin Trudeau n’a pas rompu avec celle menée par le gouvernement conservateur de Stephen Harper pendant neuf ans.

Pendant la campagne électorale, Justin Trudeau avait promis d’en finir avec les neuf ans de politique conservatrice, perçus comme une période d’isolement et de grande noirceur, et de redonner au Canada sa place dans les affaires mondiales. Mais il n’y a pas eu de rupture. Ce que les libéraux avaient annoncé avec leur slogan relatif à leur future politique étrangère, “le Canada est de retour”, s’est avéré une promesse creuse. Deux ans et demi plus tard, quand on fait le bilan de ce que les libéraux ont accompli en matière de politique étrangère, on constate qu’il y a eu beaucoup de discours et peu de réalisations concrètes.

La continuité par le gouvernement Trudeau de la politique étrangère menée par les conservateurs durant le règne de Stephen Harper s’illustre notamment par les fameuses résolutions sur la question israélo-palestinienne votées chaque automne à l’Assemblée générale de l’ONU.

La position de Stephen Harper dans ce dossier épineux était radicale et immuable: quel que soit le fondement de chacune de ces résolutions onusiennes, le Canada votera contre. Harper considérait que l’ensemble de ces résolutions projetait l’image d’une hostilité envers Israël. Les libéraux étaient largement d’accord avec ce constat, à savoir que l’Assemblée générale de l’ONU est une machine à voter des résolutions anti-Israël. Et, parfois, on se demandait même si ces résolutions avaient vraiment un fondement politique et juridique. Mais le Canada se retrouvait chaque année dans la situation où 187 pays votaient en faveur de ces résolutions, dont des pays alliés, la France, la Grande-Bretagne, l’Australie… et cinq pays votaient systématiquement contre: Israël, les États-Unis, le Canada et deux petites îles du Pacifique sud.

Les libéraux souhaitaient donc que le Canada redevienne un acteur “juste” et “impartial” dans le conflit israélo-palestinien?

Quand Stéphane Dion a été nommé ministre des Affaires étrangères, il a ordonné aux fonctionnaires de revoir l’ensemble des résolutions en se laissant guider par trois principes: 1-la solidarité du Canada avec Israël. 2-le fondement juridique de chacune des résolutions, à savoir si elles sont justifiées ou non. 3-le souci de se montrer constructif à l’Assemblée générale de l’ONU, et, surtout, celui de rappeler aux autres pays membres qu’Israël n’est pas le seul fautif dans les conflits qui sévissent au Proche-Orient. Dion a demandé aux fonctionnaires d’examiner chacune des résolutions et de lui faire des recommandations afin de déterminer la position que le Canada devrait adopter dans ce dossier. Quelques semaines plus tard, les fonctionnaires sont revenus avec plusieurs options, dont une préconisant un certain nombre de changements au niveau des votes, basée sur un bon équilibre entre les trois critères énoncés par le ministre.

Quels votes sur le conflit israélo-palestinien le gouvernement Trudeau voulait-il modifier à l’ONU?

Par exemple, il y a une résolution qui rappelle le droit à l’autodétermination des Palestiniens. Chaque automne, 187 pays votent pour et 5, dont le Canada, contre. Il faut rappeler que la politique officielle du Canada est de reconnaître l’autodétermination du peuple palestinien. Dion disait: “Nous ne sommes pas logiques avec notre propre politique. Nous devrions voter en faveur de cette résolution reconnaissant le droit à l’autodétermination du peuple palestinien”. En 2014, le Canada avait voté en faveur d’une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’annexion de la Crimée par la Russie. Donc, si le Canada a condamné la Russie pour l’occupation d’un territoire limitrophe, il devrait condamner aussi Israël pour son annexion du plateau du Golan. C’est une question de logique.

Pourquoi Justin Trudeau, qui souhaitait revenir à une position plus équilibrée dans le dossier israélo-palestinien, a-t-il finalement décidé de poursuivre la politique rigoriste de vote à l’ONU du gouvernement Harper?

Stéphane Dion a transmis à Justin Trudeau l’option retenue concernant les votes sur la question israélo-palestinienne à l’ONU. Il a fait valoir que la recommandation formulée reflétait clairement les principes que le Canada défend sur la scène internationale, tout en manifestant sa solidarité avec Israël. Trudeau a tergiversé. Mais, finalement, il a décidé de bloquer la question. Le Canada ne modifiera pas sa façon de voter à l’ONU sur les résolutions relatives au conflit israélo-palestinien. De proches conseillers du premier ministre l’en auraient dissuadé en lui rappelant une promesse qu’il aurait faite à des membres de la communauté juive pendant la campagne électorale. Promesse selon laquelle il ne changerait pas les votes du Canada. Pourquoi alors avoir fait travailler pendant six mois les fonctionnaires et ses conseillers chargés de ce dossier pour que tout tombe à l’eau à la dernière minute? C’est décevant parce que je ne pense pas que la communauté juive aurait vu un grand problème à ce que le Canada se prononce différemment lors de trois ou quatre votes à l’Assemblée générale de l’ONU.

Avez-vous été surpris par l’abstention du Canada lors du vote sur la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU condamnant la reconnaissance officielle par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël?

Cette abstention du Canada me paraît tout à fait logique. On ne peut pas dire à un pays, en l’occurrence les États-Unis, où il doit relocaliser l’une de ses ambassades. Si les Américains veulent transférer leur ambassade en Israël dans le désert du Néguev ou à Jérusalem, c’est leur problème.

Vous rappelez dans votre livre que les groupes pro-Israël exercent une influence importante au Canada. En 2016, selon le Commissariat au lobbying, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) occupait le cinquième rang des vingt plus importants organismes et entreprises qui sollicitent le plus les décideurs gouvernementaux. Le lobby pro-Israël est-il réellement aussi influent sur la scène politique canadienne?

Tous les lobbys excercent leur droit: les Ukrainiens, les Tamouls… Avant de se cadrer sur une politique, il est pertinent de consulter le gouvernement du pays concerné ainsi que des groupes canadiens proches de celui-ci. Ensuite, il faut arbitrer. C’est une tradition. On a la même approche avec les États-Unis, la France, Haïti…

Je crois qu’on a surestimé le poids électoral de la communauté juive. Je suis convaincu que le gouvernement Trudeau n’aurait pas eu de problèmes avec celle-ci s’il avait changé quelques votes à l’ONU et s’il avait expliqué pourquoi ce changement ne remettait pas en cause la solidarité du Canada avec Israël. J’ai l’impression que Trudeau s’est fait dire par ses proches conseillers qu’en changeant certains votes à l’ONU il allait choquer la communauté juive, particulièrement dans le comté de Mont-Royal, où, lors de l’élection de 2011, le candidat libéral, Irwin Cotler, habitué à gagner avec une avance d’environ trente points, l’a emporté avec une faible majorité de dix voix sur le candidat conservateur. Les conseillers de Trudeau lui ont recommandé de ne pas froisser la communauté juive car les libéraux risquaient de perdre ce comté lors de la prochaine élection.

Selon vous, le Canada est en plein déclin sur la scène internationale. Pourquoi?

On assiste depuis une vingtaine d’années au déclin de la puissance moyenne canadienne. Cette tendance se manifeste par la diminution du poids du Canada au sein du G7 et du G20. Il y a vingt ans, le Canada était la septième économie du monde. Ça voulait dire quelque chose. Aujourd’hui, le Canada est la dixième économie mondiale. L’année prochaine, la Corée du Sud lui ravira cette place. Le Canada dégringolera alors à la onzième place. Dans dix ans, le Canada se classera à la dix-neuvième ou vingtième place. Il y a un vrai déclin du poids du Canada dans le système international. C’est pourquoi j’estime qu’on devrait avoir une politique étrangère très proactive pour essayer de combler ce déclin.

Aujourd’hui, les grands pays nous regardent et se posent des questions sur la réelle contribution du Canada au système international. À un moment donné, le Canada avait promis de déployer 600 soldats au maintien de la paix et d’augmenter son aide au développement international. Si ces promesses importantes restent lettre morte, un bon nombre de pays remettront en question notre crédibilité sur la scène internationale. C’est comme si les Canadiens avaient décidé de se concentrer uniquement sur leurs relations avec les États-Unis, l’Europe et la Chine. Ce n’est pas ce que font les autres puissances. Aujourd’hui, même la Corée du Sud a plus de relations avec l’Afrique que le Canada. Pourtant, la relation du Canada avec l’Afrique est centenaire. Elle a connu, pendant des décennies, un essor important grâce à l’implication de nombreux missionnaires, coopérants, militaires et diplomates canadiens. Désormais, l’Afrique a plus de relations avec le Brésil qu’avec le Canada. C’est une grande incongruité. La Turquie, l’Inde et le Japon copient le système francais en organisant des sommets inspirés du modèle des sommets franco-africains. Or, pendant ce temps, le Canada est en train d’abandonner l’Afrique.

Selon vous, la vision du monde de Justin Trudeau est surannée et déconnectée de la réalité.

Justin Trudeau rêve d’un monde progressiste et féministe. Je partage cette noble vision du monde. Mais elle est insuffisante quand on parle à Vladimir Poutine ou à Xi Jinping. À défaut de lire le monde comme il est en train de devenir, Trudeau et sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, pensent le monde comme il devrait être. Cette vision du monde est passéiste parce que nous ne sommes plus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que tout était à reconstruire. Le monde a bien changé depuis. C’est comme s’il y avait une déconnexion avec la réalité et que le Canada n’avait pas saisi que le monde était en pleine mutation.

Au Canada, la politique étrangère est-elle un enjeu majeur lors d’une élection?

Non. Elle a très peu d’impact sur le choix des électeurs. Mais l’accumulation de reniements sur la scène internationale, et sur la scène nationale —dont la promesse des libéraux de réformer le système électoral—, peut fournir des armes aux partis d’opposition. Justin Trudeau n’a quasiment rien accompli en matière de politique étrangère. Je le rappelle dans mon livre. Depuis Pierre-Elliott Trudeau, tous les premiers ministres canadiens ont lancé de grandes initiatives en politique étrangère, à l’exception de Justin Trudeau. La prochaine réunion du G7 aura lieu début juin à Charlevoix, au Québec. Justin Trudeau n’aura rien de nouveau à proposer à ses interlocuteurs puisqu’il n’a lancé aucune grande initiative en politique étrangère.