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Quel avenir pour le séphardisme en Ontario?

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Yehuda Azoulay (Y. Azoulay Coll. photo)

Yehuda Azoulay, 32 ans, est le fondateur et directeur du Sephardic Legacy Series – Institute for Preserving Sephardic Heritage, établi à Toronto.

Principale mission de cette institution éducative créée en 2007: perpétuer et transmettre à la nouvelle génération de Sépharades les divers pans de l’héritage culturel, spirituel et liturgique sépharade.

Ce gestionnaire de portefeuilles financiers, bardé de diplômes universitaires, consacre son temps libre à réhabiliter les œuvres majeures d’illustres figures du judaïsme sépharade.

Yehuda Azoulay est l’auteur de plusieurs livres remarqués et de nombreux articles scientifiques dédiés au patrimoine spirituel sépharade et à ses plus éminents représentants, des personnalités rabbiniques qui ont profondément marqué le judaïsme sépharade.

Le Sephardic Legacy Series – Institute for Preserving Sephardic Heritage vient de lancer une nouvelle collection d’ouvrages, intitulée Our Journey, consacrée aux familles fondatrices de la communauté juive marocaine de Toronto, qui ont émigré au Canada il y a soixante ans.

Au cours de l’entrevue qu’il nous a accordée, Yehuda Azoulay nous a fait part de sa vision du séphardisme et de sa crainte d’assister dans les prochaines années à l’étiolement de l’identité sépharade en Ontario.

Comment envisage-t-il l’avenir du séphardisme en Ontario?

“Assurer la pérennité du séphardisme en Ontario est certainement un grand défi. Seul un leadership sépharade résolu et visionnaire pourra relever ce défi de taille avec succès. Atteindre le noble objectif de demeurer profondément Sépharades et continuer à perpétuer le magnifique héritage spirituel et culturel que nos aïeux nous ont légué ne dépendra que de notre volonté, dit-il. Le potentiel de la communauté sépharade de Toronto est énorme. Il incombe à celle-ci de faire les bons choix et d’emprunter la meilleure voie possible pour assurer un avenir prometteur au séphardisme. Force est de reconnaître que pendant plusieurs années nous avons eu à Toronto un mauvais leadership, ainsi que des présidents et des Rabbins en panne de vision, qui se sont peu souciés de l’avenir de l’identité sépharade. Ces derniers n’ont pas su transmettre efficacement l’héritage sépharade aux nouvelles générations. Grâce à Dieu, nous pouvons compter aujourd’hui sur le leadership vigoureux et éclairé du Grand Rabbin Amram Assayag et de quelques leaders communautaires avisés qui prennent sincèrement à cœur la sensible question de l’avenir de l’identité sépharade. Ils s’escriment à préserver cet extraordinaire patrimoine identitaire, religieux et culturel en perpétuant les minhagim, les bakashot et les mélopées de la tradition sépharade marocaine et en les enseignant aux jeunes. C’est aussi l’ambitieuse mission que s’est fixée le Sephardic Legacy Series – Institute for Preserving Sephardic Heritage, que j’ai l’auguste privilège de diriger.”

Donc, sans une relève communautaire de qualité, le séphardisme est condamné à péricliter en Ontario.

“Aujourd’hui, l’espoir émane d’un groupe de jeunes bénévoles communautaires, Hazzanim et éducateurs qui sont très fiers de leur identité sépharade et déterminés à transmettre celle-ci aux nouvelles générations. Leur foi inébranlable dans le séphardisme et ses traditions m’encourage à entrevoir les perspectives futures avec optimisme. Mais je ne vous cacherai pas que la barre est très haute. Je me préoccupe beaucoup du leadership sépharade qui nous mènera vers la prochaine étape”, nous a confié Yehuda Azoulay.

Ce dernier déplore que les traditions sépharades ne soient pas enseignées dans les écoles juives de Toronto.

“Il n’y a qu’une seule école sépharade à Toronto, Joe Dwek Ohr HaEmet Sephardic School. C’est l’unique institution scolaire juive ontarienne où l’on enseigne l’histoire et les traditions religieuses sépharades. Dans les autres écoles juives ontariennes, l’histoire et les traditions sépharades n’ont jamais été enseignées. C’est une énorme lacune éducative qu’il est temps de pallier. En Israël aussi il a fallu attendre 70 ans, l’âge de ce pays, pour que l’histoire des Sépharades et l’apport de ces derniers à la culture et au patrimoine spirituel juifs soient enfin évoqués dans les programmes scolaires. Désormais, grâce aux recommandations perspicaces formulées par les membres de la commission Bitton, instituée par le ministre israélien de l’Éducation, Naftali Bennett, tous les collégiens israéliens apprennent l’histoire des Sépharades.”

En n’enseignant pas l’histoire du séphardisme, les écoles juives ontariennes privent leurs élèves d’un pan important du judaïsme, estime Yehuda Azoulay.

“En effet, il faut rappeler que l’histoire sépharade a façonné l’histoire du peuple juif. Le Talmud n’a pas été écrit en Pologne, mais à Babylone. Le judaïsme sépharade est plusieurs fois millénaire. Le judaïsme ashkénaze n’a vu le jour qu’il y a environ 1 500 ans. L’histoire du judaïsme a pris réellement corps non pas en Europe mais au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. On ne peut pas continuer à éluder cette réalité sociohistorique irrécusable.”

Quelles initiatives devraient être entreprises pour assurer un avenir plus prometteur au séphardisme en Ontario?

“La communauté sépharade de Toronto souffre d’un manque de leadership et d’organisation. Elle n’est pas encore parvenue à créer une institution fédératrice qui regrouperait les diverses communautés sépharades résidant à Toronto: marocaine, tunisienne, irakienne… Nous payons chèrement le prix de cette absence de structures institutionnelles. J’essaye pour ma part de rassembler ces groupes communautaires sépharades épars sous la houlette d’une nouvelle organisation, appelée Mizrat Ahim, qui s’est fixé comme objectif de prodiguer de l’aide à des familles sépharades torontoises démunies. Mon prochain projet: un groupe d’amis et moi voulons créer un magazine, qui sera en ligne et actif dans les réseaux sociaux, dont la mission sera d’informer la communauté sépharade marocaine de Toronto des principaux événements communautaires et culturels qui se tiendront au sein de celle-ci. Le but de ces initiatives: renforcer le sentiment de fierté de la communauté juive marocaine de Toronto.”

À Montréal, ces dernières années, un bon nombre de jeunes Sépharades se sont joints à des mouvements orthodoxes non sépharades. Ce phénomène sévit-il aussi à Toronto?

“Ce n’est pas du tout un enjeu dans la communauté sépharade de Toronto, répond Yehuda Azoulay. À Montréal, un jeune garçon, ou une jeune fille, sépharade qui devient religieux a de fortes chances d’adhérer à un mouvement orthodoxe non sépharade, tel que Chabad ou Breslev. À Toronto, cette option est inexistante.”

Les Sépharades sont-ils considérés comme des membres à part entière de la communauté juive de Toronto?

“La majorité des Sépharades sont fort bien intégrés dans la grande communauté juive de Toronto. Un bon nombre d’entre eux sont très actifs au sein d’institutions communautaires majeures, telles que la UJA Federation of Greater Toronto ou le B’nai Brith. Ils sont des donateurs et des supporters de ces organisations. Il y a deux ans, j’ai été honoré par une importante organisation communautaire ashkénaze, Emouna, très active dans le domaine social en Ontario et en Israël. Quatre cents personnes m’ont gratifié de leur présence lors d’un événement au cours duquel le travail éducatif réalisé par le Sephardic Legacy Series – Institute for Preserving Sephardic Heritage a été encensé. À Toronto, Ashkénazes et Sépharades parlent tous la même langue: l’anglais. À Montréal, le clivage linguistique français-anglais a été un sérieux obstacle pour l’intégration des Sépharades au sein de la communauté juive, majoritairement ashkénaze. Les deux communautés ont évolué pendant longtemps séparément. Cependant, je pense que les choses ont commencé à changer avec la nouvelle génération de Sépharades montréalais qui est parfaitement bilingue. C’est un signe prometteur pour l’avenir.”