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Sur les traces du diabolique Dr Josef Mengele

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À Auschwitz, où on le surnommait “l’Ange de la mort”, le Dr Josef Mengele effectuait d’abominables expériences médicales et génétiques sur des enfants juifs et tziganes, tout particulièrement sur des jumeaux, qu’il sélectionnait sur la rampe des chambres à gaz.

Son rêve démoniaque: découvrir la formule de la jumellité pour fournir à la machine de guerre hitlérienne des bataillons de nazis mâles.

Après l’effondrement du IIIReich, en 1945, il parvient à s’enfuir en Amérique latine grâce à de multiples complicités locales et à la protection politique dont il bénéficiera pendant trois décennies.

L’écrivain et journaliste Olivier Guez reconstitue minutieusement la cavale de ce monstre en Argentine, au Paraguay et au Brésil dans un roman haletant et fort troublant, La disparition de Josef Mengele (Éditions Grasset, 2017).

Pendant trois ans, il a suivi ce médecin SS à la trace, en lisant les livres qui lui ont été consacrés, en épluchant des myriades d’archives, en enquêtant dans les pays latino-américains qui lui ont servi de cache après la dernière Grande Guerre.

Par le biais d’une narration littéraire efficace et percutante, Olivier Guez nous plonge dans l’univers ténébreux de l’impitoyable médecin-tortionnaire d’Auschwitz.

Ce roman puissant est aussi une réflexion interpellatrice sur la notion de Mal.

Un grand tour de force littéraire.

La Disparition de Josef Mengele vient de remporter l’édition 2017 d’un des plus prestigieux prix littéraires français, le Renaudot.

Quand et comment est née l’idée de ce livre?

“Depuis une dizaine d’années, mes recherches portent sur les suites de la Seconde Guerre mondiale en Europe, en Allemagne et en Amérique latine. Je pense que nous sommes toujours dans la deuxième, ou la troisième, phase de cet après-guerre. Quand un continent s’automutile au point de s’infliger, entre 1914 et 1945, 85 millions de victimes, les secousses et les stigmates durent très longtemps. En l’espace de trente ans, une pulsion suicidaire a totalement ravagé l’Europe. Jusqu’ici, je m’étais plutôt intéressé aux victimes. J’ai écrit un livre intitulé L’impossible retour. Une histoire des Juifs en Allemagne depuis 1945 (Éditions Flammarion, 2009). Cet essai explore le rapport des Allemands avec leur passé nazi, à la guerre, à la Shoah… Je voulais cette fois-ci interroger la psyché des bourreaux”, explique Olivier Guez en entrevue.

Ce dernier est tombé à plusieurs reprises sur Mengele alors qu’il coécrivait avec Lars Karm le scénario du film Fritz Bauer un héros allemand. Ce film allemand retrace le combat mené en 1957 par le procureur Fritz Bauer pour poursuivre et juger des criminels nazis alors que la haute magistrature allemande préférait éluder ce sulfureux dossier.

“J’ai commencé alors à me demander comment Mengele a pu s’échapper à la fin de la dernière Grande Guerre et sur quelles complicités il a pu compter? J’ai entamé ensuite une enquête pointilleuse qui m’a mené dans les pays et les endroits où ce médecin sadique a établi ses pénates après la Seconde Guerre mondiale.”

Si la dimension énigmatique du personnage Mengele intéressait fortement Olivier Guez, c’est avant tout la mythologie à laquelle il a donné naissance qui l’intriguait.

“Aujourd’hui, Mengele fait partie des figures du nazisme très connues alors qu’il n’était pas un nazi de la première heure. Il n’était pas un haut dirigeant du IIIe Reich mais un petit capitaine SS, opportuniste et sans scrupules, qui s’est servi de l’idéologie nazie pour faire carrière. Il était un homme d’une médiocrité et d’une banalité extrêmes, rappelle Olivier Guez. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’était pas encore dans la liste des criminels nazis les plus recherchés. Son nom ne commencera à circuler qu’après le procès d’Adolf Eichmann, à Jérusalem en 1961, quand des survivants d’Auschwitz évoqueront son sadisme et les expérimentations médicales abjectes qu’il a pratiquées dans ce lieu de sinistre mémoire.”

Le Dr Josef Mengele

Comment a-t-il pu échapper à la justice et vivre en Amérique latine jusqu’à la fin de ses jours?

“Mengele a pu échapper à la justice des Alliés en 1945 et vivre dans des pays d’Amérique latine jusqu’en 1979, année où on l’a retrouvé mort sur une plage du Brésil, grâce à l’argent que lui envoyait sa famille. Il recevait des sommes considérables. Ce qui m’a le plus surpris lors de cette enquête, c’est la solidarité et le soutien inconditionnels de sa famille, dont il bénéficiera tout au long de sa cavale. Le Mossad l’a recherché pendant quatre ans en Argentine, mais ensuite il a laissé tomber cette traque pour concentrer son action sur la capture d’Adolf Eichmann. Au départ, le Mossad voulait capturer Eichmann et Mengele. Ce dernier a aussi bénéficié de la protection des gouvernements des pays latino-américains où il a trouvé refuge après la guerre, notamment celle du régime péroniste en Argentine.”

Josef Mengele n’a jamais eu de remords, souligne Olivier Guez.

“Il passait son temps à pester contre son sort. Il était à tel point à mille lieux de la réalité qu’il ne comprenait pas pourquoi il était traqué et devait demeurer le reste de sa vie en exil. Il incarnait parfaitement le fonctionnaire nazi ordinaire et obtus, convaincu qu’il n’avait accompli noblement que la tâche impartie par ses supérieurs.”

On ne sort sûrement pas indemne d’une expérience d’écriture aussi intense et exigeante.

“On ne peut pas travailler sur ce genre de sujet si on ne se protège pas et si on ne met pas une distance avec celui-ci. Sinon, c’est impossible de mener ce type d’enquête, confie Olivier Guez. La façon dont j’ai écrit l’histoire de Mengele m’a permis aussi de me protéger. Je ne voulais absolument pas devenir sa marionnette au fil de l’écriture de ce livre, mais son marionnettiste. Je n’ai aucune empathie pour cet ignoble personnage. J’éprouve même une espèce de jouissance à raconter sa chute et sa déchéance.”

Pourquoi Olivier Guez a-t-il privilégié la forme du roman historique plutôt que celle de l’essai pour reconstituer le parcours mouvementé de Josef Mengele?

“Je n’aime pas l’expression “roman historique” pour définir ce livre. C’est plutôt un roman de non-fiction. J’utilise des techniques littéraires sur un fond de non-fiction. Un roman historique recèle beaucoup plus de détails. C’est un genre littéraire assez agréable à lire et confortable. Il n’était pas question pour moi d’offrir des zones de confort au lecteur. J’ai opté pour la forme romanesque parce que je considère que la subjectivité du lecteur étant libre, celui-ci ressentira des choses qu’il pourrait difficilement ressentir si j’avais relaté cette histoire par le truchement d’un essai ou d’une enquête journalistique.”

À la fin de cette enquête effarante, l’auteur a pu réellement prendre la mesure de l’instinct maléfique de l’homme.

“Ce qu’a fait Mengele est vertigineux. C’est un avertissement pour tous les humains. Mengele incarne avec force la figure du Mal. Ce qui m’intéressait beaucoup, c’était de comprendre ce que la vie réserve à un être humain quand il fait autant de mal. Je voulais savoir comment on vit avec ça.”

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