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“Le retour du phénix” un roman de Ralph Toledano

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Ralph Toledano (Diane Safra photo)

Ralph Toledano a publié récemment Le retour du phénix aux Éditions Albin Michel. Un roman imposant, porté par une écriture magistrale, qui explore profondément les méandres de deux cités mythiques et éternelles, Rome et Jérusalem, à travers lesquelles un couple descendant de deux illustres dynasties s’agrippe désespérément à un monde révolu dont il ne reste que des réminiscences.

Tullio Flabelli, prince romain et son épouse, Édith, une Sépharade d’origine marocaine issue d’une prestigieuse lignée de cabalistes sépharades, décident de quitter Rome, le temps d’un été, pour retourner à Jérusalem où Édith possède une maison familiale. Ce retour en Terre sainte sera jalonné de pérégrinations inopinées et de grandes désillusions…

Ralph Toledano signe une fresque littéraire ambitieuse et poignante qui recèle une réflexion perspicace sur la déliquescence des identités à une époque nébuleuse où la globalisation culturelle tient le haut du pavé.

 

Présentez-vous à nos lecteurs.

J’ai grandi à Casablanca, dans une famille d’origine tangéroise. Après un doctorat d’histoire de l’art à la Sorbonne et un diplôme de muséologie à l’École du Louvre, comprenant qu’une carrière académique entraverait ma liberté de pensée, je suis devenu expert et consultant en peintures anciennes. Le monde des marchands et des salles de ventes internationales a beaucoup de défauts, mais il m’a permis de découvrir des personnages hauts en couleur: héritiers de demeures historiques conservées dans l’humus accumulé par le temps, collectionneurs passionnés ou grotesques, antiquaires flamboyants et excentriques. Après avoir publié plusieurs monographies d’artistes italiens (Francesco di Giorgio, Michele Marieschi, Antonio Joli), j’ai ressenti le besoin d’écrire sur mon expérience culturelle, affective et spirituelle de Juif marocain cosmopolite par le biais de la littérature.

Le retour du phénix est le troisième volet d’une trilogie que vous avez amorcée en 2013 avec Un prince à Casablanca, suivi par Revoir Tanger. Quel est le fil conducteur qui unit ces trois romans?

C’est un seul roman en fait, mais j’ai construit chacun des volumes de sorte qu’il soit autonome. Il m’en reste deux à publier qui attendent les corrections. Il s’agit d’un cycle où les personnages du premier livre réapparaissent dans le troisième par exemple, mais, comme dans Balzac, il n’est pas nécessaire de lire le premier pour comprendre le troisième. Sans être autobiographiques, mes créatures fictionnelles sont imprégnées de mes reflets et de ceux d’êtres vivants ou disparus qui ont marqué mon existence par leur aboutissement, leur courage ou, parfois, le contre-exemple de leur lâcheté ou de leur fermeture. La plupart de mes personnages sont d’origine juive marocaine et proviennent de cette caste rabbinique qui se transforma en classe marchande à la fin du XIXe siècle. C’est le milieu de ma famille. Je ne conçois pas de littérature qui décrive un univers par le seul biais de la documentation car elle me semblerait morte. Dans Le retour du phénix, je décris aussi avec minutie la mentalité, les valeurs et les décors de l’aristocratie italienne dans laquelle je compte de nombreux amis proches. Le romancier doit connaître intimement les soucis quotidiens, les usages, la garde-robe, l’alimentation, les aspirations, les désirs et la construction mentale des personnages qu’il invente. Autrement, ses créatures demeurent du carton, le sang ne palpitant pas dans leurs veines; leurs passions et leurs chemins seraient dépourvus de vibrations authentiques.

Le retour du phénix a comme théâtre deux villes mythiques, Rome et Jérusalem. Pourquoi ces deux cités vous fascinent-elles?

Ces deux villes forment les deux pôles de la civilisation méditerranéenne. Elles résument deux systèmes de valeurs complètement opposés: pour Rome, celui qui place l’harmonie visible et palpable et l’organisation civique au sommet de l’aboutissement; pour Jérusalem, celui qui imagine l’infini, le transcendant, le métaphysique et met en doute les certitudes de la logique matérielle. Rome fait l’impasse sur l’éternité de l’esprit et idolâtre celle du marbre. Elle a recyclé pendant mille ans les vestiges minéraux de l’antiquité (colonnes de temples abolis reconverties en péristyles de palais ou de basiliques, sarcophages dépouillés des restes mortels pour être transformés en fontaines, plaques impériales de porphyre adoptées comme pavements à l’époque baroque). Jérusalem, souvent saccagée, privée de ses Juifs pendant près de deux millénaires, est un lieu, certes. Mais elle est aussi un concept: celui où prendra place la réconciliation entre le monde visible et l’idéal. Aujourd’hui, les valeurs de l’Occident que Rome a engendrés s’enlisent: la productivité, la consommation, la croissance se délitent, l’ordre apparent ne masque plus les failles profondes de l’amnésie spirituelle, la démocratie s’essouffle. Jérusalem (avec les Juifs qui en ont repris possession) éprouve une nostalgie coupable pour les valeurs périmées de l’orbite romaine; elle court après les assurances trompeuses du quantifiable et refuse de se mesurer à son destin spécifique qui est de servir de lanterne au genre humain en régénérant les modèles économiques, sociaux et culturels. J’imagine avec espoir que lorsque le modèle de l’Occident s’effondrera, Israël, cessant de le singer, redéfinira ses valeurs en se référant à son antique tradition et en la dépoussiérant afin de n’en conserver que l’énergie lumineuse.

À la lecture de ce roman, on sent que vous êtes un grand nostalgique du monde d’hier. Le monde d’aujourd’hui vous horripile-t-il?

Votre analyse m’étonne. Le monde d’hier était vermoulu, c’est pour cela qu’il a disparu. Un de mes personnages dit bien que les usages splendides du passé, lorsqu’ils étaient privés de vertu, étaient condamnés à l’effacement. Le destin apparemment raté de deux de mes héros — Flora et Riccardo — le montre bien. L’un et l’autre, sacrifiés avec leur consentement sur l’autel des politiques matrimoniales d’autrefois, sont passés à côté de l’épanouissement affectif. Leurs vies apparaissent comme des désastres sentimentaux et économiques. Pourtant, elles ne le sont pas, car mes deux héros savent interpréter leurs erreurs et trouveront une clarté supérieure dans cet éclaircissement.

Il est vrai que je regrette l’esthétique d’un passé non globalisé. Autrefois, chaque continent, chaque pays, chaque vallée des Alpes avait son style architectural unique, adapté au climat, à l’ensoleillement, à la culture et aux traditions locales. Cela allait de même pour l’habillement et la nourriture. Aujourd’hui, on mange des sushi en Grèce et du goulash à Tokyo et les immeubles sont identiques que l’on se trouve à Paris, à Shanghai, à Tel-Aviv ou à Toronto. Cette réduction de la variété stylistique est un corollaire de la dictature des algorythmes; elle fait outrage au caractère unique de chaque être, de chaque langue, de chaque lieu. J’aimerais que dans le monde nouveau qui se prépare, après l’effondrement total de l’ancien dont nous ne conservons plus que les oripeaux, nous puissions récupérer certaines formes que l’usage et la sagesse élaborèrent jadis, pour les intégrer dans un avenir plus soucieux de l’harmonie humaine que ne l’est notre présent.

Non, je ne suis pas nostalgique et mon livre est une ode au futur. Pas celui de la technologie, bien sûr, qui a cessé de nous servir pour désormais nous asservir. Mais un futur où l’homme, réconcilié avec son destin, a récupéré sa cohérence. Cet avenir dépend du courage de chaque individu, dans le secret de son cœur et de sa conscience.

Tullio et Édith forment un couple improbable. Qu’est-ce qui les rapproche et qu’est-ce qui les différencie?

Ce couple n’est pas improbable. La grande aristocratie romaine a contracté de nombreuses unions avec des familles juives depuis la fin du XIXe siècle. Il s’agissait de familles de banquiers ou de grands marchands européens et parfois américains, passées parfois par une conversion au christianisme antérieure à ces mariages et, pour les premières, par l’obtention monnayée d’un titre nobiliaire. La particularité du couple formé par Édith et Tullio consiste dans l’attachement ambigu que l’épouse juive éprouve pour ses racines. L’épreuve douloureuse de son pari d’assimilation et la déception de ne pouvoir étreindre son fantasme d’immobilité sociale et culturelle (comment pouvait-il en être autrement puisque le fantasme est par définition une illusion) ramèneront Édith vers la soif consciente de ses origines et l’intuition d’y retrouver la lumière qui l’a désertée. Tullio, romain par excellence, assiste impuissant au naufrage de son monde et recherche l’ataraxie dans l’étude des textes anciens. Elle, croit dans le mouvement et le remède, lui, ressent le déclin inéluctable des forces de sa culture.

Tullio et Édith décident de retourner à Jérusalem où cette dernière possède une maison. Ils ne reconnaissent plus cette ville, ni Israël. Leur regard sur Israël est dur et sans concessions. C’est votre regard aussi?

Le regard de Tullio sur Tel-Aviv est indiscutablement mauvais; il reproche à la bande côtière de tourner le dos à l’Orient et à la bible. Il préfère l’air sec et transparent de Jérusalem, promesse d’élévation. Édith est beaucoup plus critique que son mari; cela est normal car elle a vécu dans le pays dans sa jeunesse et le voit glisser, déjà en 1987, vers une matérialité qui l’afflige. Elle découvre dans les regards et les physionomies de la nouvelle classe bourgeoise la fermeture, l’égoïsme et la dureté. Les Juifs marocains humbles qu’elle rencontre ont conservé la générosité et l’humanité du monde précaire dont ils proviennent; elle regrette que ces joyaux disparaissent. De même, le début de la transformation de Jérusalem en métropole globalisée la peine. En effet, je m’exprime à travers elle. Mais encore une fois, veuillez ne pas me traiter de nostalgique. Je trouve la nostalgie inutile, donc vulgaire. Jérusalem pourrait croître en respectant l’esprit qui la parcourt, au lieu de bafouer depuis quelques années sa sainteté par des constructions affreuses qui singent le désastre environnemental du monde et souvent l’accentuent.

Il y a dans ce roman de très belles pages sur la condition sépharade en Israël. Quel regard portez-vous sur le monde sépharade d’aujourd’hui?

Comme les végétaux, les cultures sont attachées à des lieux. Après l’expulsion de 1492, le monde sépharade a fleuri dans d’autres exils, sur les rives musulmanes de la méditerranée. Le retour à la terre promise a déjà effacé les particularismes linguistiques; les Juifs marocains entre autres doivent devenir des hébreux, c’est-à-dire des passeurs. Avec leurs frères ashkénazes, ils constitueront ce “peuple saint et cette nation de prêtres” dont parlent nos écritures. Mais chaque homme sera distinct de l’autre, car les êtres sont uniques. Leur métamorphose permettra d’illuminer le monde par une lumière reconquise.

Êtes-vous pessimiste, ou plutôt optimiste, en ce qui concerne la pérennité de la culture sépharade?

Je ne crois pas à cette pérennité, comme je viens de l’exprimer, mais cette situation ne me chagrine pas. Je suis certain que le meilleur est encore à venir. Rappelez-vous de cette formule d’espoir judéo-espagnole: “Todo se contarà con bien” — “On espère une issue heureuse”. Voilà le seul séphardisme dont je me réclame; celui de l’esprit, sans idolâtrer le folklore.