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Un livre-enquête sur les Sépharades du Québec

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De gauche à droite: Olivier Bérubé-Sasseville, l’historienne Yolande Cohen, Steven Lapidus et Christine Chevalier-Caron lors du lancement du livre collectif “Les Sépharades du Québec. Parcours d’exils nord-africains”. ELIAS LEVY PHOTO

L’ouvrage collectif Les Sépharades du Québec. Parcours d’exils nord-africains (Del Busso Éditeur), dirigé par l’historienne Yolande Cohen, est une enquête fouillée et des plus éclairantes sur les Sépharades du Québec, plus d’un demi-siècle après leur arrivée dans la Belle Province.

Yolande Cohen est professeure titulaire au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et dirige l’équipe de recherche rassemblée au sein du groupe Histoire, femmes, genre et migrations (www.hfgm.uqam.ca). Elle est l’auteure de nombreuses études sur les Juifs du Maroc durant la période post- coloniale. En 2017, elle a été nommée chevalière de l’Ordre national du Québec.

Cinq jeunes chercheurs universitaires québécois, Olivier Bérubé-Sasseville, Antoine Burgard, Christine Chevalier-Caron, Steven Lapidus et Philippe Néméh-Nombré, ont également contribué à la rédaction de ce livre.

Cette enquête rigoureuse est basée sur des études récentes consacrées aux populations sépharades originaires du Maroc ayant émigré au Canada dans les années 60-70 et sur des témoignages recueillis dans les années 2000 par une équipe d’historiens de l’Université Concordia dans le cadre d’un vaste projet mémoriel auquel Yolande Cohen a participé.

Les Sépharades du Québec. Parcours d’exils nord-africains explore plusieurs dimensions du séphardisme au Québec: l’identité, la construction d’une mémoire commune, la religion, l’éducation, le rôle et la place des femmes, les défis posés par l’intégration, l’évolution démographique de la communauté sépharade québécoise…

Ce livre-synthèse est un des volets d’une large réflexion portant sur les migrations maghrébines que mène, depuis 2000, une équipe de chercheurs universitaires dirigée par Yolande Cohen. Ce projet académique a été subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Le lancement de Sépharades du Québec. Parcours d’exils nord-africains a eu lieu lors du 71e Congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française.

Yolande Cohen nous a accordé une entrevue en marge de cet événement.

Nous avons demandé à l’historienne d’élaborer sur les principaux défis qui confrontent aujourd’hui la communauté sépharade du Québec.

“Je suis membre de la communauté sépharade du Québec depuis 40 ans. Ce que je constate avec consternation, et que je considère dramatique, c’est le fait qu’on continue à laisser les autres nous définir. Tout ce que les Sépharades ont comme autodéfinition, c’est une définition empruntée et empreinte de nostalgie. Depuis leur arrivée au Québec, les Sépharades ont accompli des réalisations extraordinaires: l’École Maïmonide, la Communauté sépharade du Québec (CSQ), le Centre communautaire juif (CCJ)… Des institutions remarquables qui ont permis à la communauté de se structurer. Mais au-delà de ce premier mouvement, les Sépharades étaient alors anxieux de donner leur couleur à la communauté juive, nous continuons à laisser les autres nous définir et parler à notre place”, nous a dit Yolande Cohen.

Un exemple patent de cette “définition” de l’identité sépharade par des groupes ashkénazes, souligne Yolande Cohen, est le projet mémoriel Sephardi Voices, initié et dirigé par l’universitaire canadien Henry Green, professeur à l’Université de Miami. Ce projet vise à recueillir les témoignages de Sépharades expulsés des pays arabes après la création d’Israël, en 1948.

“Le projet Sephardi Voices a conféré le statut de “réfugiés” aux Sépharades d’Afrique du Nord. Ainsi, un chapitre important de l’histoire des Sépharades des pays du Maghreb est encore une fois narré par les autres. Nous sommes ainsi devenus des “réfugiés” qu’on a fait venir du Maroc grâce à l’aide de la communauté ashkénaze. Je suis la première à dire qu’en effet, s’il n’y avait pas eu la JIAS (Service d’aide aux immigrants juifs), les Sépharades ne vivraient pas aujourd’hui au Québec. Mais, en même temps, laissez-nous penser, réfléchir et définir notre identité. Les Sépharades du Québec ont des problèmes d’identité très profonds”, affirme Yolande Cohen.

Récemment, une vingtaine de jeunes adultes sépharades ont été conviés par la Communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ) à participer à une rencontre de réflexion sur l’identité sépharade. Yolande Cohen a assisté à cette séance de brainstorming.

“La majorité des participants à ce focus group se sont définis comme Juifs et non comme Sépharades. Leur judaïsme passe avant leur séphardisme. Plusieurs d’entre eux ne voient aucune différence entre être Juif et être Sépharade. On retrouve ce phénomène auprès de la 2e, ou 3e génération, d’immigrants. Chose certaine: on ne pourra pas imposer à ces jeunes une définition de l’identité sépharade. Par contre, ce que ces jeunes aiment particulièrement, c’est l’idée d’appartenir à une Diaspora sépharade mondiale. Une identité sépharade institutionnelle, ça ne leur dit rien du tout”, a constaté Yolande Cohen.

L’une des contributrices à cet ouvrage collectif, Christine Chevalier-Caron, étudiante au doctorat en histoire à l’UQAM, a mené une longue enquête sur l’identité des Sépharades du Québec. Les conclusions de celle-ci sont fort éloquentes.

“On s’aperçoit qu’il y a un trouble identitaire dans la communauté sépharade québécoise. Au Maroc, les Sépharades ne se définissaient pas comme “Sépharades”, mais comme “Juifs”. Les notions de “sépharade” et de “séphardisme” sont une invention très québécoise et nord-américaine”, rappelle Yolande Cohen.

Le chercheur Steven Lapidus de l’Université Concordia signe un article des plus intéressants sur les crises identitaires qui, dans les années 80, ont profondément divisé laïcs et orthodoxes au sein de la communauté sépharade. Il relate aussi les affrontements virulents qui ont opposé la communauté sépharade institutionnelle du Québec au Grand Rabbinat du Québec.

“Steven Lapidus analyse le phénomène étonnant de l’”ashkénisation” de la communauté sépharade. La gestion des affaires religieuses par la communauté sépharade institutionnelle du Québec a été un grand échec. La crise entre la CSQ et le Grand Rabbinat du Québec a laissé un immense vacuum au niveau religieux. Lors de leur arrivée au Québec, les leaders de la communauté sépharade ont essayé de transposer le modèle communautaire de leur pays d’origine, le Maroc, où le Grand Rabbin, nommé par le conseil des communautés israélites, avec l’aval du Roi, était entièrement sous la houlette de cette institution laïque. Un tel modèle communautaire ne pouvait pas fonctionner en Amérique du Nord. Quand le Grand Rabbin nommé par la CSUQ, le Rav David Sabbah, a commencé à se mêler des affaires laïques et politiques, ce modèle communautaire obsolète a implosé”, explique Yolande Cohen.

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