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Une plongée hallucinante dans le monde du djihadisme

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Yasmina Khadra (Géraldine Bruneel/Julliard photo)

Yasmina Khadra est l’écrivain algérien le plus lu dans le monde.

Son oeuvre littéraire imposante, constituée de vingt-cinq romans, a été traduite dans une cinquantaine de pays.

La majorité de ses romans ont été des best-sellers mondiaux, notamment sa trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et les Sirènes de Bagdad.

L’Attentat est un roman poignant qui nous entraîne dans les dédales ombrageux de l’interminable conflit israélo-palestinien.

Dans son nouveau roman, Khalil (Éditions Julliard, 2018), ce brillant écrivain suit les pérégrinations macabres d’un jeune kamikaze islamiste rongé par le doute.

Une plongée hallucinante dans le monde du terrorisme djihadiste.

Yasmina Khadra brosse une radioscopie effarante d’un monde glauque dominé par la brutalité de la folie qui s’empare de jeunes âmes vulnérables en quête d’une vie plus prometteuse.

L’écrivain explore méticuleusement le processus d’endoctrinement des jeunes subjugués par les sirènes captieuses du djihadisme.

Un grand tour de force littéraire.

Yasmina Khadra nous a accordé une entrevue depuis Paris.

L’intégrisme islamiste n’est pas un thème nouveau dans votre œuvre littéraire. Vous aviez déjà exploré ce phénomène dans plusieurs de vos romans précédents. Pourquoi replonger vos lecteurs dans cet univers funeste?

Pour moi, l’écriture de ce livre était absolument nécessaire, ne serait-ce que pour déboulonner un mythe tenace: l’image du Musulman dans la perception des Occidentaux. Cette méconnaissance du Musulman par le grand public occidental est consternante. Ce dernier est complètement désarçonné par ce qu’il entend à la télévision et ce qu’il lit dans certains livres, à savoir que le Musulman serait une menace. Force est de rappeler que le Musulman n’est qu’un individu comme des millions d’autres qui essaient de vivre leur vie normalement et d’élever leurs enfants honorablement. Ce discours réducteur m’effraie beaucoup parce qu’il a d’un seul coup ouvert une boîte de Pandore d’où nous voyons surgir, partout dans le monde, l’extrême droite, le fascisme, l’antisémitisme, la xénophobie. Tous les fléaux qui rejettent l’Autre. C’est terrifiant!

Avez-vous écrit ce roman pour mettre en garde les jeunes qui seraient tentés par l’aventure ténébreuse du djihadisme?

En écrivant ce roman, j’avais le sentiment de faire œuvre utile. C’est un livre que j’ai surtout écrit pour les jeunes tentés par le djihadisme et pour leurs familles. Je souhaite ardemment que ce livre soit lu et étudié par des lycéens pour que ceux qui se sentent rejetés par la société se fassent une raison et aient une longueur d’avance sur le discours insidieux martelé par les islamistes. Nous devons faire tout ce qui est possible pour éviter que ces jeunes tombent dans le piège fatal de l’intégrisme.

N’avez-vous pas craint durant l’écriture de ce livre de développer progressivement une réelle empathie pour le personnage central, Khalil?

Je n’ai aucune empathie pour Khalil. Je le décris simplement dans sa réalité quotidienne. Il est d’abord un être humain vulnérable, qui a des soucis, des doutes et des peurs. Il n’est pas emmuré dans une conviction inébranlable. Depuis l’échec de son opération terroriste, le doute le taraude. Il ne cesse de se poser des questions. Il se demande s’il n’a pas été manipulé. Il a compris qu’on lui a menti. C’est à partir de ce moment-là qu’il redevient peu à peu quelqu’un qui se pose des questions. Quand on est dans le djihadisme, on ne se pose plus de questions. Toutes les réponses ont déjà été apportées par les gourous. Mais, là, je voulais que le le lecteur recouvre sa lucidité, son libre arbitre, pour mieux voir les choses. Si mon personnage s’exprime à la première personne du singulier, c’est parce que je voulais qu’il y ait une proximité immédiate avec le lecteur.

Khalil est un jeune profondément dérouté. Le djihadisme a fini par le séduire fortement car il était en quête d’une “famille” de substitution à la sienne, qui ne l’a jamais valorisé.

Absolument. Tous les enfants du monde ont besoin d’une famille, sans exception. Ils ne naissent pas dans les arbres et on ne les trouve pas dans des nids de cigogne! Ce sont des enfants qui devraient être entourés par beaucoup d’affection et d’attention. Ils ont besoin qu’on les aide afin qu’ils puissent mieux évoluer dans la société. Khalil ne voit pas ça chez lui. Son père le méprise, il a de la pitié pour sa mère, il a une soeur complètement déphasée. Il avait besoin d’un cocon qui lui permettrait de grandir sereinement dans une société. Qu’est-ce qu’un jeune égaré fait quand il n’a pas une famille sur qui s’appuyer? Il la cherche ailleurs, généralement dans la rue. Il pense alors que c’est l’ultime lieu de sa salvation. La rue propose aux jeunes certaines rencontres, parfois heureuses, qui peuvent faire d’eux des artistes, des athlètes, des hommes d’affaires à succès et même des idoles, mais parfois aussi malheureuses, qui peuvent les transformer en narcotraficants, en racistes, en néonazis, en djihadistes.

La misère sociale ne nourrit-elle pas l’intégrisme islamiste?

Non. Généralement, les gens pauvres ont une espèce de stoïcisme qui les rend presque touchants d’humilité. C’est l’exclusion et la stigmatisation qui rappelle toujours à des citoyens leur origine. Les citoyens marginalisés ne sont pas considérés comme des personnes à part entière dans une société. Ils sont constamment renvoyés à l’histoire de leurs parents et à celle de leur pays d’origine. D’un seul coup, les jeunes qui se croyaient intégrés s’aperçoivent que tous les efforts faits autour d’eux n’ont qu’un seul but: les rejeter de plus en plus loin de la société. Ce sont ces attitudes malheureuses qu’affichent beaucoup d’autochtones. C’est surtout l’humiliation et le sentiment d’être rejeté qui font le lit des intégristes islamistes. Ces jeunes déroutés sont prédisposés à épouser n’importe quel discours susceptible de conférer à leur frustration des raisons et des motivations suprêmes pour agir.

En Palestine, particulièrement à Gaza, des parents encouragent vivement leurs enfants à s’engager activement dans les milices terroristes islamistes. Ils portent une importante part de responsabilité dans leur dérive suicidaire.

C’est vrai qu’il y a des parents complètement endoctrinés par le djihadisme qui élèvent leurs enfants dans la haine de l’Autre et dans le rejet d’un système. Cependant, quand je vivais en Algérie, pendant la décennie noire où l’intégrisme islamiste le plus meurtrier avait pignon sur rue, je me suis beaucoup intéressé à ce phénomène sinistre, que j’ai analysé de près. Ma fonction dans l’armée algérienne était de débusquer les têtes des mouvements terroristes. J’étais le chef de l’unité de reconnaissance. Je suis arrivé au constat que 75% des personnes qui avaient rejoint les maquis intégristes avaient de graves problèmes au sein de leur famille. Certains avaient des mères qui se prostituaient, d’autres des pères soûlards, d’autres vivaient dans une famille recomposée nécessiteuse. Il y avait toujours cette absence de repères familiaux qui pousse un individu fragilisé à se réinventer ailleurs et à se donner une visibilité à travers une autre famille.

L’antisémitisme est indéniablement l’un des principaux credos des islamistes.

Je ne partage pas du tout ce point de vue. En Algérie, je n’ai jamais entendu quelqu’un dire: “Moi je suis islamiste parce que je hais les Juifs”. Dix pour cent de la population de l’Algérie est d’origine juive, ce sont des Sépharades. Il est vrai par contre que les gourous islamistes exploitent cyniquement le conflit israélo-palestinien. La situation en Israël est un exutoire ressassé par certains gourous islamistes pour mieux galvaniser leurs ouailles. Mais leur cible privilégiée n’est pas le Juif. Il faut établir une distinction entre l’antisionisme et l’antisémitisme. Je peux vous assurer qu’en Algérie, pendant les huit années de guerre contre les islamistes, ces derniers avaient plus de détestation pour les policiers et les militaires que pour les Juifs.

Vous avez toujours récusé la thèse, très en vogue ces temps-ci, de “guerre de civilisations” entre l’islam et l’Occident.

Parler de guerre de civilisations, c’est une aberration. De quelle civilisation s’agit-il? Pour moi, la définition de la civilisation est: l’évolution de l’homme à travers les âges. Il y a certainement une guerre, ou une incompatibilité, des mentalités, mais il n’y a jamais eu de guerre de civilisations. La Première et la Deuxième Guerre mondiale se sont déroulées en Occident, un continent où les peuples qui se sont entretués partageaient la même civilisation. Les Musulmans ne se voient pas en guerre contre l’Occident. Prenez un avion, allez au Maroc ou dans n’importe quel autre pays musulman, vous allez être étonné par l’accueil chaleureux qui vous sera réservé. Dans l’esprit des Musulmans, il n’y a pas de guerre entre le monde arabo-musulman et l’Occident, mais seulement une idéologie spécieuse, venue chahuter les rapports entre les peuples, qui est galvanisée par une énormité appelée Donald Trump, aujourd’hui à la tête du destin de l’humanité.

La montée du populisme et de l’extrême droite dans les sociétés occidentales vous effraie-t-elle?

Oui, beaucoup. Nous sommes en train de vivre une crise identitaire terrible. Les gens ne savent plus qui ils sont. Ils se posent des questions stupides alors qu’ils ne sont que des citoyens. Une nation ne se construit pas sur l’identité mais sur la citoyenneté. D’un seul coup, les repères qui nous faisaient croire que nous pouvions vivre ensemble et œuvrer pour l’essor de notre nation sont en train de s’émietter et d’engendrer toutes sortes d’intégrismes. Il y a une exaspération qui pousse des citoyens frustrés à réagir d’une manière violente. L’intégrisme n’est pas seulement islamiste, il aussi est nationaliste, antisémite, féministe, sexiste…

Comment envisagez-vous la suite des choses?

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Je suis surtout préoccupé par la montée de l’extrême droite. Cette idéologie délétère nourrit le djihadisme. Etrême droite et djihadisme sont deux frères siamois. Si les États se mobilisaient pour condamner cet extrémisme, qui ne cesse de proliférer dans les sociétés occidentales, et trouver des solutions à la confusion qui en train de squatter les esprits, tout serait possible, y compris la paix planétaire. La majorité des peuples sont conscients de ce danger et fait la part des choses, mais, malheureusement, il y a une minorité très agissante, dans la nuisance permanente, qui se mobilise pour défendre tous les charlatans et instigateurs de discordes. Il faut aussi que la grande majorité des citoyens comprennent que c’est leur quiétude et l’avenir de leurs enfants qui sont en jeu. Il faudrait qu’ils se mobilisent plus vigoureusement contre le rejet de l’Autre et le racisme.

Comment les Israéliens et les Palestiniens ont-ils accueilli votre livre “L’Attentat” ?

L’Attentat est mon plus grand succès international. Quand il a été traduit en hébreu, il y a eu des articles superbes dans certains journaux israéliens et d’autres qui étaient exécrables. Ce livre n’était pas polémiste, il convoquait tout simplement la raison qui prouve que la seule chose qui nous appartient dans ce monde, c’est la vie. Celle-ci est précieuse. Nous devons tout faire pour la préserver. J’ai voulu tout simplement montrer dans ce livre la dimension humaine de cette grande tragédie qu’est le conflit entre Israël et les Palestiniens. Ce roman n’est ni anti-israélien, ni antiarabe. Des Arabes m’ont durement reproché qu’il était antiarabe et certains Israéliens ont trouvé qu’il était anti-israélien. En réalité, c’est un livre qui ne pouvait pas plaire aux radicaux dans les deux camps.

Vous arrive-t-il de désespérer face à la longévité du conflit opposant Israël aux Palestiniens ?

L’homme peut trouver des solutions aux problèmes qu’il a lui-même créés. Si on le veut vraiment, je pense que c’est possible de rétablir la paix dans cette région enfiévrée du monde. Il suffit d’une présence d’esprit et d’une réelle volonté pour que toutes les choses rentrent dans l’ordre. Mais la vraie question qu’on doit se poser est: est-ce qu’on veut vraiment la paix dans cette partie du monde? Je n’ai pas de réponse à cette question qui tourmente beaucoup de Juifs et de Musulmans épris de justice et de paix.