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Quel avenir pour le séphardisme au Québec?

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Jacques Saada (à droite) et Avraham Elarar (CJN photo)

Les États généraux de la Communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ) se tiendront prochainement.

Au cours d’une conversation à bâtons rompus, Jacques Saada, président de la CSUQ, et Avraham Elarar, président de la Fédération sépharade du Canada (FSC), nous ont livré leurs regards respectifs sur l’identité sépharade et ses perspectives futures au Canada et au Québec.

Quel est le principal objectif des États généraux de la CSUQ?

Jacque Saada: Il y a trois ans, la proposition formulée par des leaders sépharades d’intégrer progressivement la structure de la CSUQ dans celle de la FÉDÉRATION CJA a suscité un grand tollé. Cette vive réaction, visant à empêcher le démembrement et la marginalisation de la CSUQ, est très révélatrice de l’importance que beaucoup de Sépharades accordent à cette institution. Mais beaucoup de choses ont changé dans la communauté sépharade ces dernières années. C’est pourquoi nous devons faire le point sur l’état du séphardisme au Québec. C’est le but principal des États généraux de la CSUQ qui se tiendront ce printemps. Cet exercice communautaire, fort exigeant, est une transition et non une fin en soi. Nous allons amorcer un vaste processus de réflexion et de consultation auprès de la population sépharade. Objectif: établir des orientations et des balises pour les années futures. Nous voulons savoir vers où nous nous acheminons et si la structure actuelle de la CSUQ est toujours pertinente?

Quelle est la principale mission de la Fédération sépharade du Canada?

Avraham Elarar: La Fédération sépharade du Canada est une constituante de la Fédération sépharade mondiale, créée en 1925 lors du 14e Congrès sioniste mondial qui a eu lieu à Vienne. La mission de la Fédération sépharade mondiale a toujours été de diffuser la vision sioniste dans le monde sépharade. Aujourd’hui, la Fédération sépharade mondiale, tout en continuant à promouvoir et à défendre avec entrain la cause sioniste, a dans son agenda une autre grande priorité: perpétuer et transmettre la culture et les traditions sépharades aussi bien en Israël que dans les communautés de la diaspora. À la Fédération sépharade du Canada, nous sommes résolument convaincus que le séphardisme ne doit pas être exclusif mais inclusif. L’identité sépharade ne peut s’épanouir qu’au sein de la grande famille juive. Nous voulons bâtir des ponts et des partenariats avec nos frères et sœurs ashkénazes. La force des Juifs a toujours résidé dans leur esprit d’unité. Au fil des siècles, notre histoire commune nous a prouvé que les divisions intercommunautaires ont toujours affaibli le peuple juif.

Au Canada, quel est le plus grand défi auquel les communautés sépharades font face?

J. Saada: C’est certainement le défi intergénérationnel. Aujourd’hui, les jeunes Sépharades ont une vision de l’identité sépharade fort différente de celle qu’avaient leurs aînés lorsqu’ils sont arrivés au Canada il y a plus de cinq décennies. Ils n’ont pas d’affinités avec le pays natal de leurs parents, le Maroc, la Tunisie, le Liban, l’Égypte… Ce n’est pas une histoire qui leur est propre. Au Québec, par exemple, les jeunes Sépharades sont parfaitement bilingues. La langue et la culture françaises ne sont plus une source de divisions entre Ashkénazes et Sépharades, comme cela a été le cas dans le passé. Il y a aussi une autre problématique fondamentale qui ne peut pas être ignorée: dans la communauté sépharade, la pratique traditionnelle religieuse a connu d’importants changements ces dernières années. Un grand nombre de jeunes ont délaissé la pratique religieuse traditionnelle de leurs parents et grands-parents et ont adhéré à des mouvements religieux ultra-orthodoxes non sépharades. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à une forte “orthodoxisation” de la communauté sépharade. Cette radicalisation sur le plan religieux est un élément majeur que nous ne pouvons pas éluder. Si nous voulons continuer à offrir adéquatement des services à la population sépharade que nous desservons, nous devons nous mettre au diapason de ces nouvelles réalités. La CSUQ a l’obligation de refléter ce que la population sépharade est aujourd’hui. Il faut que nous tenions compte de ces changements et que nous nous adaptions en conséquence.

A. Elarar: Au Canada, et particulièrement au Québec, l’identité sépharade a connu une mutation majeure au cours des deux dernières décennies. Il est impératif de redéfinir l’identité sépharade canadienne. Aujourd’hui, les jeunes Sépharades canadiens, de la troisième génération, n’ont pas les valeurs référentielles identitaires que leurs parents et grands-parents avaient lorsqu’ils ont émigré au Canada dans les années 60 et 70. Pleinement intégrés dans la communauté juive de la ville où ils résident, ces jeunes ont un tout autre rapport au séphardisme. Ils ne perçoivent pas celui-ci comme une spécificité identitaire singulière à préserver jalousement, mais comme une composante essentielle de leur judaïté. Pour assurer la pérennité du séphardisme au Canada, nous devrons absolument prendre en considération ce changement fondamental.

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La communauté sépharade a donc connu d’importantes mutations depuis son installation au Canada il y a six décennies.

A. Elarar: Depuis son arrivée au Canada à la fin des années 50, la communauté sépharade a connu des changements radicaux. Ce n’est certainement plus une communauté d’immigrants, mais une communauté qui se distingue particulièrement par ses nombreuses réussites dans divers domaines. Aujourd’hui, la communauté sépharade est bien établie et épanouie au Canada et au Québec, comme nulle part ailleurs dans le monde. Sur le plan socioéconomique, elle a atteint un statut qui n’a pas son égal en France, en Belgique ou en Israël. Au Canada, environ 46 % des Sépharades détiennent un diplôme d’études universitaires — 47 % chez les Ashkénazes. Quarante-huit pour cent des Sépharades pratiquent une profession libérale: médecin, avocat, ingénieur, comptable… Ces chiffres des plus éloquents ne sont pas le fruit du hasard mais des années de sacrifices et de labeur de la première génération de Sépharades ayant émigré au Canada dans les années 60 et 70. La communauté sépharade est synonyme de réussites professionnelles et sociales. Aujourd’hui, elle est considérée comme un modèle pour les autres communautés ayant décidé de bâtir leur vie au Canada. Nous, Sépharades, devons être très fiers de cette reconnaissance publique.

J. Saada: Les Sépharades ont vécu pendant des années avec un complexe d’infériorité qui a alimenté leur réaction, souvent acrimonieuse, à l’égard des autres. Je tiens à leur dire que nous n’avons rien à envier à qui que ce soit. Nous avons à notre actif des réussites extraordinaires dans tous les domaines: professionnel, scolaire, universitaire, communautaire, etc. Nous avons bâti des structures communautaires exceptionnelles et jouissons d’un rayonnement magnifique à l’échelle internationale. Je l’ai constaté de visu récemment lors de la conférence qui a réuni à Marrakech 250 Marocains, juifs et musulmans. La délégation sépharade du Québec s’est notoirement distinguée par sa présence imposante et ses interventions remarquables qui ont été grandement appréciées par les autres délégations présentes à ce forum judéo-musulman. Mon message n’en est pas un de revendication ou de désolation mais de pleine participation à la vie juive communautaire et de confiance en l’avenir. Cette évolution de mentalité est fondamentale si nous voulons assurer une pérennité à l’identité sépharade au Québec. La raison d’être de la CSUQ est d’aspirer à la solidarité et à l’épanouissement de la communauté sépharade. Cette dernière a tous les atouts et les moyens pour jouer un rôle de premier plan au sein du monde juif. Il faut que nous exercions ce rôle avec assurance.

Comment assurer la perpétuation de l’identité sépharade au Québec?

J. Saada: Je pense que les écoles juives non sépharades montréalaises se privent d’une dimension académique très importante: elles n’enseignent pas la contribution du séphardisme au judaïsme mondial. Le séphardisme n’est pas une histoire de Sépharades, mais une histoire qui concerne tous les Juifs. Si nous n’enseignons pas le séphardisme comme une composante importante du judaïsme, nous manquons à notre devoir de transmission. Nous, Sépharades, avons un devoir d’intervention auprès des écoles juives non sépharades pour sensibiliser celles-ci à l’importance d’enseigner aussi l’histoire sépharade. Si nous n’entreprenons pas cette démarche de sensibilisation, nous ne saurons jamais si ces écoles seront réceptives à cette requête. Moi je pars du principe que l’école est faite pour dispenser aux enfants la plus grande connaissance possible. Je suis convaincu qu’une telle demande sera bien reçue par les écoles juives non sépharades.

A.Elarar: Il est souhaitable qu’à l’instar de la culture yiddish, l’histoire et la culture sépharades soient aussi enseignées dans toutes les écoles juives montréalaises. Il faut rappeler sans cesse que le séphardisme est un élément constitutif majeur du judaïsme. Je suis d’accord avec Jacques Saada lorsqu’il préconise que les Sépharades s’attellent à convaincre les directions des écoles juives non sépharades d’introduire des éléments du séphardisme dans leurs curriculums scolaires. L’éducation doit occuper une place centrale dans le processus de transmission de la culture sépharade. C’est pour cette raison que sous ma gouverne, la Fédération sépharade du Canada essayera de sortir d’une vision folklorique du séphardisme pour amorcer une transition vers l’univers académique et intellectuel. Nous souhaitons ardemment que des cours sur l’histoire des Sépharades et le séphardisme soient enseignés dans les universités canadiennes et québécoises. J’encourage aussi la CSUQ et la Fédération sépharade du Canada à organiser, parallèlement avec le Festival Sefarad de Montréal, des colloques universitaires sur le séphardisme et l’avenir de l’identité sépharade.

La relève communautaire est-elle prioritaire pour vous?

 J. Saada: C’est une grande priorité. Ma perspective n’est pas pessimiste ou optimiste, c’est une perspective de constat. Dans les congrégations sépharades, des Rabbins nous disent que c’est par le biais de la religion que les jeunes Sépharades reviendront au séphardisme. Par ailleurs, lors du dernier Festival Sefarad de Montréal, la participation des jeunes à des événements tels que la conférence de l’éminent spécialiste en intelligence artificielle, Yoshua Bengio, et au Ted Talk, qui a réuni des jeunes professionnels sépharades, a été très importante. Il y a là une disparité entre ces deux approches, l’une religieuse, l’autre culturelle, qui ont pour but de rapprocher les jeunes de leur séphardisme et de leur communauté. Si nous voulons être pratico-pratiques, la grande question que nous devons nous poser est: comment répondre à ces besoins aussi divergents? C’est une question de pragmatisme et non pas d’optimisme ou de pessimisme. Nous n’attirerons pas les jeunes Sépharades dans le giron communautaire par l’exclusion de l’Autre mais plutôt en tablant sur leur fierté qui, combinée à celle de nos coreligionnaires Ashkénazes, fera que nous resterons Juifs et fiers de l’être.

A.Elarar: En ce qui a trait à cette question très sensible, j’abonde dans le sens de Jacques Saada. Les jeunes constituent l’avenir de notre communauté. Nous sommes condamnés à disparaître si nous ne les impliquons pas communautairement. Ce sont eux les garants de la relève au sein de notre communauté. C’est pourquoi quand j’ai pris la présidence de la Fédération sépharade du Canada, j’ai insisté pour que des jeunes adultes, hommes et femmes, fassent aussi partie de notre conseil d’administration. Ces dernières années, je me suis souvent demandé pourquoi les jeunes étaient peu actifs au sein des institutions communautaires sépharades. En discutant un jour avec ma fille, qui est très peu impliquée sur le plan communautaire, j’ai réalisé qu’à son âge moi aussi je n’étais pas du tout engagé dans l’arène communautaire juive, étant occupé à bâtir une vie familiale. Optimiste, je me dis que beaucoup de jeunes qui n’ont pas aujourd’hui le temps de faire du bénévolat dans leur communauté s’impliqueront au sein de celle-ci lorsqu’ils auront moins de responsabilités familiales.

Comment envisagez-vous l’avenir du séphardisme au Québec?

J. Saada: C’est clair que nous sommes Juifs avant tout. Sépharades et Ashkénazes partagent les mêmes espoirs et préoccupations et sont confrontés aux mêmes menaces. Nous sommes tous visés par les agressions potentielles antisémites. Il y a 40 ou 30 ans, le clivage entre Ashkénazes et Sépharades existait aussi en Israël. Une histoire et un contexte particuliers expliquaient alors cette division. C’est un chapitre sombre, mais à mon avis révolu, de l’histoire d’Israël. Dans la communauté sépharade du Québec, les choses ont aussi considérablement évolué positivement. Des jeunes adultes ayant participé au programme de formation du leadership de la CSUQ occupent désormais, comme bénévoles ou professionnels, des postes de responsabilité au sein de la FÉDÉRATION CJA. Certains vous diront que des institutions ashkénazes nous prennent notre élite. D’autres, par contre, argueront que c’est un grand atout pour la CSUQ de former des leaders qui sont amenés à occuper des positions importantes dans le monde juif. C’est vraiment l’illustration d’une pensée d’hier et d’une pensée de demain. Depuis quand voir des gens de chez nous réussir ailleurs est un handicap? À Montréal, entre Sépharades et Ashkénazes, l’osmose est de plus en plus grande. On ne peut plus se permettre le luxe d’une division. Les écoles juives montréalaises sont certainement le meilleur indicateur de cette symbiose entre Sépharades et Ashkénazes. Aujourd’hui, la majorité des enfants sépharades fréquentent des écoles non sépharades. Dans certaines écoles ashkénazes anglophones, la proportion des élèves sépharades dépasse 50 %. On ne peut pas ignorer cette réalité. Les divisions entre Sépharades et Ashkénazes se sont atténuées progressivement.

A.Elarar: Il y a mille ans, sur 1,4 million de Juifs, 1,2 étaient Sépharades. En l’an 1000, presque 90 % des Juifs étaient Sépharades. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les Sépharades ne représentent qu’environ 15 % des quelque 13,5 millions de Juifs. Beaucoup de Sépharades sont en train de s’assimiler, leur culture s’étiole. Les deux principales langues juives vernaculaires du séphardisme, le judéo-arabe et le ladino, sont en voie d’extinction. Or, force est de rappeler que le jour où une langue disparaît, la culture portée par celle-ci amorce aussi son déclin. Si nous ne faisons rien pour assurer la continuité de la culture sépharade, celle-ci finira par s’éteindre dans une ou deux générations. Mes petits-enfants croient que le judéo-arabe est la langue parlée dans la saga Star Wars! Mes enfants connaissent à peine quelques mots de judéo-arabe alors que moi je parle couramment cette langue. Ne laissons pas dépérir ce merveilleux patrimoine culturel et linguistique.