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Les grandes métamorphoses d’Israël

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Matti Ben-Avraham (File Photo)

Depuis sa création, il y a soixante-dix ans, Israël a connu d’importantes métamorphoses aux niveaux identitaire, idéologique, culturel, économique, technologique, militaire…

Douze témoins de l’histoire de l’État hébreu relatent ces grandes métamorphoses qui sont en train de façonner l’Israël de demain dans un livre remarquable, Israël depuis 1948. 12 témoins essentiels racontent les coulisses de l’Histoire (Éditions Ateliers Henry Dougier, Paris, 2018).

Le journaliste israélien Mati Ben-Avraham, ancien rédacteur en chef du service des informations en langue française de la radio israélienne et réalisateur à la première chaîne de la télévision israélienne, a recueilli les témoignages passionnants de ces fins observateurs de l’histoire d’Israël.

Douze témoins essentiels: Amos Horev, ancien soldat du Palmach et général de réserve de Tsahal, Michael Bar-Zohar, historien, proche collaborateur et biographe de David Ben Gourion, Avi Yaffe, fondateur et directeur d’un studio d’enregistrement à Jérusalem, qui relate la guerre du Kippour, Daniela Weiss, militante d’extrême droite et initiatrice de la politique d’implantations en Cisjordanie et à Gaza, Arié Nahor, secrétaire général des gouvernements dirigés par Menahem Begin de 1977 à 1982, Yakov Lupo, historien, spécialiste du monde sépharade israélien, Jacques Bendelac, économiste et écrivain, Daniel Ben-Simon, journaliste et ancien député du parti travailliste israélien, Eli Ritner et Igor Maskin, olims de l’ex-URSS, Avital Inbar, journaliste et écrivain, Maysaloun Hamoud, réalisatrice arabe israélienne, et le professeur Yitzhak Ben Israël, président de l’Agence spatiale israélienne et de la Commission nationale de lutte anticyber.

Mati Ben-Avraham nous accordé une entrevue depuis Jérusalem.

L’une des grandes métamorphoses qu’Israël a connues depuis sa création s’est produite en 1967, après la guerre israélo-arabe des Six jours. Une mutation importante sur le plan idéologique.

Oui. Cette métamorphose est relatée dans le livre par Daniela Weiss, égérie du mouvement Goush Emounim et initiatrice de la politique d’implantations en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Le Goush Emounim est un mouvement messianique, mais à vocation politique, dont l’idéologie imprègne une bonne partie de l’actuel gouvernement israélien. Ce glissement vers un messianisme religieux politique peut être considéré comme un événement majeur au sein de la société israélienne. Il a entraîné aussi une approche économique différente, beaucoup plus capitaliste et libérale.

Une autre grande métamorphose s’est opérée dans le domaine économique.

Dans les années 70, une économie planifiée aux assises socialistes a cédé progressivement la place à une économie libérale capitaliste. Dans une entrevue qu’il a accordée récemment au grand quotidien israélien Yediot Ahronot, l’une des anciennes figures de proue du Likoud, David Levy, l’un des principaux artisans de la victoire éclatante de Menahem Begin en 1977, ancien ministre de l’Habitat et des Affaires étrangères, a dressé un constat fort sévère des politiques économiques et sociales de ce parti de droite: depuis 1977, année de l’accession au pouvoir du Likoud, les écarts socioéconomiques n’ont cessé de se creuser dans la société israélienne. Il faut rappeler que le Likoud gouverne Israël depuis 1977, à l’exception de deux intermèdes politiques courts, quand les travaillistes sont revenus au pouvoir, sous les directions de Yitzhak Rabin, de 1992 à 1995, et d’Ehoud Barak, de 1999 à 2001. David Levy reproche aux dirigeants du Likoud qui ont succédé à Menahem Begin, notamment à Benyamin Netanyahou, d’avoir mené une politique économique très libérale qui a appauvri davantage les couches les plus démunies de la société israélienne.

Mais, depuis sa création, en 1948, Israël a aussi connu une importante métamorphose identitaire.

Oui, sans conteste. L’avant-propos de mon livre débute avec une citation d’André Malraux: “Les Israéliens ne continuent pas les Israélites, ils les métamorphosent “. Ces mots d’André Malraux condensent l’essence même du sionisme, à savoir une mutation d’identité induite par un retour du peuple juif dans l’Histoire. Dans son essence, le sionisme portait une mutation d’identité. Mais une identité de type national dans laquelle la religion n’était que l’une des composantes et non pas la composante essentielle, comme cela avait été le cas pendant plus de 1 000 ans dans la Diaspora. Cette vision identitaire prônée par le sionisme, selon laquelle la religion ne serait que l’une des composantes de l’identité juive, a été vigoureusement rejetée par l’ultra-orthodoxie juive, surtout en Europe centrale. Les ultra-orthodoxes se sont alors engagés dans une lutte ouverte contre le sionisme. En 1912, ils ont fondé, en Pologne, le parti Agoudat Israël, qui allait rassembler tous les courants hassidiques des judaïsmes européen et lituanien. Les ultra-orthodoxes se sont aussi opposés farouchement aux écoles de l’Alliance israélite universelle, une institution éducative juive française, fondée à Paris en 1860, qui prodiguait, en Palestine aussi, un enseignement juif libéral aux antipodes de l’enseignement classique traditionnel dispensé dans les écoles religieuses et les Yéchivot. Ils considéraient le sionisme et les écoles de l’Alliance israélite universelle comme deux ennemis qu’il fallait absolument combattre.

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En Palestine, avec le retour des Juifs sur leur terre ancestrale, une mutation d’identité commença alors à se mettre en œuvre.

Oui. En 1909, la création de Tel-Aviv, qui s’est voulu d’emblée la première ville hébraïque en Eretz Israël, a été l’amorce de cette mutation identitaire. La création d’autres institutions majeures a contribué aussi à renforcer cette nouvelle identité hébraïque: la Histadrout, confédération des travailleurs, Habima, le premier théâtre en langue hébraïque… Le mot “hébreu” a remplacé progressivement le terme “juif”. Cette mutation identitaire, qui semblait alors inéluctable, a connu un coup d’arrêt, à l’été 1947, quand David Ben Gourion a publié sa fameuse lettre du compromis avec le monde ultra-orthodoxe. Ben Gourion préconisait que des aspects majeurs de la vie civile juive soient entièrement confiés aux ultra-orthodoxes. Le père fondateur de l’État d’Israël afficha alors sa volonté de compromis. Ce qui l’importait avant tout, c’était de préserver l’unité du peuple juif, de ne pas provoquer une cassure en son sein, même si pour cela il devait mettre sa laïcité invétérée entre parenthèses.

Ce modus vivendi entre Juifs orthodoxes et Juifs laïcs n’a-t-il pas implosé depuis?

Après la création de l’État d’Israël, la tentative d’un compromis entre le mode de vie et de pensée ultra-orthodoxe et celui du monde laïc s’est effilochée d’une manière assez claire, mais sans que l’ultra-orthodoxie influe sur le cours des choses. Un véritable changement s’est produit au printemps 2015, à la suite des élections remportées par Benyamin Netanyahou. Ce dernier aurait pu former une coalition gouvernementale à majorité laïque sioniste. Mais il a fait le choix d’un gouvernement à forte consonance religieuse ultra-orthodoxe, qui allait lui permettre de gouverner comme il l’entendait. Depuis 2015, nous assistons à des tentatives de limiter les compétences de la justice dans plusieurs domaines fondamentaux et à un renforcement de l’influence des ultra-orthodoxes au sein du gouvernement Netanyahou. L’idéologie ultra-orthodoxe est aussi de plus en plus influente au sein de la société israélienne. De 2013 à 2015, le précédent gouvernement Netanyahou avait voté une série de lois pour permettre au judaïsme américain, qui est loin d’être ultra-orthodoxe, d’avoir une place au Kotel de Jérusalem et de tenir des prières mixtes, pour les hommes et les femmes, près de ce lieu sacré. Ces lois ont été révoquées par l’actuel gouvernement Netanyahou.

Cette mainmise de l’extrême droite et des ultra-orthodoxes sur le processus législatif de la Knesset est-elle un signe de régression démocratique?

Certainement. Nous assistons, depuis quelques mois, à des tentatives de la part de membres du gouvernement Netanyahou et de députés de sa coalition gouvernementale de déplacer la prise de décision vers le politique en abrogeant des lois adoptées à la Knesset qui leur semblent “antidémocratiques”. Ainsi, d’une manière continuelle, des propositions de lois sont déposées par des députés du Likoud, des partis d’extrême droite ou des partis ultra-orthodoxes pour renverser des mesures législatives ne les convenant pas, par exemple en ce qui a trait à la conscription des jeunes juifs ultra-orthodoxes. Cette mainmise du politique sur des décisions relevant de l’État sont extrêmement dangereuses. On peut même la considérer comme un glissement vers un régime autoritaire. Nous sommes pour l’instant sur la pente qui mène à cela. Cependant, je ne suis pas sûr que l’actuelle ministre de la Justice d’Israël, Ayelet Shaked, membre du parti religieux Habayit Hayehudi (Le Foyer juif), dont l’idéologie est proche de celle du Goush Emounim, puisse mener à bien sa volonté de donner au politique le primat sur l’État de droit.

Comment envisagez-vous les perspectives futures des relations entre Israël et les Palestiniens, dont les négociations stagnent depuis quelques années?

Les négociations sont effectivement bloquées. Si l’actuel gouvernement israélien et notre premier ministre, Benyamin Netanyahou, ont une part de responsabilité dans ce blocage, force est de rappeler qu’ils ne sont pas les seuls fautifs. Un tango se danse toujours à deux! Je voudrais être très clair: je suis partisan de la formule “deux États pour deux peuples”. Or, à titre de journaliste, j’ai moi-même fait le constat que l’Autorité palestinienne traîne les pieds depuis longtemps dans les négociations. Mahmoud Abbas, qui avait suscité un énorme espoir après avoir mené pendant deux ans, à partir de 2005, des négociations extrêmement denses et serrées avec le gouvernement d’Ehoud Olmert, où pratiquement tous les problèmes avaient été résolus, y compris l’épineuse question de Jérusalem, a tourné le dos, en septembre 2008, à la généreuse proposition de paix israélienne. Celle-ci prévoyait la souveraineté palestinienne sur 97 % de la Cisjordanie, avec une compensation pour les 3 % de territoires qui seraient annexés par Israël (regroupement des grands blocs de colonies) avec l’octroi de pans de territoires du côté de la bande de Gaza.

Pourquoi Mahmoud Abbas a-t-il rejeté la proposition de paix du gouvernement Olmert?

Lors d’une entrevue qu’il a accordée en 2011 à la télévision israélienne, Mahmoud Abbas a reconnu avoir fait une erreur en refusant le plan de paix proposé par le gouvernement Olmert. Il a reconnu que son erreur a été de suivre l’avis de ses conseillers qui l’ont convaincu que ça ne valait pas la peine d’accepter cette proposition de paix parce que Ehoud Olmert était mort politiquement. Donc, pour les Palestiniens, cet accord n’aurait aucune valeur légale. Il a admis dans cette interview avoir négligé le fait qu’Israël a toujours respecté les accords qu’il a signés. Cette erreur profonde de Mahmoud Abbas a exaspéré une majorité d’Israéliens qui, comme moi, étaient partisans de la “solution à deux États”. Une autre grande bourde commise par Mahmoud Abbas: nier systématiquement tout lien historique entre le pays d’Israël et le peuple juif. La majorité des Juifs israéliens sont outrés par cette rhétorique négationniste abjecte. C’est pourquoi ils remettent aujourd’hui en question la sincérité de Mahmoud Abbas et sa crédibilité en tant qu’interlocuteur.

Quel est le plus grand défi auquel Israël est confronté aujourd’hui?

Pour moi, le plus grand défi est le fossé social qui ne cesse de se creuser entre les citoyens les plus nantis et les plus pauvres d’Israël. Nous avons aujourd’hui un développement socioéconomique à deux vitesses. La grande question est de savoir si Israël peut se permettre de laisser sur le bord de la route une bonne partie de sa population? Depuis 1948, la force d’Israël a été la solidarité entre les différentes couches de sa population, c’est-à-dire le vivre-ensemble. Ce qui prime aujourd’hui, c’est une idéologie individualiste forcenée. Effectivement, l’Israélien vit mieux qu’il y a trente ou quarante ans. D’après un récent sondage international, 80 % des Israéliens se considèrent heureux de vivre en Israël. Moi aussi je suis heureux de vivre en Israël. Mais deux menaces lancinantes, que nous ne devrions pas négliger, pèsent aujourd’hui sur la société israélienne. La première: le fossé social, qui ne cesse de s’accroître, et que David Levy a souligné avec insistance dans l’entrevue qu’il a accordée au Yediot Ahronot. La deuxième: le fossé entre les laïcs et les orthodoxes, pourtant minoritaires dans le pays. Pour des raisons de “politique politicienne”, l’actuel gouvernement israélien a tendance, à travers des lois promulguées par la Knesset, à privilégier la Halakha, c’est-à-dire la législation religieuse, au détriment de la législation civile. Ces deux grandes menaces sont, à mes yeux, beaucoup plus importantes que celles que font peser aujourd’hui sur Israël le Hezbollah, le Hamas et même l’Iran, parce que celles-ci ne sont pas de type existentiel.